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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
ANTONIN ARTAUD A LA BNF Antonin Artaud, logique de l'expérience
Jean-Baptiste Touja pour Evene.fr - Janvier 2007 - Le 09/01/2007
Le vibrant hommage que rend la Bibliothèque nationale de France à Antonin Artaud s'achève le 4 février. Auteur et théoricien du théâtre, comédien et artiste ; de cette figure résolument hors norme devenue mythe est donné à voir un portrait complet. Fascinante et subversive, son oeuvre est quant à elle révélée dans toute sa vitalité.
En termes d'architecture, le couloir a pour fonction de servir au dégagement, à la circulation, on s'y promène et il est souvent qualifié d'obscur. A la BNF, un couloir sert justement à desservir le parcours muséographique de la remarquable exposition consacrée à Antonin Artaud : ce couloir n'est pas sombre, au contraire, il est lumineux et pourvu au fond d'un miroir. Miroir déformant bien entendu. A vrai dire cela n'est pas si évident. Car ici, ce que l'on peut voir (dessins, lettres, projections...) et entendre (la voix d'Artaud) est de nature à révéler l'importance du “ressentir” et de l'expérience. Pour Artaud, la maladie vécue et exprimée touche sa vie au plus près jusqu'à concerner la conception qu'il a du jeu de l'acteur. Dans une lettre adressée à Abel Gance, il écrit : “J'ai une qualité de la souffrance nerveuse que le plus grand acteur du monde ne peut vivre au cinéma s'il ne l'a un jour réalisée. Et je l'ai réalisée.” Cette souffrance intérieure est d'emblée rendue visible dans la première salle, qui, dans sa pénombre et son volume plus réduit que les autres, permet d'appréhender entre portraits et autoportraits une nette dissemblance physique, quasi fulgurante, chez Artaud. La même année, en 1920, ce sont deux portraits d'une personne qui ne semble pourtant plus être la même. Ainsi, en écho, le parcours se clôt-il sur des portraits épars d'Artaud. Son faciès offre alors une moue édentée, témoignage de son délabrement physique vers la fin de sa vie.
Voix et visages : archives
Son rapport au corps est sans pareil. Empreint de convulsions et de douleurs, Artaud pourrait rejoindre un Francis Bacon (tel que pouvait le voir le philosophe Gilles Deleuze) s'identifiant aux objets de son horreur ou de sa compassion. L’exposition de la BNF entend dès le début plonger le visiteur au coeur de cette logique si particulière d’un artiste tour à tour qualifié de maudit et de fulgurant. Dans la première salle, des lignes jaunes courent sur les cimaises et le sol, on peut alors lire : ”Moi, Antonin Artaud, je suis mon fils, mon père, ma mère, et moi.” Ca commence par de l'écriture... Acerbe et féroce le propos indique aussi que ”toute écriture est de la cochonnerie”, puis ”d'ailleurs, on dira ce que l'on voudra mais la parole gêne l'expression, et ce qui est dit n'est pas vécu.” Pour le cinéma, Artaud, ayant connu le passage du muet au sonore, a pointé pour le doublage en postproduction l'affaiblissement du potentiel poétique qui pouvait en résulter. Sans contradiction, le théâtre d'Artaud est celui du cri. Ecrit pour la radio en 1947 le texte 'Pour en finir avec le jugement de dieu' ne sera diffusé qu'en 1973. Excessif et outrancier, voilà pour les qualificatifs, il se déclarait comme celui qui écrivait pour les analphabètes. Reste à se demander si le lecteur lambda doit réapprendre à lire ou si l'auteur, comme l'a proposé Gilles Deleuze, écrit en lieu et place des analphabètes.
Cinéma : 'Le Coquillage et le clergyman'
On peut contempler ce regard envoûtant et écouter cette voix magnétique portée au cinéma, en Marat par exemple (c'est le 'Napoléon' d'Abel Gance, 1927), ou dans 'La Passion de Jeanne d'Arc' (Carl Dreyer, 1928) en moine, dont on voit les dernières minutes particulièrement intenses entre Artaud et la comédienne Renée Falconetti. Mal signalé, un espace de projection pourrait passer inaperçu, c'est dommage. Y est projeté 'Le Coquillage et le clergyman' (1927, film muet) réalisé par Geneviève Dulac, où Artaud développe sa conception d'un langage cinématographique non verbal, dans une poésie onirique. Dans ce lieu où la parole est absente Artaud a indiqué que ”l'esprit livré à lui-même et aux images (...) est tout prêt à retrouver ses fonctions premières, ses antennes tournées vers l'invisible, à recommencer une résurrection de la mort.” Ayant déposé plusieurs scénarios à l'Association des auteurs de films, 'Le Coquillage et le clergyman' est le seul a avoir été porté à l'écran, c'est une étape importante de l’exposition qui rassemble environ 300 pièces. Le couloir évoqué précédemment est pensé comme un parcours biographique, cet axe central et vital dessert des espaces dédiés au théâtre, à l'art et au cinéma : Artaud embrassait tout.
Le livre testament
C'est un Artaud en mouvement que ces espaces thématiques permettent de comprendre : une figure non figée qui transcende les cadres logiques traditionnels, qui excède tout espace normatif. Avec cette démarche particulière, comme dans le cadre de ses critiques artistiques par exemple, où le commentaire rejoint ses conceptions métaphysiques et esthétiques obsédantes. La rencontre avec la peinture de Van Gogh est décisive : “La peinture linéaire pure me rendait fou depuis longtemps lorsque j'ai rencontré Van Gogh qui peignait, non pas des lignes ou des formes, mais des choses de la nature en pleine convulsion.” Du 24 janvier au 15 mars 1947 le musée de l'Orangerie à Paris avait consacré une exposition à Van Gogh. Marthe Robert, qui l'avait visitée en compagnie d'Artaud, raconte dans une interview télévisée (diffusée dans l'exposition) le déroulement de cette visite qui donna naissance au livre 'Van Gogh, le suicidé de la société' : ”Je croyais qu'il n'avait rien vu, il marchait si vite que je n'arrivais pas à le suivre. Mais il avait tout photographié, tout mémorisé.” Cet ouvrage rédigé en un mois seulement paraît peu avant la mort de son auteur, le 4 mars 1948. Comme un vertige on saisit la puissance de travail d'Artaud qui, à cette époque, luttait incessamment contre la mort et prenait du laudanum en quantité pour remédier à ses douleurs. Ce texte-testament, puissant, vif et insurgé, refuse plus que jamais le rapport aux institutions : les rejetant, il fait de la folie un choix lucide et assumé.
Artaud à bras-le-corps
Artaud, figure idéale du génie fou ? Figure du génie, sans aucun doute, mais pas idéale au sens où son délire avait une cohérence personnelle et fondamentale. Soigné pour ses nerfs dès l'adolescence, il fera des séjours répétés dans des maisons de santé. Séjournant en 1939-1943 à l'hôpital psychiatrique de Ville-Evrard (près de Paris) il sera considéré comme incurable. Puis ce sera l'hôpital psychiatrique de Rodez de 1943 à mai 1946. La fin de sa vie se déroule à Ivry, il est pensionnaire libre dans la maison de santé du docteur Delmas. Si ces séjours ont marqué sa vie, ils ne la réduisent aucunement à cela. Mais il y a un mythe Artaud, une figure mythifiée, Artaud et ses doubles en somme : le drogué, le militant... Si l'exposition de la BNF, placée sous le choix attentif du commissariat de Guillaume Fau, donne une place précieuse aux manuscrits, elle donne surtout l'envie de lire Artaud, dont l'écriture était qualifiée de “vocale” par Paule Thévenin. Paule Thévenin dont le legs aura en 1993 considérablement enrichi les collections de la BNF, rendant ainsi possible une telle exposition. Historiquement son importance est de taille puisque c'est à elle qu'Artaud a dicté son texte sur Van Gogh, et c'est à elle que Gaston Gallimard avait confié le texte et la correction des épreuves pour l'édition du tome premier des oeuvres complètes d’Artaud. Artaud, un travail à bras-le-corps, saisissant, énergique et violent. Une image semble en donner une idée relativement juste : lui, scandant le texte écrit en frappant sur un billot de bois au moyen d'un couteau ou d'un marteau. A la fin de ce parcours, le cahier 396 (Ivry, 31 janvier 1948) en porte les marques. On pourrait reprendre le propos d'Artaud sur ses propres dessins afin d'éclairer sa logique de l'expérience : ”C'est ainsi qu'il faut accepter ces dessins dans la barbarie et le désordre de leur graphisme.” Ainsi, l'art et la vie (soit son double) ne peuvent être pensés séparément, constituant définitivement, selon le terme d'Artaud, un théâtre de la cruauté, le lieu de la souffrance.
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