INTERVIEW DE CHRIS WARE Bande dessinée pathologique
Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Mars 2009 - Le 27/02/2009
Unanimement considéré comme le génie de la bande dessinée actuelle, Chris Ware est devenu sans le vouloir le symbole d'un 9e art abouti et assumé. Invité du dernier Festival d'Angoulême, le père de Jimmy Corrigan, présenté actuellement au musée d'Art contemporain de Lyon dans l'exposition 'Quintet', avait exceptionnellement accepté de faire une poignée d'interviews…
Du mélancolique 'Jimmy Corrigan', prix du Meilleur album en 2003 à Angoulême, jusqu'à ses délirantes 'Acme Novelty Library', Chris Ware allie dans ses albums une esthétique pop unique à un art de la narration pénétrant, qui donne à chacune de ses histoires une force et une profondeur troublantes. D'autant que ce trouble se double d'une impression étrange ressentie face à une telle profusion : impression de folie, d'autisme presque, qui rend plus fascinantes encore les bandes dessinées de l'Américain.
La première chose qui frappe quand on ouvre un de vos livres, c'est cette minutie, cette maniaquerie presque pathologique qui transpire de vos livres. Comment l'expliquez-vous ?
"Pathologique" ? J'aime bien ce mot… La vérité c'est que j'ai peur de gâcher du papier. Je ne veux pas que le lecteur se sente floué, qu'il ait l'impression de perdre son argent, de perdre son temps. Le livre doit avoir l'air aussi détaillé que l'est la nature. Quand on prend la feuille d'un arbre, ce n'est pas qu'une feuille plate et verte : si on l'observe attentivement, on voit une infinité de nervures, d'aspérités, de textures. Je tente de faire la même chose avec mes ouvrages, pour qu'on puisse les regarder de très près et y trouver encore des détails. Parce que regarder le monde, ce n'est pas juste s'asseoir sur un banc et le couver des yeux ; c'est aussi y pénétrer, s'y promener, en faire le tour…
Comment est né votre graphisme si original, si léché qu'il ne semble pas humain ?
Photo (c) Guérine Régnaut Pendant des années, j'ai essayé beaucoup de choses. Et petit à petit, je suis arrivé au dessin que j'ai aujourd'hui qui, pour moi, reprend le principe essentiel de la typographie : quand on déchiffre des lettres, l'important n'est pas leur esthétique, mais leur clarté et leur limpidité. Après, certains, dans la bande dessinée, fonctionnent différemment, et ça marche quand même. Mais pour ma part, quand je dessine, mon objectif est avant tout d'être le plus lisible possible. Que ce soit transparent pour tout le monde. Mon dessin doit être invisible.
Vous allez de l'infiniment grand, avec vos formats géants, à l'infiniment petit avec ces strips sur des recoins de couverture. Qu'est-ce qui vous attire dans ces jeux sur les dimensions ?
Chaque format est choisi avec minutie. Un petit format, comme 'Jimmy Corrigan', sera plus facile à lire dans n'importe quelle position, plus facile à transporter, et je pense que le lien entre le lecteur et l'histoire en devient plus fort. Les livres géants, qu'on doit poser sur une table et qu'on ne peut pas lire allongé, le livre posé sur le sternum, sont plus appropriés au domaine comique : c'est plus facile de rire dans cette position.
Beaucoup de vos personnages sont collectionneurs, les fausses pubs donnent une ambiance années 1950 : il y a plein d'indices qui révèlent un amour du passé dans votre livre. La nostalgie est le fil conducteur de votre oeuvre ?
Extrait de 'Acme', (c) Delcourt - Ware Peut-être. Mais je sais aussi faire le tri, et ne pas être nostalgique d'un passé qui recèle aussi plein de mauvaises choses que je ne regrette pas. Si je suis nostalgique de quelque chose, c'est de l'époque où ma grand-mère était encore en vie… Ce qui n'évoque pas grand-chose pour les autres ! Donc j'essaie de trouver des choses qui réussiront à évoquer ce que je ressens chez le lecteur, je tente de recréer les sentiments que j'éprouve : si je racontais juste l'histoire de ma grand-mère, ça n'intéresserait personne, et le lecteur ne ressentirait rien.
Vous écrivez donc pour retrouver des sensations de votre enfance ?
En un sens, oui. Je dois faire revivre au lecteur ces sensations avec autant d'honnêteté possible, et espérer que cela trouve un écho chez le lecteur. Mais je ne peux pas contrôler ça : la plupart du temps, ce que les gens ressentent à la lecture d'un livre est totalement différent de ce que l'auteur espérait créer chez eux…
Vos personnages sont souvent pathétiques, suicidaires, souffrent de la solitude, de l'absence, et semblent vieillir sans avoir compris grand-chose de la vie. C'est votre vision de l'humanité ?
Non, je vous rassure… (rires) D'autant que la parution de mes ouvrages a du retard en France, et une grande partie de mon travail actuel est beaucoup plus humoristique. Les personnages solitaires et tristes étaient très intéressants. En voyant un type tout seul, on se demande pourquoi. Est-ce parce qu'il le désire ? Est-ce parce qu'il le subit ? Ca permet de parler des décisions que l'on prend dans la vie. Mes personnages ont finalement la possibilité de faire des choix qui changeraient leur existence, de reprendre en main leur destin, mais ils ne le font pas. Je crois que la vie est douloureuse, rien n'est plus difficile, et elle devient de plus en plus difficile quand on vieillit. Particulièrement dans notre culture actuelle qui célèbre la jeunesse – et une bonne partie des comics participe à cette célébration.
A vous lire, on a l'impression que l'auteur ne peut jamais totalement se séparer des histoires qu'il raconte. Il y a toujours une impression d'autobiographie dans ce que vous racontez. C'est le cas ?
Chris Ware en dédicace (à sa gauche Daniel Clowes), Angoulême 2009, Photo (c) Guérine Régnaut Tout ce que j'écris sort de mon cerveau et passe par mes yeux. Faire de la bande dessinée, c'est se souvenir : tout ce qu'on dessine vient de quelque chose qu'on a vu, qu'on a vécu, que l'on remonte ensemble pour construire une nouvelle histoire. La moindre histoire a déjà été racontée, c'est évident. La poésie de la bande dessinée, c'est la manière dont ces histoires se rejoignent pour créer une nouvelle expérience. Si on arrive à laisser une grande place à l'émotion, alors il peut naître des choses très étranges qui, je pense, ne pourraient pas arriver dans un autre médium. Parce qu'un réalisateur, par exemple, travaille avec le monde extérieur, alors que dans la bande dessinée on travaille avec le monde extérieur mais aussi avec le monde intérieur. Finalement faire de la bande dessinée, c'est comme voir ses rêves.
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