'Claustria', Jauffret sans maestria
Par Florence Duguit - Le 30/01/2012
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C’est le livre dont on parle cet hiver. 'Claustria', roman inspiré de l’affaire Fritzl, l’Autrichien qui a séquestré sa fille dans sa cave pendant un quart de siècle et lui a fait 7 enfants. La critique parle de chef-d’œuvre, pas Evene. Car si dire l’horreur relève de l’exercice littéraire, le faire en travestissant une réalité déjà sordide, devient autre chose : du voyeurisme, de la complaisance, voire de l’indécence.
Impossible d’y échapper en cette rentrée : Claustria, le nouveau roman de Régis Jauffret, est partout, y compris à la une de Libé où il succède à Jonathan Franzen, le dernier écrivain à avoir obtenu cet honneur. Cet engouement ne surprend guère. D’abord à cause de la stature de Jauffret, qui s’est imposé depuis une douzaine d’années comme l’un des écrivains français les plus importants : livres célébrés (Clémence Picot, Asile de fous), prix littéraires (le prix France Culture / Télérama pour Microfictions), réputation en béton dans la presse. Ensuite et surtout, il y a le sujet, qu’on dirait surgi exprès pour lui : après l’affaire Stern dans Sévère (du nom de ce banquier retrouvé mort en tenue SM), il s’empare ici de l’affaire Fritzl, l’un des faits divers les plus glauques de l’histoire récente. Rappel des faits : en 2008, une femme d’une quarantaine d’années est extraite de la cave d’une maison (en réalité un abri antiatomique) à Amstetten, à cent kilomètres de Vienne. Elle s’appelle Elisabeth Fritzl et vit là depuis 24 ans, enfermée par son père, Josef Fritzl, un homme sadique qui l’a violée tout au long de sa détention en lui faisant 7 enfants, dont 6 ont survécu. Lui-même vivait à l’étage avec sa femme et le reste de la famille, à qui il faisait croire qu’Elisabeth avait été enlevée par une secte… Une affaire sordide, presque délirante, qui prouve que la réalité dépasse parfois la fiction. Dès qu’il a appris les faits, Jauffret a su qu’il écrirait sur ce sujet. Comment ne se serait-il pas reconnu dans ce cas-limite qui condense ses thématiques, ses obsessions littéraires ‒ la famille, la violence, l’amour, l’enfermement, le délire ?
Malaise
Pour en apprendre plus et se rendre compte par lui-même, il s’est rendu sur place, à Amstetten, en compagnie d’une traductrice (il ne parle pas allemand). On le voit ainsi se mettre en scène dans Claustria, visitant la maison des Fritzl ou discutant avec des témoins. Est-ce à dire que Claustria est une enquête, un récit documentaire ? Pas exactement. D’emblée, l’auteur prévient : « Ce livre est une œuvre de fiction. Les propos, intentions, sentiments ou caractères prêtés aux personnages relèvent de l’imagination de l’auteur… » D’ailleurs, ici, la fille de Fritzl ne s’appelle pas Elisabeth mais Angelika, et sa femme, Rosemarie, devient Anneliese… Mais en même temps, Fritzl, lui, garde son nom, ainsi que la localité d’Amstetten et, on l’imagine, toute une série de personnages secondaires ou de détails tirés de la réalité. Alors, où commence le faux ? Le romancier maintient à ce sujet une incertitude qui participe du malaise qu’on ressent à la lecture de son livre. Pour ce qui est des 530 pages de ce dernier, elles se découpent grosso modo en deux parties : la première évoque la période postérieure à l’affaire (le procès, l’avocat, et une fiction sur ce que deviennent certains personnages d’ici quelques années), la seconde raconte la réclusion d’Angelika au sous-sol, les visites de son père, les viols, la torture psychologique, les enfants de l’inceste qui grandissent, etc.
Frôler l’horreur
Disons-le clairement : il est rare qu’un roman provoque un tel sentiment de gêne et de fascination mélangées. On atteint un tel degré dans le sordide qu’on se trouve pris dans une spirale, à attendre la prochaine scène odieuse, la prochaine réplique abjecte, le prochain détail. De ce point de vue, Claustria est l’une des lectures les plus éprouvantes qui se puissent imaginer. Mais en même temps, Jauffret nous y a habitués ; rappelons-nous les délires de Clémence Picot, ou le court roman Autobiographie ! Oui, mais ce n’est pas la même chose : Autobiographie était une fiction pure. Dans Claustria, le mélange est permanent entre fiction et réalité, et c’est le calvaire réel d’Elisabeth Fritzl et des enfants de la cave qu’on découvre. Là tient la différence, et là surgit le problème. Toucher l’horreur à travers une fiction, c’est un exercice littéraire. Toucher l’horreur en travestissant une réalité, c’est autre chose : du voyeurisme, voire de l’indécence. Jauffret reconstitue la vie d’Elisabeth/Angelika à la cave, ses dialogues avec Fritzl, leurs coïts, les coups, la faim, la maltraitance ; il en rajoute, s’ingénie à conjecturer des détails, insiste sur les fluides, la crasse, le sperme et les odeurs, les matelas souillés et les rats, les films pornos regardés entre père et fille, avec les gosses qui pleurent. Comment qualifier cet exercice qui consiste à employer l’imagination pour pousser le bouchon plus loin dans l’infâme, comme si la réalité, pour ce qu’on en sait, ne l’était pas suffisamment ? « Complaisance », peut-être ?
Totalitarisme
Régis Jauffret, © Hermance TriayAinsi le choc entre fiction et réalité corrompt-il la démarche et donne au texte un côté douteux, avec l’impression que le romancier fait son beurre sur le dos d’une victime réelle, quelle que soient ses précautions pour nous assurer que ce n’est que de la fiction. Mais si ce n’était que de la fiction, pourquoi ne pas avoir décalé l’histoire dans l’espace et le temps, pourquoi désigner Fritzl sous son nom ? Tout aussi douteux sont les parallèles entre le fonctionnement de la famille Fritzl et le nazisme. Jauffret multiplie les allusions à Hitler (Fritzl, sorte de Führer domestique), aux SS, au passé autrichien. « Durant plusieurs mois, Fritzl a rêvé d’un camp privé dont Angelika serait la seule prisonnière et lui le kapo, le SS, le Führer ». On voit la logique : rapprocher la perversion familiale d’un totalitarisme, donner à sentir les mécanismes de la première en les comparant aux rapports entre persécuteur et prisonnier du second. Mais on peut trouver que l’image n’est pas très fine. Comme si l’affaire Fritzl était un symbole de l’Autriche en général, et Fritzl un archétype de l’autrichien… La mise en accusation de l’Autriche est un leitmotiv du livre, jusqu’au titre (Claustria = « claustration » + « Austria »), à travers la bouche de l’avocat (qui explique en gros que l’inceste et le viol sont admis en Autriche), ou du policier qui fait visiter la maison (les autorités autrichiennes ont détruit les pièces du dossier après le procès, explique-t-il, imitant « l’ingénieuse habitude » des nazis qui effaçaient leurs traces…) Qu’est-ce à dire ? A quoi rime cette extrapolation d’indignations légitimes (contre les services sociaux aveugles, la police incompétente, les voisins qui n’ont rien dit) au niveau d’un pays entier ?
Manques
Enfin, à côté de ces reproches sur ce que Jauffret met dans son livre, on est tenté de lui en faire sur ce qu’il n’y met pas. Car Claustria, centré sur la psychologie de Fritzl et sur celle d’Angelika, ne raconte finalement pas grand-chose, au-delà de l’accumulation de détails sordides. Que Fritzl soit un monstre et qu’Angelika, battue et violée depuis l’enfance, ait fini par s’enfermer dans le système carcéral et mental que lui imposait son père, fallait-il 530 pages pour l’expliquer ? Du coup, Jauffret ne dit rien sur Anneliese, la femme de Fritzl, qui vit à l’étage (quel merveilleux sujet pourtant que celui-là !) en remarquant vaguement qu’il y a du bruit et des cris d’enfants venant du sous-sol ; ni sur les enfants de l’inceste, dont 3 vivent au sous-sol sans sortir : comment grandissent-ils dans cette cave de 50 m², quel impact leur claustration a-t-il sur leur psychisme ? On les voit jouer, pleurer, parler, mais on ne sait rien d’eux ; ils ne sont là que comme faire-valoir, notamment quand la plus âgée, Petra, tombe malade et doit être hospitalisée, ce qui précipite la chute de Fritzl. On dira que ce n’est pas le sujet, et que l’auteur adopte le point de vue qui l’intéresse. Mais on peut trouver ce point de vue réducteur, et ne pas souscrire à la fascination pour l’abjection dont il témoigne, et que ne maquille pas la référence au mythe platonicien de la caverne, mis en avant sur la quatrième de couverture mais qui pourtant n’apparaît guère dans le roman. De cette lecture éprouvante et sinistre, on sort avec le sentiment d’avoir affaire à une œuvre incontestablement forte, mais dont on n’est pas certain de vouloir cautionner la complaisance obsessionnelle pour le sordide. Chef-d’œuvre ? Pas sûr. Plutôt le roman douteux d’un écrivain qui, en se confrontant avec une réalité qui dépassait ses prévisions, est arrivé au bout de son système. On peut choisir de ne pas le suivre dans ces bas-fonds là.
Claustria, Régis Jauffret, éditions du Seuil, 537 p., 21,90€.
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30/05/2012 06h14 Moi qui n'aime pas lire , j'ai du lire ce livre dans le cadre du cours de français en 4e année secondaire . J'avais le choix...
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