-
-
Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
INTERVIEW D'ETIENNE DAVODEAU Le sens des réalités
Propos recueillis par Mélanie Carpentier et Mikaël Demets pour Evene.fr - Mars 2010 - Le 06/03/2010
A force de travailler plus pour gagner plus, on en oublierait presque de lire. Un tort, quand on sait que le second volume du diptyque 'Lulu femme nue' paraît le 11 mars. Davodeau y narre l'odyssée nonchalante d'une mère qui, du jour au lendemain, se surprend à fuir sa vie. Une ode à la liberté en forme de révolte passive contre les préceptes de la société moderne.
D'album en album, Etienne Davodeau bâtit une oeuvre singulière. Qu'il choisisse la fiction ou le documentaire, ses livres trouvent désormais un écho auprès d'un public de plus en plus large. En choisissant d'explorer un pan de la bande dessinée encore largement délaissé, le réel, l'auteur des 'Mauvaises Gens' fait partie de ceux qui tentent de repousser les limites de leur art, tout en abordant des sujets que l'on a rarement l'occasion de découvrir, que ce soit dans la bande dessinée ou ailleurs. 'Lulu femme nue' aborde ainsi pêle-mêle le monde du travail, les problèmes de couple, l'abandon des personnes âgées, avec une vigueur et une pertinence rares. Le tout sans jamais se départir d'une poésie légère et colorée. Rencontre avec un auteur fasciné par le militantisme et le quotidien, qui puise dans chacune de nos vies le terreau de ses récits.
Lire la critique du second livre de 'Lulu femme nue'
Avec 'Lulu femme nue', au moins, vous avez trouvé un titre aguicheur…
Quand le premier volume a paru, en novembre 2008, beaucoup de lecteurs attendaient la suite, alors j'ai créé un blog pour les tenir au courant de mes avancées. Et je me suis aperçu que beaucoup de mes visiteurs arrivaient sur le site pour de mauvaises raisons, ils ont dû repartir assez déçus... Au départ c'était juste un titre de travail, trouvé de manière instinctive, avec cette assonance qui me plaisait. Quand j'ai dit à mon éditeur, Futuropolis, que je cherchais un vrai titre, ils m'ont dit qu'il ne fallait surtout pas le changer. Navré d'en décevoir certains, mais la nudité renvoie ici à mon personnage qui se débarrasse de ses couches d'habitudes, d'usure, de tout ce qu'elle a emmagasiné au fil des années.
Vous avez pour habitude de partir de faits réels pour bâtir vos histoires. C'est encore le cas ici ?
Je m'étais renseigné sur les disparitions volontaires : chaque année en France, des milliers de personnes descendent chercher des cigarettes et ne reviennent jamais. Et lorsque la police les retrouve, ils refusent de rejoindre leur famille. C'était mon point de départ, allié à l'envie de raconter l'histoire de quelqu'un qui ne ferait rien, ce qui me semblait une gageure pour un auteur…
De ce point de départ au diptyque final, comment décririez-vous le chemin parcouru ?
Je voulais me pencher sur quelqu'un qui quitte sa vie, mais pas volontairement. Lulu n'est pas une aventurière ; c'est une femme modeste, soumise, qui un jour se rend compte qu'elle est en train de s'enfuir. J'ai besoin que les personnages prennent une certaine autonomie, j'aime l'inattendu, même si bien sûr je reste maître à bord. Mon récit finit par s'alimenter tout seul.
Comment travaillez-vous pour donner à ce point une impression de liberté et d'improvisation dans l'écriture ?
Quand je m'attelle au story-board, j'ai très peu de choses. Je ne dessine pas encore, je n'écris pas un mot. Ensuite, je commence à crayonner ma page, je fais Lulu qui marche sur la plage, par exemple. Elle croise une dame avec un chien, le chien lui échappe, et hop, voilà une péripétie qui arrive au fil de la plume. Evidemment je trie beaucoup, et souvent le lendemain matin, quand je relis mon travail, je le trouve ridicule. Mais j'essaie de figer les choses le plus tard possible. C'est une façon très tâtonnante de faire de la bande dessinée, proche du jardinage : je coupe la branche qui ne mène nulle part, et je prends soin de celle qui fonctionne jusqu'à la prochaine intersection.
Vous vous attachez toujours à parler des gens "normaux", sinon des perdants. Les héros ne vous intéressent pas ?
Photo (c) Sébastien Dolidon L'aventure m'ennuie profondément. En tant que lecteur, je ne dis pas, mais en tant qu'auteur, je ne sais pas le faire, je ne m'amuse pas. Au contraire, j'aime aller chercher les petites choses qu'on a sous les yeux toute la journée et qu'on ne voit pas. J'aurais pu faire arriver des tonnes de choses à Lulu, imaginer des péripéties plus violentes, plus surprenantes, mais ce n'était pas mon projet. Je tenais à explorer cette parenthèse dans la vie d'une femme qui a une histoire juste médiane, médiocre, et qui, un jour, sature. Quand j'écris, je cherche à trouver un écho chez les lecteurs - et les lectrices, puisque j'ai reçu pas mal de courriers qui me demandaient comment j'avais fait pour être dans leur tête.
Justement, au cours des deux albums, nous ne sommes jamais dans la tête de Lulu. Vous avez préféré opter pour une narration extérieure puisque ce sont des témoins qui racontent son aventure. Etait-ce trop difficile de se mettre dans la peau d'une femme ?
C'était en tout cas quelque chose dont je me méfiais. Je n'aime pas les textes psychologisants, les longues tirades off à la première personne. En passant par ces deux narrateurs, son ami et sa fille, on découvre ce qu'ils savent, ce qu'ils supposent, ce qu'elle leur a dit ; on suit Lulu sans rentrer dans sa tête. Du coup, le lecteur a toute la place pour s'insérer entre l'auteur et les personnages. Ce que j'aime dans les romans de Manchette par exemple, c'est cette écriture comportementaliste qui, en ne se préoccupant jamais de la psychologie, permet au lecteur d'aller au plus près des personnages.
Vous semblez beaucoup réfléchir à l'écriture, au point qu'à vous lire, on a l'impression que le dessin reste toujours soumis au récit.
Je me considère comme un narrateur, avec un outil qui est le dessin. Souvent on me dit que je me fous du dessin, alors que j'adore dessiner, je le fais au moins dix heures par jour. Mais mon dessin est au service du récit, c'est une forme d'écriture. En bande dessinée, il n'est pas la finalité. Un dessin raté et à l'inverse, un dessin qui se montre trop, ont à mes yeux le même défaut : ils sortent le lecteur de l'histoire.
Vos récits parlent toujours du réel, mais vous empruntez deux chemins pour y arriver : la fiction ou le reportage, le documentaire. Comment s'opère le choix entre ces deux formes ?
Très prosaïquement, la bande dessinée documentaire est un régal, mais ça me demande tellement de travail qu'à la sortie, je suis sur le flanc. Alors immanquablement, j'ai envie de me jeter dans la fiction, de raconter ce que je veux. Puis, après une fiction, j'ai envie de sortir de mon atelier, et je me retrouve dans le documentaire presque malgré moi. Il y a une sorte d'alternance naturelle. Que ce soit dans les reportages ou dans les fictions, je reste le même auteur, donc fatalement mes sujets restent les mêmes. Mais je ne cherche pas à lutter contre, d'autant que la bande dessinée les traite peu, or je crois qu'elle a la capacité de parler du monde réel.
On peut lire 'Lulu…' comme un manifeste contre cette "valeur travail" dont on nous parle tant. C'était l'objectif ?
Je raconte l'histoire de gens qui survivent hors du monde du travail, qui sont sortis de ce système. Evidemment, à l'heure où on est dirigé par quelqu'un qui nous dit qu'il faut travailler plus pour gagner plus, où le travail est érigé en dogme absolu, ce n'est pas un hasard. 'Lulu…' imagine ce qui se passerait si l'on faisait un pas de côté au lieu de suivre le courant. Ca peut être dangereux ou salvateur, mais il faudrait pouvoir le faire.
Plutôt que de donner des réponses, vous tentez de faire des livres qui suscitent la réflexion ?
Tout à fait. Par exemple, je fais très attention à la fin de mes livres : je déteste ces happy ends hollywoodiens où, après une heure et demie de cataclysme, tout redevient rose. Je trouve ça insultant. Au cinéma, le spectateur doit sortir de la salle rasséréné, comme après un bon dessert sucré. J'ai toujours ça en tête quand je termine un livre. Je considère vraiment la bande dessinée comme un objet posé entre deux personnes : c'est une façon de parler à quelqu'un. La BD ne pourra jamais lutter contre 'Avatar' et sa 3D. Par contre, pour parler de choses différentes, dans une large gamme de tons, allant de l'humour au reportage, c'est un support viable. Je pense même que la bande dessinée a beaucoup à gagner en allant dans ce sens. Si un sujet touche les gens, ils surmontent leurs habitudes et leurs préjugés, et oublient qu'ils lisent une bande dessinée. Ils lisent, point.
Quel rapport entretenez-vous avec le militantisme ? On sent, dans des livres comme 'Rural' ou 'Les Mauvaises Gens', que cet univers vous fascine.
Je suis né dans une famille extrêmement militante, donc pour moi c'était le standard, et forcément ça en fait un sujet qui me touche particulièrement. J'admire les gens prêts à consacrer des milliers d'heures à des causes difficiles, casse-gueule, sans parler des trahisons, des renoncements, car s'investir à ce point a de lourdes conséquences sur la vie personnelle. Pour autant, ça ne fait pas de moi un dessinateur engagé. Je ne soumets pas ma pratique artistique à mes idées, je n'ai pas assez de certitudes pour être militant. Au contraire, j'ai besoin d'avoir un peu de recul pour faire mon travail, ce qui est loin d'être évident : j'ai bien sûr un a priori favorable sur le monde du militantisme, ce qui rend ma position instable. Je fais sans cesse attention à ne pas être ni trop près ni trop loin. Donc je ne me considère pas comme un auteur engagé, mais comme un auteur curieux.
vos commentaires
Pour aller plus loin
Articles & dossiers associés
-
LA NRF INVITE LA BANDE DESSINEE
Revue et corrigéeLa prestigieuse NRF ouvre ses pages à la bande dessinée. Dans son numéro de janvier, la Nouvelle Revue française consacre un dossier spécial au sujet, en partenariat avec les éditions...
Plus sur LA NRF INVITE LA BANDE DESSINEE
-
INTERVIEW DE JOE SACCO
Le poids des mots, le choc des dessinsPrésent dans la compétition officielle avec son 'Gaza 1956', Joe Sacco représente une frange peu connue de la bande dessinée, celle du grand reportage. Né à Malte, cet auteur américain...
Plus sur INTERVIEW DE JOE SACCO« INTERVIEW DE JOE SACCO »
1 personne a déjà commenté cet article
Voir les commentairesVous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez1
-
'LE PHOTOGRAPHE'
BD-journalismeA l'occasion des vingt ans de sa collection Aire Libre, Dupuis sort l'intégrale des trois tomes du 'Photographe'. Retour sur une série remarquable, parue entre 2003 et 2006, qui élargit le...
Plus sur 'LE PHOTOGRAPHE'
-
LE TRAVAIL EN QUESTION
Ressources inhumainesContrairement au culte qui lui fut voué lors de la campagne présidentielle de 2007, le travail traverse une sombre période. Les suicides jalonnent le CV de certaines entreprises, révélant...
Plus sur LE TRAVAIL EN QUESTION
Les livres associés
BD
Quelques jours avec un menteur /Rural / Les Mauvaises Gens
de Etienne Davodeau
Dans 'Quelques jours avec un menteur', cinq vieux copains s'octroient huit jours de vacances au...
Plus sur Quelques jours avec un menteur /Rural / Les Mauvaises Gens Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
BD
Geronimo
de Etienne Davodeau
Ben, Malo et Virgile se connaissent depuis tout petits. Lors d'une balade, ces trois inséparables...
Plus sur Geronimo Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
Jeunesse
Jeanne de la zone
de Etienne Davodeau, Frédérique Jacquet
Nous sommes en 1900. Jeanne habite avec ses parents une bicoque de la Zone derrière les...
Plus sur Jeanne de la zone Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
BD
Lulu femme nue
de Etienne Davodeau
Lulu a quarante ans, un mari, des enfants et une maison. Mais elle est partie, seule, sur la route...
Plus sur Lulu femme nue Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
BD
Lulu femme nue
de Etienne Davodeau
Lulu a quitté sa vie normale en sortant d'un énième entretien d'embauche. Elle n'avait rien...
Plus sur Lulu femme nue Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
BD
Le Jour où...
de Guy Delisle, Kris, Thierry Martin, Tous
Avec une totale liberté de regard sur l'événement qu'ils ont choisi, les auteurs de ce livre...
Plus sur Le Jour où... Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
BD
Les Mauvaises Gens
de Etienne Davodeau
Étienne Davodeau vient d'une région catholique et ouvrière, les Mauges. Ses propres parents sont...
Plus sur Les Mauvaises Gens Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
BD
Un homme est mort
de Kris
1950, la guerre est finie depuis cinq ans. De Brest il ne subsiste plus rien. Des bombardements...
Plus sur Un homme est mort Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuiteLes événements associés
Salons & festivals
Passages de témoins
Rebaptisé Passages de témoins, le Salon du livre de Caen nouvelle formule aura lieu du 4 au 9 mai 2010 sur le thème des idéaux de jeunesse. A coté des auteurs présents (Arnaud Cathrine,...
Plus sur Passages de témoins Réservez vos places sur fnac.comLes stars & célébrités associées
-
Etienne Davodeau
Auteur de bande dessinée françaisNé à Anjou Né le 19 Octobre 1965Au cours de ses études d'arts plastiques à Rennes, Etienne Davodeau fonde avec quelques amis - dont Joub - le studio BD Psurde. Dans cette petite structure éditoriale, il publie ses...
- Plus sur Etienne Davodeau
« Etienne Davodeau »
1 personne a déjà commenté cet article
Voir les commentairesVous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez1
fil culture
-
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez10/02 Le Salon du Livre protège ses... -
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez10/02 Les Folies très Yé-Yé -
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez10/02 Les Molières menacés -
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez10/02 Samedi littéraire au Lutetia
nouveautés
les Avis des membres
-
09/02/2012 10h18 Un petit bijoux! Amusant, intriguant, éclairé. Quel style! Entièrement sous le charme.
Voir tous les avis
VOUS AIMEZ
-
01.Acouphène
de Emmanuel Pinto, Laurent Cohen -
02.Le nouvel ordre ivoirien
de Jean-David N'Da -
03.Ce qui nous attend après la mort
de Nathanael Pujos -
05.Open bar
de Benoît Schmider
-
01.Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux -
03.Luxomania
de Edwige Martin -
04.La mise à mort du matador
de Bernard Hautecloque
citation du jour
« Ce qui est terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons. »
de Jean Renoir
En savoir plus sur cette citationVous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez-
Membres (1)
privilèges
autres livres
agenda
PROCHAINEMENT











01.La mise à mort du matador
de Bernard Hautecloque02.Lettres impudiques à mon amour perdu
de Isa-Meyer03.Luxomania
de Edwige Martin04.Un vrai jeu d'enfant
de François-Xavier Dillard05.Dictionnaire comparatif C.G.Jung et la franc...
de Jean-Luc Maxence