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DELPHINE DE VIGAN En bordure de mère

Par Juliette Einhorn - Le 26/10/2011

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DELPHINE DE VIGAN

Évincé des quatre grands prix de l'automne (Goncourt, Médicis, Renaudot, Femina) mais en tête des meilleures ventes neuf semaines après sa sortie en librairie, 'Rien ne s'oppose à la nuit', le roman de Delphine de Vigan publié aux éditions Lattès est le phénomène de cette rentrée littéraire. Une ode inoubliable à une mère, Lucile, dont Evene vous présente tous les visages.

Lucile composite

La première raison, sans doute la meilleure, de lire le roman de Delphine de Vigan est la réussite de son portrait de femme. Un portrait cubiste de la mère de la narratrice. Le texte en construit une image plurielle et fragmentaire, qui se diffracte à travers les points de vue complémentaires, parfois contradictoires de son entourage. Par leurs témoignages se dessine en surimpression le croquis d'une famille de « bobos avant la lettre », qui met en perspective la vérité de Lucile, de ses lubies, au fil des époques et des lieux. Point aveugle du récit, le suicide, à 62 ans, de « cette femme inconsolable ». L'auteur cherche à s'approcher au plus près de la destinée de cet être. De cette comète, qui a lu Blanchot et Bataille, mais à qui, pour la faire rire et pleurer, il suffit de chanter le générique de la série «'Dallas', Delphine de Vigan donne une représentation hybride, superposition de plusieurs mères – celle que la romancière a connue, la mère idéale dont elle aurait rêvée, et celle qu'on lui a racontée. Une Lucile composite en somme.

Lucile mythique

Dans ce journal à plusieurs mains, se fondent plusieurs textes en un. Le récit s'apparente à la fois à une reconstitution (résurrection de celle qui n'est plus là, enquête qui vise à éclairer les circonstances et les responsabilités) et à un « prêt de souvenirs ». Psychogénéalogiste, chroniqueuse, l'auteur s'immerge dans la geste familiale : bribes, extraits, hypothèses se font écho. Tri sélectif, le texte final se fait anthologie, roman collectif. Les cassettes enregistrées par le père de sa mère, les entretiens avec les frères, sœurs et amis, les films de famille, les rapports de police forment une « étrange matière » où se confrontent les vérités. Un « cercueil de papier » dédié à la disparue, dont les écrits personnels sont cités. Elle devient une somme d'écrits, un être de lettres. Mieux, un mythe.

Lucile reconstruite

Ce livre-kaléidoscope délivre une pépite : une vérité qui ment. Transcendant les catégories du biographique, de l'autofiction et de la fiction, il entretient un rapport inédit avec le réel et son écriture. Tout commence le 31 janvier 1980 : bouffée délirante de Lucile et premier internement. Elle vient d'écrire un texte où elle révélait un secret de famille : censé la délivrer, il déclenche sa dégringolade. Celle-ci vient-elle du fait ou de sa formulation ? Ou plutôt du silence qui lui a été opposé par ses proches ? Son accès de fureur suscite des restitutions diverses, lui-même découlant d'une parole écrite – sa conséquence. Il est en même temps l'origine de l'entreprise d'écriture de l'auteur. Le vécu et l'écrit se nouent somptueusement en une relation cathartique et mortifère, édifiant une Lucile vraie et fausse, évanescente et posthume.

Lucile fantôme

Parce qu'à la nuit le texte n'oppose pas le jour, mais sa propre déflagration. Il ne tait rien des limites de son entreprise. La plupart des protagonistes étant morts, il est trop tard pour faire émerger une vérité indivisible. Le texte prend corps en creux, dans la négation et le manque. Écrire sur sa famille, ce serait à la fois passer un pacte implicite avec elle et le subvertir. Ainsi, l'auteur déconstruit le mythe en même temps qu'elle l'entretient : quel est le sens de cette longue chaîne de morts violentes dans laquelle s'inscrit celle de Lucile ? Une part irréductible de son être ne se loge-t-elle pas dans ses délires, quand, télépathe, elle prétend téléguider le réseau de taxis parisiens, et en sa fille voit l'oracle de Delphes ? Le récit fait imploser les genres et inverse les catégories. La fiction semble émerger du vécu plus que de l'écriture : « retentissement du désastre », cette dernière balise un chemin au milieu de cette pure invention qu'est la vie de nos proches. Dès lors, le texte se lit comme une antimythologie et une luminescente écriture de la ruine.

Lucile, sa mère

Pour capter la quintessence du personnage avant sa propre naissance, l'auteur doit se fier aux témoignages des autres, donc à une interprétation. Pour dire la Lucile d'après, devenue mère, elle se heurte à sa subjectivité d'enfant. L'enjeu incroyablement réussi du livre est ce renoncement à l'illusion de cerner sa mère « en soi », pour faire advenir son je d'enfant devenu écrivain. Évoquant l'« élégance » de sa mère, « qui consiste à mêler le prosaïque à la douleur », l'auteur désigne aussi son style : elle extrait sa parole de celle de sa mère pour faire naître la sienne propre, qui nous fait pleurer en diagonale, faisant enfin émerger, dans une orgie émotive nimbée de drôlerie déchiquetée, folle dédicace tragi-comique, sa Lucile.

Voir : Delphine de Vigan interviewée par Olivier Barrot

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