INTERVIEW DE DIANE DUCRET « Kadhafi, le mâle dominant »
Propos recueillis par Sybile Penhirin - Le 09/03/2011
Femme de dictateur, un job sans avenir ? Kadhafi, Ben Ali et Moubarak ont déjà entrainé dans leur chute leur épouse. Dans son essai 'Femmes de dictateurs' (éd. Perrin), l'historienne Diane Ducret analyse les relations des despotes du XXe siècle avec la gent féminine. Un travail pas du tout futile qui en dit long sur la stratégie politique des autocrates passés et présents.
Existe-il un profil type de dictateurs ? Et qu'attendent ces hommes de pouvoir de leurs femmes, maitresses ou concubines ? De Mao à Mussolini en passant par Hitler, Staline, Salazar, Bokassa ou encore Milosevic, l'historienne Diane Ducret livre dans 'Femmes de dictateur' des portraits aiguisés de ces hommes qui ont transformé l'histoire. Existe-il des similitudes entre tous ces dictateurs et ceux dont on parle actuellement ? Les femmes de dictateurs ont-elles changé d'image ?
En Lybie, l'un des surnoms de Khadafi est 'Le mec', parce qu'il prête beaucoup d'attention aux femmes : il s'entoure d'une garde personnelle féminine ('les amazones'), il organise des conférences ne s'adressant qu'aux femmes et prétend œuvrer à leur émancipation… D'un autre coté, il apparaît comme un dictateur sanglant et sans pitié. Comment expliquer ce comportement paradoxal ?
On le retrouve chez la plupart des dictateurs. Au delà du pouvoir militaire, un dictateur a besoin de séduire politiquement les femmes. En fait, sa relation avec les électrices est toujours ambiguë : d'une part, il se présente comme le sauveur de leur honneur, d'autre part, il tente de dégager l'image de la virilité suprême. Pourquoi ? En se montrant protecteur, le dictateur conquiert les femmes. En s'exposant avec des femmes qui sont acquises à sa cause, le dictateur touche le cœur des hommes, qui le voient alors comme un exemple de virilité. Cette dialectique entre rôle paternaliste et virilité suprême est essentielle pour le pouvoir du dictateur.
Comme lors de son voyage à Rome en 2009 ?
Kadhafi suivi de près par ses amazones, © Alain AUBERT / Le FigaroExactement, c'est une parfaite illustration. Il a alors demandé à rencontrer une assemblée de centaines de femmes et il était dans son rôle de père protecteur. Parallèlement, cela lui a permis de mettre en avant ses atouts de virilité, car, implicitement, il a dit au reste du monde: si plus de deux cent femmes sont là à m'acclamer et à m'applaudir c'est que je suis supérieur à vous. Finalement, indirectement, le message cible les hommes ; puissant auprès des femmes, il apparaît comme le leader incontestable. Il y a quelque chose de très archaïque, c'est une relation animale où Kadhafi est le mâle dominant.
Un dictateur est-il, de fait, plus sensible aux critiques qui ciblent la virilité du mâle dominant qu'à celles portant sur sa politique ?
En effet, les attaques ressenties comme les plus virulentes pour les dictateurs sont souvent celles touchant à leur virilité ou à leur sexualité. Par exemple, les ennemis d'Hitler avaient lancé une chanson « Hitler has one ball » dont l'objectif était de tuer sa réputation virile et de casser l'image de fertilité qu'on attribuait au Führer. Autre exemple, une biographie de Saddam Hussein par un Koweïti. Dans son livre, l'auteur affirme que Saddam a participé à des films pornographiques gays et qu'il n'aimerait donc pas seulement les femmes. Ces attaques de « dévirilisation » du dictateur, reprises par la CIA, visent avant tout son pouvoir et son aura politique. Elles peuvent être très déstabilisantes pour l'homme politique car elles remettent en cause l'image qu'il s'est construit.
Voyez-vous une différence entre les femmes de dictateurs contemporains, telles Leila Trabelsi Ben Ali ou Suzanne Moubarak, et celles du passé dont vous parlez dans votre livre ?
Suzanne Moubarak et Bernadette Chirac, © François BOUCHON / Le FigaroLa différence est incontestable. Avant, les femmes de dictateurs étaient plutôt dans l'ombre de leurs maris. Elles leur étaient dédiées jusqu'à la mort. On observe cependant un changement de comportements dès Elena Ceausescu et Jian Quing, la quatrième femme de Mao. À partir de cette période, les épouses ou maîtresses des dictateurs vont vouloir, elles aussi, acquérir le pouvoir et être à part égale avec leurs hommes. Au lieu d'être dans l'ombre, elles vont vouloir s'exhiber. Aujourd'hui, Leila Trabelsi, Suzanne Moubarak ou Simone Gbagbo s'inscrivent dans cette lignée. Chacune a créé son propre réseau. Elles contrôlent surtout l'économie et la communication. Parallèlement, ces femmes cherchent à s'exhiber et font attention à cultiver une image de femme providentielle. Leila Trabelsi dirigeait, entre autres, l'Organisation de la femme arabe qui lutte pour l'indépendance des femmes. Quant à Suzanne Moubarak, elle a reçu des dizaines de récompenses humanitaires pour ses efforts en matière d'éducation et de lutte pour le droit des enfants.
Existe-il aussi une évolution dans le comportement des dictateurs ?
Depuis la chute des régimes hérités du communisme, les dictateurs ont été mis au ban de la diplomatie internationale. Ils doivent aujourd'hui faire bonne figure et apporter des preuves de liberté individuelle suffisantes pour ne pas être entièrement exclus de la communauté internationale. Aujourd'hui, les échanges financiers et commerciaux internationaux sont trop importants pour qu'un dictateur puisse régner en se coupant complètement du monde. Les despotes ne peuvent donc plus être entièrement maîtres chez eux… Et on retrouve encore une fois l'utilisation de la gente féminine chez ceux qui se servent de l'image de leurs épouses. C'est comme si les femmes, et plus particulièrement la promotion de leurs bonnes œuvres étaient, pour ces dictateurs modernes, une sorte de caution morale et humaniste à présenter au reste du monde. De nos jours, on parle beaucoup moins du pouvoir d'un seul homme, comme c'était le cas pour Hitler, Salazar, ou Franco, et plus souvent d'un couple.
Une femme dictateur, est-ce possible ?
Il n'y en a jamais eu dans l'histoire.
Pourquoi ?
Dans certaines régions du monde, la femme n'a tout simplement pas eu accès aux tremplins permettant d'acquérir le pouvoir. Par exemple, en Amérique Latine, où les dictatures ont longtemps été militaires, la femme était d'emblée exclue ! (ndlr : ce n'est que récemment que les femmes ont été autorisées dans l'armée). Au Moyen-Orient, c'est surtout une question de religion. Dans les pays musulmans, la femme a rarement été propulsée sur le devant de la scène politique. Concernant les autres régions, je pense qu'il n'a pas existé, jusqu'à aujourd'hui, ce type de personnalité chez une femme. Elles ont été proches de dictateurs mais surtout derrière lui, dans l'ombre. Elles voulaient régner à côté de leurs maris mais aucune n'a manifesté son désir de s'exposer directement et d'exercer un pouvoir sans partage, sauf peut être Jian Quing…
En quoi une femme dictateur serait différente d'un homme dictateur ?
Je pense qu'elle serait encore plus cruelle. Dès que ces femmes de dictateurs ont eu du pouvoir, la guerre, avec les autres femmes surtout, a été sans pitié. Il y a eu beaucoup de jalousie, surtout lorsque cela concernait la beauté ou les relations amoureuses. Quand Eva Ceausescu ou Jian Quing voyaient une femme arborant de plus beaux vêtements qu'elles, elles la faisaient emprisonner. Mais si jamais un jour une femme devient dictateur, elle sera sûrement un stratège plus fin que son homologue masculin, et donc plus difficile à contrer.
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