INTERVIEW DE DINAW MENGESTU Entre deux mondes
Propos recueillis par Thomas Flamerion et Monia Zergane pour Evene.fr - Août 2007 - Le 02/08/2007
Premier roman, et débuts remarqués outre-Atlantique pour Dinaw Mengestu. Le jeune écrivain américain né en Ethiopie débarque en France avec ‘Les Belles Choses que porte le ciel’, un roman inspiré de son expérience d’exilé politique et de drames familiaux.
C’est un jeune Américain branché, cool, qui nous reçoit dans un salon parisien pour nous raconter l’histoire de l’émigration de sa famille éthiopienne, des exactions qui l’ont précipitée et de l’appropriation de cette mémoire douloureuse. Lucide et impliqué, Dinaw Mengestu aborde sans complexe les inégalités sociales aux Etats-Unis autant que le totalitarisme politique en Afrique, qu’il met en scène dans un roman très prometteur.
Avec ‘Les Belles Choses que porte le ciel’, vous signez l’une des premières fictions sur la diaspora africaine. Selon vous, pourquoi est-ce un sujet si rare dans la littérature américaine ?
Je crois que l’idée d’une diaspora africaine est encore très nouvelle, surtout aux Etats-Unis. Mes parents ont été parmi les premiers Ethiopiens à devoir quitter leur pays. Ca n’était pas un phénomène courant, aussi il fallait qu’un peu de temps passe. La génération de mes parents, ou la génération précédente, est encore trop proche de ce qui lui est arrivé en Afrique pour en parler ou écrire sur sa vie en Amérique. Aujourd’hui, les jeunes écrivains peuvent aborder ce sujet dans la mesure où ils connaissent la culture américaine de l’intérieur. Je peux parler de ce qui est arrivé à mes parents parce que j’ai plus de recul, plus de perspective.
Vous étiez très jeune quand votre famille a émigré, comment vous êtes-vous approprié l’histoire de vos parents ?
Cela m’a pris beaucoup de temps parce qu’il ne me racontaient pas ce qu’ils avaient vécu en Ethiopie, ce qui était arrivé à d’autres membres de ma famille. J’ai grandi en sachant simplement qu’un de mes oncles avait été tué, qu’un autre était en prison. Ce n’est qu’à l’âge de vingt ans que je leur ai demandé de me raconter. Cela a bien pris un an pour récolter tous leurs souvenirs à l’aide d’un magnétophone. Puis il m’a fallu deux ou trois ans avant de pouvoir écrire une fiction, avant de m’approprier leurs histoires et de les intégrer dans un roman.
Au final, quelle est la part de fiction et la part de réalité dans le roman ?
Pour l’essentiel, il s’agit de fiction. Le père du narrateur est arrêté par des soldats, enlevé, avant de mourir sans que l’on sache comment. Je savais qu’il était arrivé une histoire semblable à mon oncle, mais je n’en connaissais pas les détails. C’est là que commence la fiction. Je voulais essayer de montrer ce qui avait pu arriver dans ces circonstances. Alors j’ai commencé à dépeindre la scène de l’enlèvement, comme j’imaginais qu’elle s’était déroulée.
La vie de Sepha, le personnage principal en Amérique, s’inspire-t-elle plus de votre expérience ou de celle de vos parents ?
Je crois que les émotions qui le traversent quand il marche dans la ville sont plutôt les miennes. Bien sûr, je ne peux prétendre avoir le même genre de vie parce qu’il est plus vieux que moi, qu’il travaille dans une épicerie, qu’il est pauvre. Mais les sentiments de Sepha sur le monde sont proches des miens. Je peux également imaginer ce qu’il ressent parce qu’il fait partie de moi. Il est très difficile de séparer ce que je suis de ce qu’il est...
Votre roman traite également des relations interraciales. Ce sujet est-il encore tabou aux Etats-Unis aujourd’hui ?
Je crois que c’est compliqué, mais d’une manière très différente. Il y a trente ans il était quasiment impossible pour un Noir et un Blanc d’entretenir une relation. Vous deviez supporter l’incompréhension des gens. L’hostilité était beaucoup plus visible. Aujourd’hui l’intolérance est beaucoup plus subtile. On peut facilement imaginer que tout se passe parfaitement, mais c’est faux. Les difficultés reposent plus sur des questions de classe. Les nouvelles préoccupations sociales tournent autour de la séparation des gens en fonction de leur milieu et de leur race. La situation est dans l’ensemble meilleure mais les problèmes se déplacent.
Sepha vit dans une banlieue où les maisons ont été restaurées, principalement pour une population blanche de classe moyenne. Cette question économique semble incarner les inégalités aux Etats-Unis...
Je crois que cela va devenir le coeur du problème. C’est la prochaine grande question qui devra être débattue par les Américains. Tout le monde devrait avoir les mêmes opportunités financières, les mêmes droits à l’éducation, mais les inégalités économiques se creusent à mesure que le pays s’enrichit. Il faut rééquilibrer la société. Vous ne devenez pas riche par accident ou parce que vous êtes le plus doué. C’est la structure même de l’économie du pays qui favorise certains plus que d’autres. Si vous venez d’une classe favorisée vous y resterez, sinon, il est très difficile de s’élever.
Selon vous, quelle est la différence entre l’immigration aux Etats-Unis aujourd’hui et celle du passé ?
La grande différence, c’est qu’aujourd’hui, la plupart des immigrants viennent de pays en voie de développement ou du Tiers-monde, d’Afrique, d’Asie ou d’ailleurs. La visibilité de ces populations est plus importante, en terme d’accent, de couleur de peau, de religion. Leurs cultures sont plus difficilement assimilables dans la société américaine. Avant, passée une génération, vous deveniez américain. Maintenant vous pouvez être de troisième génération et ne pas vous sentir américain pour autant. Je suis né en Ethiopie mais j’ai été élevé aux Etats-Unis. Pourtant je n’ai pas le sentiment que c’est mon pays comme cela peut être le cas pour un immigrant originaire d’Angleterre, par exemple.
Vous faites référence à Tocqueville. Croyez-vous que sa vision de l’Amérique soit encore réaliste aujourd’hui ?
Oui, je trouve ses idées brillantes. Quand j’ai découvert ‘De la démocratie en Amérique’, j’avais 19 ans. Je n’ai pas lu le livre entièrement, mais en parcourant certains chapitres, j’ai trouvé surprenants sa lucidité et ses commentaires sur la pensée américaine. Tocqueville fait une très fine analyse de l’utilisation de la langue anglaise en Amérique, de l’argot, de la musique. On trouve dans son ouvrage les sources de l’Amérique d’aujourd’hui.
On croise également dans le roman des auteurs comme James Joyce. Est-ce que la littérature de l’exil est une source d’inspiration pour vous ?
Je crois que la littérature est toujours en conversation avec elle-même. En tant qu’écrivain, vous écrivez à d’autres auteurs, à d’autres livres, autant que vous écrivez pour des lecteurs. Il est très important d’écrire en pensant à d’autres romans car un dialogue s’installe entre les générations et les siècles, avec V.S. Naipaul, Joyce, Saul Bellow... Et bien sûr, le personnage de mon roman se tourne vers ces ouvrages de l’exil parce qu’ils lui apportent du réconfort. C’est également pour cela que je les lis, parce qu’ils m’aident à comprendre mon expérience et celle de mes personnages.
Vous évoquez les dictatures et les régimes politiques corrompus en Afrique. Quel est votre sentiment sur la situation de ce continent, sur le Darfour notamment ?
Je voulais montrer des gens qui jouent au jeu des dictateurs parce que ces hommes sont responsables de beaucoup de drames. Quand on parle de la politique en Afrique on a souvent l’impression que c’est un sujet incompréhensible, que règne le chaos et que des sauvages se tuent les uns les autres. Moi je crois que ces quelques petites personnes, ces dictateurs, sont les vrais coupables. Dans le cas du Darfour, ce sont Bashir et le gouvernement soudanais. Si on peut identifier les responsables, alors le problème semble moins difficile à résoudre. Au Darfour, la solution doit être politique. Il ne s’agit pas juste d’envoyer des dizaines de milliers de soldats. Les villages sont détruits et les gens n’ont nulle part où aller. Il faut donner à la population une alternative politique, s’assurer qu’un gouvernement qui tue son peuple ne puisse pas rester au pouvoir. Il y a vingt ans, Bashir était déjà responsable d’un génocide dans le sud du pays. Une intervention au Darfour ne doit pas avoir pour but de déculpabiliser les institutions internationales.
A la fin du roman, vous écrivez : “Un homme coincé entre deux mondes vit et meurt seul.” Comment expliquez-vous ce sentiment ?
Le personnage du roman ne sait pas à quelle patrie il appartient. Il ne sait pas s’il doit aller en Ethiopie, parce qu’il ne pourra jamais retrouver ce qu’il a perdu. Son père est mort, et il ressent une forme de honte d’être parti en plus d’un sentiment d’isolement. D’un autre côté, il ne peut accepter sa vie aux Etats-Unis, il ne peut intégrer ce pays. A la fin du roman, il réalise qu’il vit suspendu entre deux mondes, toujours seul dans son incertitude, mais il ne peut se résoudre à faire le choix d’une vie plutôt qu’une autre.
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Journaliste et écrivain américainNé le 1978A deux ans, Dinaw Mengestu fuit son pays natal avec sa mère et sa grande soeur pour rejoindre son père, lui-même parti peu avant sa naissance pour échapper à la Terreur Rouge, la révolution...
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