vendredi 19 mars

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La réalité en face

INTERVIEW DE DOA

Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Avril 2009


Alors que 'Citoyens clandestins', le roman qui l'a imposé auprès du public sort en poche, DOA vient de publier son nouveau polar, toujours à la Série noire. Un 'Serpent aux mille coupures' acéré et percutant, toujours aussi habilement ancré dans un réel trop réel pour ne pas être angoissant… Rencontre dans les coulisses du festival Quais du polar de Lyon.


Pour ceux qui s'occupent en rangeant les écrivains dans des cases, DOA n'est pas un cadeau. Aux yeux de certains, son réalisme saignant et son écriture implacable, sans effets ni fioritures, ne sont pas sans rappeler la force d'un Manchette. Pour d'autres, l'énergie qu'il distille dans chacun de ses livres, et qui lui a permis d'accoucher d'un 'Citoyens clandestins' mené tambour battant sur plus de 700 pages - un tour de force -, s'apparente à celle des meilleurs écrivains anglo-saxons. Le tout nouveau 'Serpent aux mille coupures', lapidaire, agressif, confirme tout simplement que DOA est l'un des meilleurs auteurs de polars actuels, et que son obsession pour le réel rend encore plus fascinant.

Lire la critique du 'Serpent aux mille coupures'

Quel est le point de départ de vos livres ? Un fait divers, une colère face au journal télévisé ?

C'est plus diffus. Par exemple, pour 'Citoyens clandestins', le 11 Septembre a pesé, mais c'est plutôt tout le délire anti-terroriste et anti-islamiste qu'il a entraîné qui m'a intéressé. Qu'est-ce qui provoque le terrorisme, comment nos nations y réagissent, pourquoi réagissent-elles de la sorte : voilà les questions qui m'ont intrigué. Je dois trouver le bon fil conducteur dans un contexte général, pour en faire une bonne histoire : je fais des romans, pas des documentaires. Pour 'Le Serpent aux mille coupures', il y a d'abord une logique de fonctionnement par rapport au précédent, puisque même si les deux livres sont indépendants, si on les lit l'un après l'autre, l'intrigue prend une dimension supplémentaire. C'est un fait divers dans le Tarn-et-Garonne - un agriculteur kabyle était en butte à l'ostracisme de ses voisins - qui a éveillé mon intérêt. J'y ai greffé des problématiques liées à la mondialisation. L'idée n'était pas de faire un cours de macroéconomie sur la mondialisation, mais bien d'imaginer une parabole de ce phénomène, qui est manifestée ici par sa forme la plus sauvage et la plus violente : le commerce de la cocaïne.


Vos romans peuvent se lire de deux manières : il y a une première lecture purement romanesque, haletante, et une couche plus documentaire, fortement ancrée dans le réel. Vous travaillez beaucoup à la vraisemblance de cet aspect réaliste ?

J'ai toujours travaillé avec une documentation importante. Dès mes deux premiers romans, même si le réalisme y était moins explicite puisque je m'approchais de l'anticipation, je me posais déjà cette contrainte de faire des choses plausibles, cohérentes, documentées. 'Le Serpent…' est une parabole, donc il y a une nécessité d'efficacité pour que l'image soit juste. Et effectivement, c'est un roman court, traversé par une énergie qui ne s'arrête jamais. Les situations que je mets en scène existent, les personnages existent. Après, qu'ils se soient rencontrés ou pas, ce n'est pas la question. Cette mise en abyme du réel me sert à donner de l'épaisseur au roman et de la vie à une pure parabole de fiction.


A la lecture de vos romans, on a l'impression que vous souhaitez informer le lecteur sur certains sujets qui vous tiennent à coeur. Mais l'on ressent aussi chez vous une inquiétude envers tous ces événements, que l'écriture vous aide peut-être à gérer…

Le moteur de mon écriture, c'est d'essayer de voir ce qu'il y a au-delà de la façade du réel, et d'en comprendre les implications, les raisons. Pas par intérêt intellectuel, mais par intérêt mental : quand on commence à creuser la réalité, on découvre des tas de choses pas très jolies et très angoissantes. Des choses tellement complexes qu'il est difficile d'en tirer un schéma - si tant est que ce schéma existe. Essayer de les exposer, de leur conférer un semblant d'ordre, est en effet une manière de se rassurer. Je ne suis pas là pour être militant, ni pour expliquer les choses aux gens : pour dénoncer, il faut être sûr que sa position et sa réflexion sont justes, ce qui n'est pas mon cas. Mais j'essaie d'en montrer, dans les limites de ma subjectivité, toutes les facettes. En écrivant, je réfléchis, et tant mieux si ma réflexion génère un écho.


Au lecteur de se faire son idée ensuite.

Je fais part des questions que je me pose, et j'ai assez rarement des réponses à y apporter. Je pense que les Anglo-Saxons sont beaucoup plus forts que nous dans ce genre-là, ça se voit dans leur presse, leurs films, leurs documentaires : ils cherchent à rendre compte du réel le mieux possible, et partent du principe que celui qui va lire ou regarder est capable de se faire sa propre idée sur les choses. Que si un personnage a des comportements déviants, ce n'est pas la peine de le préciser aux gens, on voit qu'il est déviant. C'est au spectateur de se positionner, les gens ne sont pas idiots. Je ne suis pas sûr qu'il faille leur montrer dans quelle direction penser. Et ce n'est sûrement pas au romancier de jouer ce rôle, en tout cas de mon point de vue.    Lire la suite de La réalité en face »

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