DON DELILLO Vrai ou faux prophète des lettres ?
Par Bernard Quiriny - Le 26/05/2011
Pour les uns, c'est le plus grand écrivain américain vivant. Pour les autres, une fausse valeur postmoderne aux romans cryptiques et boursouflés. Alors que 'Great Jones Street' est traduit en français après quarante ans d'attente, retour sur le cas DeLillo, contempteur du rêve US et artiste de la parano.
L'expression a beau être l'une des plus galvaudées du vocabulaire journalistique, tant pis : à tous points de vue, Don DeLillo est ce qu'on appelle un écrivain-culte. Culte parce que tout le monde s'accorde à le classer parmi les deux ou trois romanciers les plus importants de son époque, culte à cause de son influence sur les générations suivantes (de David Foster Wallace à Jonathan Franzen), culte à cause des thèmes fascinants de ses romans (le complot, le chaos urbain, le terrorisme, les mirages des médias et le décorticage du rêve américain). Culte aussi parce qu'on ne sait finalement pas grand-chose de lui (pendant longtemps, les présentations de ses livres se sont résumées à deux phrases : « Don DeLillo est né 1936. Il vit à New-York »), et qu'il correspond plutôt bien au mythe du grand écrivain secret et invisible, qui voit tout sans jamais se montrer… À cela s'ajoutent certains éléments troublants, comme le fait que dès 1977, dans 'Joueurs', il avait imaginé une attaque terroriste sur New-York (il s'agissait de Wall Street et non des tours jumelles, mais l'un des personnages travaillait au WTC, véritables symboles dans le livre), en anticipant presque les attentats du 11-septembre. De là à penser qu'il avait compris avant tout le monde les dangers pesant sur la société américaine, il n'y a qu'un pas que beaucoup de critiques n'ont pas hésité à franchir… Don DeLillo, avec ses romans opaques et magnétiques, est-il comme on le dit souvent le plus lucide contempteur de notre époque et de la toute-puissance américaine, avec ses dérèglements, son langage trompeur et ses secrets enfouis ?
Puissance malade
Great Jones Street, © Actes SudAu départ, rien ne destinait ce fils d'immigrés italiens à devenir le monstre sacré qu'on connaît. Après ses études, il entre dans une agence de pub et passe quelques années à inventer des slogans, logé dans un studio new-yorkais avec le réfrigérateur dans la salle de bains. Gavé de jazz et de cinéma (il voue un culte à Godard, influence majeure de ses premiers livres), il commence finalement un manuscrit qui paraîtra en 1971 sous le titre prometteur d''Americana', comme s'il voulait d'emblée signifier le sujet de son œuvre – l'Amérique et ses mythes, son art (nombre de ses romans détournent des genres caractéristiques, road-movie, biographie, thriller scientifique, etc.), sa puissance malade et faussement invincible, jouet de forces qui la dépassent. Le succès n'est pas encore au rendez-vous mais les années 1970 de DeLillo sont fastes, avec des romans comme 'Joueurs', 'Chien galeux', 'L'étoile de Ratner' ou 'Great Jones Street', que beaucoup considèrent comme ses meilleurs. Enfin traduit après 40 ans d'attente, 'Great Jones Street' est typique des thèmes et du style du DeLillo première manière : réfugié dans un appartement sordide après un burnout, un rockeur de 26 ans voit défiler une série de personnages étranges (logeuse camée, écrivain raté, manager cupide, terroristes décidés à inonder le marché avec une drogue qui détruit le langage…) et s'enlise avec eux dans des dialogues absurdes et fascinants, complètement dépassé par l'univers où il vit. Un livre cryptique et addictif qui n'aura ni le retentissement de 'Bruit de fond' (National Book Award en 1985 et début de la gloire) ni l'ampleur de 'Libra' et 'Outremonde' (les pavés des années 1980 et 1990, le premier sur l'assassinat de JFK, l'autre sur la menace nucléaire et le demi-siècle écoulé), mais qui scellent les thèmes de l'auteur et son écriture virtuose, avec ses dialogues percutants et ses formules définitives, si souvent imitées ensuite.
Lectures politiques et détracteurs
L'Étoile de Ratner, © BabelIntimidante, déconcertante, parfois opaque, la littérature de DeLillo s'est ainsi imposée de livre en livre comme l'une des grandes entreprises de déconstruction du mythe US et des facettes sombres de notre temps : consumérisme, violence politique, manipulation de l'image, société du spectacle. C'est aussi l'une des œuvres-clefs du postmodernisme, qui convoque des langages non-littéraires et divers savoirs scientifiques avec une ambition totalisante qui ne favorise pas toujours sa lisibilité.... C'est d'ailleurs le principal argument de ses détracteurs, si on met de côté les lectures politiques (comme celle de George Will, célèbre éditorialiste conservateur pour qui 'Libra' était un « acte de vandalisme littéraire et d'anti-citoyenneté ») : pour eux, DeLillo est moins le « poète de la paranoïa » vanté par Martin Amis dans sa recension d''Outremonde' qu'un mégalomane bavard dont les romans boursouflés et répétitifs n'ont au fond guère d'intérêt derrière leur complexité apparente. Telle est l'antienne de l'essayiste B.R. Myers ou du critique Jonathan Yardley, qui voient en DeLillo le symbole des écueils du postmodernisme et le champion d'une littérature élitiste, surestimée, un peu datée et politiquement orientée. Des voix discordantes dans le concert d'éloges, qui enrichissent le débat et montrent la place tenue aujourd'hui DeLillo sur la scène littéraire, à côté d'un Pynchon avec qui il a beaucoup en commun… La postérité dira si la fascination qu'il suscite est le produit d'une hallucination collective ou la juste contrepartie de son talent visionnaire, même si la balance semble aujourd'hui pencher nettement vers la deuxième solution. Connu pour ses jugements sans nuances, le romancier Dale Peck répète de son côté que « Don DeLillo est le dernier maillon d'une chaîne de mauvais écrivains qui commence avec James Joyce ». Dans son esprit, c'est une insulte. Prenez-le comme vous voulez.
'Great Jones Street', de Don DeLillo, traduit de l'anglais (États-Unis) par Marianne Véron, Actes Sud, 302 p., 22 €.
'L'étoile de Ratner', de Don DeLillo, traduit de l'anglais (États-Unis) par Marianne Véron, Babel, 592 p., 11,50 €.
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