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INTERVIEW DE DON WINSLOW Derrière le rêve américain

Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Avril 2010 - Le 13/04/2010

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INTERVIEW DE DON WINSLOW

Emouvant, léger, débonnaire mais aussi très noir, 'La Patrouille de l'aube', paru aux éditions du Masque en janvier dernier, avait révélé une nouvelle facette du talent de Don Winslow. Présent à Lyon dans le cadre du festival Quais du polar 2010, l'écrivain américain raconte sa vision du thriller, à mi-chemin entre l'enquête journalistique et la chaleur d'un coucher de soleil sur la plage de San Diego.

Il a été détective, metteur en scène, enseignant, journaliste et même guide de safari. Puis il est devenu écrivain. Mais Don Winslow est resté insaisissable. Après avoir connu le succès au début des années 1990 avec son héros récurrent le détective Neal Carey, il abandonne courageusement une recette qui marche pour changer de cap. Chef-d'oeuvre du polar documentaire, résumant 30 ans de guerre antidrogue entre le Mexique et les Etats-Unis, 'La Griffe du chien' (2005) fait de lui un écrivain mondialement reconnu. Et encore une fois, Winslow se renouvelle. Pour 'L'Hiver de Frankie Machine' - bientôt adapté au cinéma par Michael Mann et Robert De Niro - et la crépusculaire 'Patrouille de l'aube', l'écrivain de San Diego tisse des romans ambivalents, tendres, drôles et sombres. Avec toujours, en toile de fond, de passionnantes enquêtes sur une Californie cannibale, qui dévore les âmes des plus faibles pour nourrir les plus riches.

Lire la critique de 'La Patrouille de l'aube'
'La Patrouille de l'aube' commence comme un rêve pour finir comme un cauchemar sordide. Vous écrivez par exemple, à propos des travailleurs clandestins mexicains : "C'est le peuple invisible, celui que nous ne voyons pas, ou que nous préférons ne pas voir, même en plein jour ; la vérité indicible et la réalité cachée du rêve californien." (1) Votre rôle est-il justement de parler de ce que l'on ne voit pas ?

Je voulais montrer la double face de ce rêve américain - et particulièrement du rêve californien. Le rêve existe : on peut surfer, aller à la plage, les paysages sont magnifiques. La vie y est extraordinaire, c'est d'ailleurs pour ça que maintenant j'habite à San Diego. Mais il y a en effet beaucoup de choses qu'on ne voit plus, par habitude, ou même qu'on refuse de voir alors qu'elles forment pourtant le socle sûr de notre vie confortable. Maintenant, je n'en voudrais jamais à un écrivain de ne pas en parler. Certains veulent juste divertir leur public ou le tenir en haleine : cela peut suffire pour faire un livre. Personnellement, ça ne me suffit pas. Quand j'ai commencé 'La Patrouille de l'aube' pourtant, je ne voulais qu'une chose : écrire sur le surf. Mais rapidement, j'ai pensé aux choses que je savais, aux choses que j'avais vues, et je les ai intégrées au récit.

'La Patrouille de l'aube' est nostalgique, plein de mélancolie, et regrette la disparition d'une Amérique tolérante, innocente, généreuse, désormais gangrenée par la société capitaliste...

Toutes les sociétés ont tendance à regretter un âge d'or qui, pourtant, n'a peut-être jamais existé. Cette nostalgie est particulièrement développée en Californie : on y regrette la nature sauvage, les plages naturelles, désertes, avant le règne des supermarchés et des décors en toc. Avant que tout ne devienne payant. Je pense que je m'attaque d'ailleurs plus au consumérisme à outrance qu'au capitalisme. Dans ce sens, je suis moi-même nostalgique de quelque chose que je n'ai jamais connu, mais dont on m'a parlé, que j'ai découvert dans les livres. Alors que cet âge d'or était sûrement bourré de défauts.

Vos romans gardent toujours un lien étroit avec la réalité. Au point que dans 'La Griffe du chien', derrière la fiction, les personnages et les événements que vous évoquez sont réels. Où vous situez-vous sur la frontière qui sépare le romancier du journaliste ?

(c) DR J'ai une formation d'historien et de journaliste, alors j'ai tendance à toujours chercher des histoires vraies. Que tu sois écrivain ou journaliste, je pense que tu as une responsabilité. Et si le journaliste dit les faits, l'écrivain dit la vérité : nous avons le pouvoir de plonger dans les émotions et la psychologie des personnages, ce que le journaliste ne peut pas faire – et ne doit pas faire.

Est-ce pour cela que vous avez choisi le polar ? Parce que c'est le genre qui était le plus à même de raconter la vérité ?

J'ai choisi ce genre pour plusieurs raisons, et celle-ci en fait effectivement partie. Je peux m'adresser à un public large, aborder des thèmes complexes, et toucher des gens qui, sinon, ne se seraient peut-être pas plongés dans des articles politiques ou des essais économiques. Beaucoup de lecteurs m'ont ainsi confié avoir appris beaucoup de choses qu'ils ne soupçonnaient pas en lisant 'La Griffe du chien', c'est très gratifiant.

Quelles autres raisons vous ont fait opter pour ce genre ?

Entre autres métiers, avant d'être écrivain, j'ai été détective. Donc quand je me suis mis à écrire, j'ai tout naturellement commencé par raconter ce que j'avais vécu. D'autant que les écrivains que j'admirais le plus, comme John Dann MacDonald ou James Crumley, appartenaient à ce genre. D'ailleurs, à mon avis, beaucoup des meilleurs écrivains actuels évoluent dans le roman noir.

Votre expérience de détective vous aide-t-elle dans votre travail d'écrivain ?

Les méthodes de recherches et les techniques d'investigation sont les mêmes. Si je n'avais pas été détective, je n'aurais pas su comment trouver la vérité, comment mettre la main sur des preuves, comment confronter deux sources. Grâce à mon expérience, j'ai pu me forger une excellente technique d'interrogatoire : je sais poser la bonne question, écouter les gens. Ce qui est essentiel, car interroger les témoins reste la base de mon travail. Pour 'La Griffe du chien', j'ai ainsi passé cinq ans à enquêter entre le Mexique, San Diego, New York. Cinq ans à rencontrer des témoins, à étudier le contexte, à éplucher les rapports du Congrès, de la CIA, de la DEA (2)… Ce livre représente des milliers et des milliers de pages de documents, des dizaines d'auditions de témoins. Ce qui n'avait rien de facile : le trafic de drogue est un sujet dont les gens n'aiment pas trop parler, les portes s'ouvraient plus aisément du côté des criminels que du côté de la police.

(1) 'La Patrouille de l'aube', chapitre 128, page 317.
(2) DEA (Drug Enforcement Administration) : service de police fédéral américain chargé de la lutte antidrogue.

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