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Artiste hybrideINTERVIEW D'ENKI BILALPropos recueillis par Mélanie Carpentier et Mikaël Demets pour Evene.fr - Mars 2009
Interview
| Les choix culturels d'Enki Bilal
'Animal'z' apparaît comme un bol d'air après le travail de longue haleine que fut la tétralogie 'Monstre'. Comment avez-vous vécu cet album ? 'Animal'z' est une rupture préméditée, destinée à me soulager, à me reposer de la lourdeur du travail de la peinture. Même si le geste est ample, même s'il y a de la sensualité dans la peinture, le travail du crayon reste fondamental, plus incisif, plus spontané. Cet ouvrage représente un retour à un plaisir pur, primitif. Ici le fond et la forme se complètent finalement assez bien, ce road-movie sur la glace est en adéquation avec le travail du crayon. Trouviez-vous que la thématique était en adéquation avec un traitement en un seul volume ?
Vous avez opté pour un dessin très pur, très minéral, mais aussi pour un découpage ample, composé de grandes vignettes aérées. On pourrait imaginer la même histoire traitée à la manière d'un manga, avec une prolifération d'images, un surdécoupage de l'action. Je préfère privilégier cette forme, qui laisse une grande place au texte, texte qui dans cet album bénéficie d'un travail au moins aussi soigné que sur le dessin. Les deux sont extrêmement complémentaires : c'est ce qui m'intéresse le plus dans la bande dessinée en ce moment. L'écrit est parfois supérieur, donne plus de profondeur, et laisse au lecteur une grande place pour imaginer, ce que ne fait pas le dessin. J'aime que le lecteur fasse ce travail d'imagination avec le texte. De son côté, le dessin peut lui aussi être perçu de différentes manières. Faire du cinéma m'a amené à reconsidérer la narration de la bande dessinée, en allant vers quelque chose de plus littéraire. Je laisse au cinéma l'action et les découpages haletants. Vos deux passions, la bande dessinée et le cinéma, se nourrissent mutuellement, et permettent donc aussi de mieux se définir l'une par rapport à l'autre ?
Vous n'avez d'ailleurs pas hésité à étirer les silences, à donner à l'album une dimension contemplative. C'était un vrai choix. Je trouve qu'aujourd'hui, on explique trop les choses au spectateur ou au lecteur. Le fait qu'il y ait peu d'illustrations signifie qu'il y a un choix encore plus drastique, plus volontaire. J'ose espérer que ces images provoquent d'autres images : le contre-champ n'est jamais montré, il est suggéré. Je tente, par petites touches suggestives, de créer un sentiment de grands espaces, de contrées éthérées. Au fil de l'album les choses sont de plus en plus suggérées, je fais beaucoup de gros plans, je m'intéresse surtout aux personnages. L'implicite devient alors très important. 'Animal'z' suit le schéma classique des westerns, même si vous l'avez enrichi d'une dimension fantastique et parodique. Pourquoi avoir choisi ce cadre ? J'aime sa simplicité. Je me connais : je sais que je peux commencer avec une histoire simple et, à force de rajouter des couches, terminer avec quelque chose de complexe. Le western permet de garder une trame tout en me laissant une grande liberté. Partant de ces repères, je pouvais greffer d'autres niveaux de lecture. Et ça me donnait l'occasion de revoir tous les westerns, je les ai rachetés en DVD : comme le dessin au crayon va beaucoup plus vite que la peinture, je pouvais faire mon travail le matin et regarder des westerns l'après-midi… Les personnages de western sont souvent solitaires. Le western raconte l'homme seul face à la nature, face à un monde qu'il va découvrir. On joue sur l'idée de déplacement, de conquête. Mes personnages se retrouvent dans la même situation : ils cherchent un endroit où s'installer, ils sont de nouveau face à une nature nouvelle, inconnue, hostile, inquiétante.
Ce n'est pas la première fois que vous traitez de l'apocalypse, mais cette fois vous choisissez d'aller au-delà. Le "Coup de Sang" a tout balayé : la civilisation, la politique, la géopolitique, et les humains, même s'il en reste encore. Les seuls représentants du monde ancien sont ces deux cavaliers qui se suivent et rappellent les choeurs antiques. Ils représentent la sophistication suprême de l'humain, l'intelligence, le savoir. Ce sont deux artistes qui vont au bout de leur lucidité, vers une fin très romantique, laissant place à un nouveau monde. Finalement, je ne raconte pas la fin du monde, mais la fin d'un monde. Ce thème écologiste tombe un peu par hasard en plein dans l'actualité, mais quand je raconte une histoire, le sens ou le message ne sont pas apparents, je ne travaille pas dans ce sens-là. Je ne veux pas que le propos devienne lourd. On revient à la notion d'explicite. Quand j'écris, je suis dans une logique, qui au fur et à mesure dévoile des choses. Je ne dis pas qu'elles me surprennent, mais elles m'apparaissent, elles se révèlent. 'Animal'z' semble parfois laisser la place à l'improvisation. Comment avez-vous construit cette histoire ?
Dans tout ce que vous avez écrit, le point commun reste la science-fiction. Qu'est-ce qui vous fait vous sentir si bien dans ce genre ? Je peux tout y faire, y parler de tout. Mais je n'appelle plus ça de la science-fiction, parce que pour beaucoup de gens c'est très réducteur, et beaucoup refusent de s'y aventurer, de lire ce qu'ils croient être des histoires qui ne peuvent pas arriver. Le clonage a été de la science-fiction, la greffe de visage aussi, et aujourd'hui c'est la réalité… En France, on aime bien dire que le réel est le summum de la littérature et du cinéma, dès qu'il y a de l'imaginaire c'est dégradant, ça s'adresse à des attardés. C'est aussi contre cette idée-là que je me bats. Moi je n'ai pas envie de raconter le réel au sens propre du terme, et même quand je l'ai fait avec Christin il y avait une pointe de fantastique. Pour moi, ce récit est très réaliste. Quel regard portez-vous sur l'évolution de la bande dessinée ? J'ai toujours trouvé aberrant que la photographie soit considérée depuis très longtemps comme un art - et j'adore la photographie - alors que certains se demandent encore si la bande dessinée mérite d'entrer dans les musées. L'art graphique est au coeur de la BD, les dessinateurs sont des virtuoses, et livrent des natures humaines. Des hommes se livrent, de plus en plus de femmes se livrent - même s'il n'y en a pas assez - et chaque auteur a une personnalité unique. C'est un art extrêmement vivant. D'ailleurs, dans le domaine de l'édition, c'est le secteur le plus sain, et ce n'est pas par hasard. Il y a vraiment une relation profonde avec le lecteur. Lire la suite de Artiste hybride »
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