jeudi 18 mars

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Artiste hybride

INTERVIEW D'ENKI BILAL

Propos recueillis par Mélanie Carpentier et Mikaël Demets pour Evene.fr - Mars 2009


Après sa tétralogie du 'Monstre', Enki Bilal revient avec un nouvel album, 'Animal'z'. Une histoire complète, un retour au dessin brut, et toujours, ces obsessions pour les personnages hybrides et un futur incertain.


C'est dans son atelier que nous reçoit Enki Bilal. Entre les disques, les tables recouvertes de planches, de feuilles, de croquis et de dessins en tout genre, et sous le regard d'une inquiétante tête de zèbre qui a visiblement servi de modèle pour l'album. Réalisateur, dessinateur, scénariste, Bilal a sans doute le trait le plus fameux de l'Hexagone. Son art du gris, du bleu, ses atmosphères fascinantes ont fait de lui, depuis longtemps déjà, l'une des figures majeures du 9e art, et l'un des chouchous des collectionneurs. A l'occasion d'une nouvelle aventure dessinée, il nous dévoile un peu de son processus créatif.

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'Animal'z' apparaît comme un bol d'air après le travail de longue haleine que fut la tétralogie 'Monstre'. Comment avez-vous vécu cet album ?

'Animal'z' est une rupture préméditée, destinée à me soulager, à me reposer de la lourdeur du travail de la peinture. Même si le geste est ample, même s'il y a de la sensualité dans la peinture, le travail du crayon reste fondamental, plus incisif, plus spontané. Cet ouvrage représente un retour à un plaisir pur, primitif. Ici le fond et la forme se complètent finalement assez bien, ce road-movie sur la glace est en adéquation avec le travail du crayon.


Trouviez-vous que la thématique était en adéquation avec un traitement en un seul volume ?

Votre question le sous-entend : on ne peut évidemment pas traiter ce sujet en un seul album, donc il y en aura deux autres. Mais ce ne sera pas une trilogie, plutôt trois one-shot ! On ne retrouvera pas les mêmes personnages, mais trois points de vue sur cette thématique. Je suis encore en gestation : je n'aime pas me retrouver en carafe à la fin d'un travail, donc j'enclenche toujours un nouveau projet avant de finir celui sur lequel je travaille. Là j'ai été piégé, donc dans une espèce de précipitation je suis en train d'imaginer la suite, mais cette situation convient assez bien à l'urgence de l'histoire.


Vous avez opté pour un dessin très pur, très minéral, mais aussi pour un découpage ample, composé de grandes vignettes aérées.

On pourrait imaginer la même histoire traitée à la manière d'un manga, avec une prolifération d'images, un surdécoupage de l'action. Je préfère privilégier cette forme, qui laisse une grande place au texte, texte qui dans cet album bénéficie d'un travail au moins aussi soigné que sur le dessin. Les deux sont extrêmement complémentaires : c'est ce qui m'intéresse le plus dans la bande dessinée en ce moment. L'écrit est parfois supérieur, donne plus de profondeur, et laisse au lecteur une grande place pour imaginer, ce que ne fait pas le dessin. J'aime que le lecteur fasse ce travail d'imagination avec le texte. De son côté, le dessin peut lui aussi être perçu de différentes manières. Faire du cinéma m'a amené à reconsidérer la narration de la bande dessinée, en allant vers quelque chose de plus littéraire. Je laisse au cinéma l'action et les découpages haletants.


Vos deux passions, la bande dessinée et le cinéma, se nourrissent mutuellement, et permettent donc aussi de mieux se définir l'une par rapport à l'autre ?

J'ai fait cet album en pensant qu'il aurait pu être un film. On ne peut pas l'adapter tel quel bien sûr, il y a le problème de la voix off, toujours dangereuse, et il faut ajouter des péripéties, de la dramaturgie… Ce qu'il y a dans l'album n'est pas suffisant pour nourrir un film. L'album repose plutôt sur la psychologie, chaque personnage a sa couleur.


Vous n'avez d'ailleurs pas hésité à étirer les silences, à donner à l'album une dimension contemplative.

C'était un vrai choix. Je trouve qu'aujourd'hui, on explique trop les choses au spectateur ou au lecteur. Le fait qu'il y ait peu d'illustrations signifie qu'il y a un choix encore plus drastique, plus volontaire. J'ose espérer que ces images provoquent d'autres images : le contre-champ n'est jamais montré, il est suggéré. Je tente, par petites touches suggestives, de créer un sentiment de grands espaces, de contrées éthérées. Au fil de l'album les choses sont de plus en plus suggérées, je fais beaucoup de gros plans, je m'intéresse surtout aux personnages. L'implicite devient alors très important.


'Animal'z' suit le schéma classique des westerns, même si vous l'avez enrichi d'une dimension fantastique et parodique. Pourquoi avoir choisi ce cadre ?

J'aime sa simplicité. Je me connais : je sais que je peux commencer avec une histoire simple et, à force de rajouter des couches, terminer avec quelque chose de complexe. Le western permet de garder une trame tout en me laissant une grande liberté. Partant de ces repères, je pouvais greffer d'autres niveaux de lecture. Et ça me donnait l'occasion de revoir tous les westerns, je les ai rachetés en DVD : comme le dessin au crayon va beaucoup plus vite que la peinture, je pouvais faire mon travail le matin et regarder des westerns l'après-midi… Les personnages de western sont souvent solitaires. Le western raconte l'homme seul face à la nature, face à un monde qu'il va découvrir. On joue sur l'idée de déplacement, de conquête. Mes personnages se retrouvent dans la même situation : ils cherchent un endroit où s'installer, ils sont de nouveau face à une nature nouvelle, inconnue, hostile, inquiétante.


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Malgré tout, votre album paraît optimiste...

Zoom
Déjà, on est heureux parce que certains ont survécu. La catastrophe est derrière. Traiter le cataclysme ne m'intéressait pas du tout, graphiquement non plus. La planète souffre, mais elle, elle survivra ; l'homme, sans doute pas. Je trouvais plus juste, mais aussi plus joli, que ce soit elle qui se révolte. Mais implicitement, ça signifie que l'homme l'a tellement maltraitée, meurtrie, abîmée, qu'elle s'est rebellée.


Ce n'est pas la première fois que vous traitez de l'apocalypse, mais cette fois vous choisissez d'aller au-delà.

Le "Coup de Sang" a tout balayé : la civilisation, la politique, la géopolitique, et les humains, même s'il en reste encore. Les seuls représentants du monde ancien sont ces deux cavaliers qui se suivent et rappellent les choeurs antiques. Ils représentent la sophistication suprême de l'humain, l'intelligence, le savoir. Ce sont deux artistes qui vont au bout de leur lucidité, vers une fin très romantique, laissant place à un nouveau monde. Finalement, je ne raconte pas la fin du monde, mais la fin d'un monde. Ce thème écologiste tombe un peu par hasard en plein dans l'actualité, mais quand je raconte une histoire, le sens ou le message ne sont pas apparents, je ne travaille pas dans ce sens-là. Je ne veux pas que le propos devienne lourd. On revient à la notion d'explicite. Quand j'écris, je suis dans une logique, qui au fur et à mesure dévoile des choses. Je ne dis pas qu'elles me surprennent, mais elles m'apparaissent, elles se révèlent.


'Animal'z' semble parfois laisser la place à l'improvisation. Comment avez-vous construit cette histoire ?

Zoom
Le prologue est vraiment la chose que j'ai écrite en premier. Mieux, j'ai commencé par ce mot, "Animal'z", parce que je sentais que ça allait être le titre : je savais qu'il allait y avoir des animaux, de l'hybridation. L'image de l'homme qui sort du dauphin était prévue dès le départ. Une image aberrante, absurde, mais qui pour moi était imparable. Le prologue était un texte pour me lancer, et à la moitié de l'album, je me suis dit que je devais garder ce texte, et le mettre en exergue. L'écriture se déroule, l'image arrive très vite, elle modifie le texte. Le texte supprime des images. C'est pour ça que je ne travaille plus avec un scénariste, même si je pense avoir atteint des sommets d'harmonie avec Christin. A cause de cette liberté, ce va-et-vient permanent, je préfère travailler seul.


Dans tout ce que vous avez écrit, le point commun reste la science-fiction. Qu'est-ce qui vous fait vous sentir si bien dans ce genre ?

Je peux tout y faire, y parler de tout. Mais je n'appelle plus ça de la science-fiction, parce que pour beaucoup de gens c'est très réducteur, et beaucoup refusent de s'y aventurer, de lire ce qu'ils croient être des histoires qui ne peuvent pas arriver. Le clonage a été de la science-fiction, la greffe de visage aussi, et aujourd'hui c'est la réalité… En France, on aime bien dire que le réel est le summum de la littérature et du cinéma, dès qu'il y a de l'imaginaire c'est dégradant, ça s'adresse à des attardés. C'est aussi contre cette idée-là que je me bats. Moi je n'ai pas envie de raconter le réel au sens propre du terme, et même quand je l'ai fait avec Christin il y avait une pointe de fantastique. Pour moi, ce récit est très réaliste.


Quel regard portez-vous sur l'évolution de la bande dessinée ?

J'ai toujours trouvé aberrant que la photographie soit considérée depuis très longtemps comme un art - et j'adore la photographie - alors que certains se demandent encore si la bande dessinée mérite d'entrer dans les musées. L'art graphique est au coeur de la BD, les dessinateurs sont des virtuoses, et livrent des natures humaines. Des hommes se livrent, de plus en plus de femmes se livrent - même s'il n'y en a pas assez - et chaque auteur a une personnalité unique. C'est un art extrêmement vivant. D'ailleurs, dans le domaine de l'édition, c'est le secteur le plus sain, et ce n'est pas par hasard. Il y a vraiment une relation profonde avec le lecteur.   Lire la suite de Artiste hybride »


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