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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
ENTRETIEN AVEC JEAN-PIERRE SIMEON Mais, vous savez, j'aime aussi le rugby...!
Amélie Petit pour Evene.fr - 4 mars 2005 - Le 04/03/2005
Comme chaque année depuis 1999, le Printemps des poètes met à l'honneur… la poésie. Rencontre avec Jean-Pierre Siméon, directeur artistique de la manifestation, et de l'association permanente qui la rend possible.
Le Printemps des poètes, qui se tient du 4 au 13 mars 2005, est prétexte à de très nombreuses manifestations dans toute la France, mais aussi à l'étranger. Cafés poésies, poèmes à la poche, une multitude d'initiatives diverses pour un événement polymorphe qui, cette année, a pour thème 'Passeurs de mémoire'. Jean-Pierre Siméon, également poète et dramaturge, nous parle de la noblesse d'une poésie accessible à tous.
Vous venez de publier un livre pour enfants, 'Ceci est un poème qui guérit les poissons', aux éditions Rue du Monde. Pensez-vous qu'il est pertinent de lier l'enfance à la poésie, ou qu'il s'agit d'un lieu commun vide de sens ?
Je me méfie du mythe de l'enfant poète. Cela dit, il est vrai que l'enfant est beaucoup plus ouvert à l'écoute du poème que l'adulte : il a moins d'appréhension, tout simplement parce qu'il est dans une bonne attitude de disponibilité et de curiosité. Or, la poésie est d'abord un inattendu dans la langue. Et puis, il faut accepter le fait que la poésie nous parle immédiatement de ce dont on ne parle pas : de notre mort, de la mort de nos proches, de la catastrophe du monde, du désastre, de l'amour, de la perte, du désir, de la conciliation toujours rêvée et impossible avec l'autre… Je crois que la chance de l'enfant, c'est cette capacité d'écoute qui en fait une sorte de petit modèle de lecture de la poésie. D'ailleurs, les choses sont inversées puisqu'on ne lit presque que des niaiseries aux enfants, des choses chantantes, gentillettes, qui leur donnent du monde une vue vénielle. Pour moi, c'est un contresens par rapport à l'enjeu de la poésie. Le poète ne console de rien, il creuse. Je crois que c'est du Bouchet qui disait que le poème est le creusement de la faille... Je pense qu'il faut lire beaucoup de poésie aux enfants, afin de construire chez eux une écoute subtile de la complexité du monde. Les enfants n'ont pas d'appréhension par rapport au mystère ou à l'énigme, parce que le monde leur est énigme. Ils l'éclairent petit à petit, pas à pas, en tâtonnant ; le poète tâtonne aussi dans l'énigme. Un enfant se sent tout à fait bien là-dedans : il n'a pas le préjugé rationaliste de l'adulte.
Vous parliez d'imprévu. Je pense par exemple aux 'brigades d'intervention poétique' dans les écoles ; souhaitez-vous mettre en avant une forme de gratuité, de spontanéité dans le Printemps des poètes ?
Les 'brigades d'intervention poétique', c'est une modalité d'accès à la poésie qui évacue les réticences en mettant les enfants - ça pourrait être des adultes - en confrontation directe avec le poème. Des comédiens viennent frapper à la porte de la classe, ils entrent, disent bonjour, lisent un petit poème et partent sans rien dire. Et on laisse les enfants dans cette stupeur. Ils reviennent chaque jour à la même heure ; au bout de trois jours, les gosses n'attendent que ça. Et, surtout, on a créé chez eux cette disponibilité à l'écoute. Pour moi, c'est important de parler des 'brigades d'intervention poétique', parce que toute la philosophie de mon action au Printemps des poètes, c'est l'imprévu. Les neuf dixièmes des Français ne lisent pas de poésie ; la plupart du temps, je crois, parce qu'ils sont bloqués par des représentations fausses. Comment faire pour qu'ils accèdent à la poésie ? Il faut court-circuiter les représentations. Quand vous parlez au gens de poésie, ils pensent explication de texte… Qu'il y ait un travail exégétique sur le patrimoine poétique, oui, ça ne se discute pas. Mais que la lecture de la poésie, ce soit ça… Au fond, ce qui me meut, au-delà de l'événement du Printemps des poètes, c'est ça : résoudre la contradiction entre le fait que l'école doit assumer, effectivement, la transmission d'un savoir, donc dans la tradition de l'exégèse et du commentaire, mais qu'en faisant ça, elle modélise un type de lecture qui, je crois, n'est pas le bon.
Est-ce cette contradiction que vous avez voulu mettre en avant en choisissant le thème "passeurs de mémoire" ?
C'est vrai. Il y a une première intention qui est de retrouver le patrimoine hors du milieu scolaire, dans des approches directes. Le patrimoine poétique est victime de sa sacralisation par l'école. La deuxième intention, en proposant ce thème cette année, c'est que, ayant mis la poésie contemporaine en avant les trois premières années, je voulais manifester le fait que plaider pour la poésie d'aujourd'hui, ce n'est pas jouer les modernes contre les anciens. C'est très important parce que c'est fondamental dans la culture de la poésie. On ne lira bien un poète que si on a la mémoire de la poésie. "Passeur de mémoire", ça désigne en fait le poète. Tout poète est un passeur de mémoire. Il passe la mémoire du monde. Mais la poésie passe aussi la mémoire du poème. Pour moi, tout poète est celui qui se souvient. On écrit toujours avec la mémoire profonde, accumulée de toute la poésie passée.
Le printemps des poètes est l'occasion de manifestations et d'initiatives très diverses…
Oui. Pour moi, le Printemps des poètes, ce sont les gens qui le font. Nous sommes là (l'association) pour coordonner, pour informer, pour mettre en résonance, pour susciter, évidemment, aussi, pour conseiller… Mais le coeur du Printemps des poètes, ce sont les militants de la poésie, par dizaines de milliers, dans toute la France, qui s'approprient la poésie et qui inventent, au fond, leur manière de faire. On a des villes où on a trente, quarante manifestations, parfois plus, en huit jours. C'est la raison pour laquelle je suis optimiste : on voit qu'il y a partout en France des gens qui n'ont cessé de s'intéresser à la poésie, de la lire - des petits éditeurs, notamment, dont il faut vanter le courage et la qualité du travail. Donc, on est là pour proposer des formes d'intervention, mais on est très à l'écoute de ce que les gens inventent.
Quel est le sens que vous donnez à cette manifestation, y a-t-il une idée que vous souhaitez faire passer ?
Ce qui m'importe, c'est l'idée que la poésie n'est pas réservée à quelques-uns. Je crois que chacun peut trouver, un jour ou l'autre, celle qui lui convient. Le propre du lecteur de poésie, c'est d'être curieux, d'aller toujours chercher une autre façon de dire le monde. La poésie est un engagement à aller vers l'autre. Comme on scrute des visages, on scrute des poèmes. On a des sympathies, des attirances, parfois des amours et parfois des désamours… La poésie est beaucoup plus qu'un genre littéraire. C'est un questionnement humain, et un questionnement de l'humain. Et de façon non pas abstraite, mais en s'enracinant dans une expérience intime, première, c'est-à-dire de chair et de sang. C'est là le propre de la poésie : faire la synthèse entre l'abstrait et le concret, entre le corps et l'âme… éviter les dualités. Je prenais tout à l'heure la métaphore amoureuse : l'émotion poétique est de cette teinture-là, de l'ordre des révélations intimes, fragiles, précaires et toujours recommencées… C'est comme ça que je sens le Printemps des poètes.
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