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Fabrice Humbert, plus dure sera la chute

Propos recueillis par Nathalie Six - Le 17/08/2012

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Fabrice Humbert, plus dure sera la chute

Premier prix Orange, RTL-Lire, Renaudot du livre de poche, sélectionné pour le Médicis…, le romancier et professeur au lycée franco-allemand du Buc (78) publie 'Avant la chute' (éd. Le Passage), nouvelle expression de sa fascination pour la violence. Rencontre.

 

En janvier 2009, l’agent littéraire britannique ayant découvert Jonathan Littell, prix Goncourt 2006 pour Les Bienveillantes n’a pas hésité à acheter les droits mondiaux pour L'Origine de la violence, le roman qui a fait éclater le talent de Fabrice Humbert aux yeux du grand public. Le sujet ? Le mal dans ce qu’il a de plus absolu, la Shoah. Plus contemporaine, symptôme de l’individualisme de nos sociétés malades, la violence était aussi au cœur de La Fortune de Sila, son deuxième grand succès.  Elle l’est à nouveau dans son livre, Avant la Chute, toujours publié aux éditions Le Passage. L’ancien élève d’Henri IV et agrégé de lettres nous plonge dans trois lieux, la Colombie, le Mexique et la France dans le sillage de trois protagonistes principaux : Urribal, Naadir et Norma, que tout oppose, à commencer par leur niveau de vie. Déjà prisée par Fabrice Humbert, la polyphonie fonctionne parfaitement dans cette fresque, plan en coupe d’une société mondialisée au bord de l’implosion. Les intérêts des uns et des autres convergent parfois par le truchement de l’économie mais ils se  heurtent aussi durement, sans états d’âme. Chez lui, la force fatum l’emporte sur tout le reste et le salut ne s’achète que dans la douleur ou la mort. Fabrice Humbert décrit un monde grignoté par l’appétit de puissance, l’avarice, la luxure, les guerres qui ne disent par leur nom. On ressort de là envahi par un sentiment d’urgence : comment renverser la tendance et sortir de ce cercle vicieux ? L’auteur ne prétend pas apporter la réponse, il témoigne, c’est déjà beaucoup, de son temps avec une justesse et une acuité grisantes, faisant de lui un auteur désormais incontournable de la scène littéraire française.

Depuis La fortune de Sila, vous semblez priser les multiplications de points de vue. Les protagonistes ne vont pas tous se croiser physiquement mais un lien les relie. Cette construction vous identifie-t-elle désormais ?

La forme polyphonique est riche de possibilités narratives et elle convient très bien a notre époque mondialisée, parce qu’elle peut brasser les pays et les êtres. Je l’ai en effet adoptée, après des tâtonnements, pour les deux derniers romans. Mais comme toute forme, elle ne doit pas se fossiliser, j’en changerai encore.

À travers ces destins et ces parcours personnels, vous décrivez un état du monde. Votre approche est à la fois politique, économique et sociale, elle prend par exemple en compte les flux migratoires. Avez-vous étudié la mondialisation sous ces aspects-là ?

©Marc MameauxFabrice Humbert, ©Marc MameauxLe livre tente en effet de parler du crime, de l’économie grise dans le monde. Je suis allé à plusieurs reprises en Amérique latine, je me suis aussi documenté mais comme pour chacun de mes livres, l’aspect réaliste est doublé d’un aspect intemporel (le début par exemple) ou mythique (la cite d’Ys) qui font des réalités décrites des formes de symbole d’une situation humaine.

La France, le Mexique et la Colombie : si l’on excepte le premier pays qui est celui où vous vivez, l’Amérique latine est-il le continent où se tout se joue en ce moment ?

Non, tout se joue partout et tout le temps dans un monde globalisé. Mais le Mexique a une position symbolique intéressante parce que c'est quasiment un état en faillite, en pleine guerre civile, avec d'un côté les narcotrafiquants, très bien armés, et de l'autre les militaires. Pour un livre dont le titre de travail était « l'effondrement », c'était un choix propice.

Vous êtes parti cet été aux États-Unis pour la nouvelle revue Long cours (en kiosque le 16 août, ndlr). Outre le reportage que vous y avez fait, ce voyage annonce-t-il un prochain roman nord-américain ?

J'ai fait un reportage au Dakota du Nord, dans le nord des États-Unis, sur le boom pétrolier. Cela n'annonce pas de roman nord-américain mais j'ai progressé dans la connaissance de ce pays, alors même que je l’avais visité de long en large. Mais rien de mieux qu'un reportage dans un lieu inconnu de tous pour approfondir ses connaissances et se rendre compte que la vision que j'avais de ce pays ne correspondait pas du tout à cet espace immense des plaines du centre et du nord, souvent décevant, parfois même hostile dans son conservatisme. L'expérience était intéressante et en ce sens elle me fait progresser littérairement.

La violence est à l’œuvre dans l’ensemble de vos romans (le meurtre, la peur, l’exil, la misère), êtes-vous un pessimiste chronique ?

Depuis quelques temps, je suis en effet plus pessimiste. Sans doute à tort car il me semble que nous trouverons toujours le moyen d'éviter la chute, peut-être au prix de certains bouleversements. Quant à l'idéalisation littéraire, non, je n'y crois pas du tout, aucun grand texte de la littérature n'a été fondé sur l'idéalisation (mais il faudrait s'entendre sur le sens de ce terme). En revanche, il existe de grands textes comiques, comme Rabelais, et il est vrai que j'aimerais souvent écrire un texte comique.

La littérature joue-t-elle un rôle dans la prise de connaissance de la réalité qui nous entoure ?

Oui, la littérature peut alerter, proposer une réflexion, à sa manière détournée. C'est en tout cas un merveilleux instrument d'investigation du réel et de la condition humaine, d'une souplesse sans égale. Et si elle ne peut pas sauver le monde à elle seule, pour reprendre de vieilles problématiques, elle participe à l'effort de beaucoup. Je crois aussi que par sa seule existence, le fait de créer un  objet artistique, elle est déjà une ouverture, un souffle d'air. Et c'est un gars qui revient d'une ville pétrolière et asphyxiée qui vous le dit !

Biographie d’un inconnu, L’origine de la violence, La fortune de Sila, Avant la chute : chacun de vos titres claque. Précèdent-ils l’écriture du roman ou arrivent-ils comme une conclusion ?

J’avoue être content de L'Origine de la violence. Comme souvent, ce n'était pas le titre de travail mais un titre qui a fini par s'imposer, parce qu'il convenait d'une façon plus intime au sujet. Sur les deux derniers titres, c'est le résultat de discussions avec mon éditeur Yann Briand.    

Combien de temps consacrez-vous à l’écriture ?

Je suis toujours professeur et j’y prends toujours plaisir même si c’est difficile parce que je travaille tout le temps. J’écris en vacances, tous les matins, notamment pendant les grandes vacances pour lancer le livre. Ensuite, si le livre a atteint une masse suffisante qui lui permet de vivre, je peux écrire lorsque j’ai le temps, par exemple en week-end. Mais le dimanche, je travaille en général pour le lycée et mes cours du lundi, donc cela fait des années un peu compliquées. Tant que je le pourrai, j’exercerai les deux activités. L’écriture est très solitaire, l’enseignement est au contraire une activité avec des groupes, une énergie à faire passer. C’est assez complémentaire. Par ailleurs, socialement, rien de plus important que l’enseignement.

Si vous n’aviez pas été professeur, quel autre métier auriez-vous pu exercer : homme politique ou policier comme l’un de  vos personnages Fernando Urribal ?

Je n'aurais pas pu être policier, c'est certain, et homme politique difficilement. Cela ne correspond pas à ma nature, assez contemplative, même si je suis toujours très intéressé par les hommes politiques. Je ne partage pas du tout ce rejet contemporain. La société me passionne et, à ce titre, il y a une dimension politique dans ce que j'écris.

Vous ouvrez votre livre avec une phrase de Paul Valéry : « Deux dangers ne cessent de menacer le monde : l’ordre et le désordre ». Lequel des deux craignez-vous le plus ?

Je crois que la vérité et le bonheur se trouvent dans l'alternance, le changement, le mélange. Le mélange de l'ordre et du désordre, c'est très précisément la vie. Otez un des termes, et tout s'écroule, par la fossilisation ou par l'anarchie.

Avant la chute, Fabrice Humbert, éd. Le Passage, 19 € (En librairie le 23 août)

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