LES ALBUMS PRÉFÉRÉS D'EVENE Sélection BD
La rédaction d'Evene.fr - Le 26/01/2011
Avec 5 165 titres publiés en 2010, la bande dessinée explose en France. Alors que s'ouvre le 38ème festival internatinal d'Angoulême, 58 albums sont en compétition. De Nine Antico, en passant par Ulli Lust, Joe Sacco et Dash Shaw, Evene a fait son choix dans la sélection officielle.
Il est loin le temps où la bande dessinée se retrouvait enfermée dans une case. Celle d'un divertissement tel que le définissait par exemple le spécialiste Henri Filipini : "La BD, c'est avant tout un art populaire, destiné à la détente. Ce n'est pas du tout un produit pour l'élite intellectuelle."
Une chose est sûre, le neuvième art est désormais capable d'absorber tous les genres. Grand reportage, autobiographie, biographie romancée, SF et teen-movie, pastiche... La (trop ?) vaste sélection du festival d'Angoulême rend compte de cette richesse et de cette diversité. En voici quelques illustrations.
- Gaza 1956. En marge de l'Histoire, de Joe Sacco
Parce qu'il repousse plus loin les limites de la bande dessinée, et parce qu'il renoue avec une exigence et une intelligence que le grand reportage semblait avoir perdues depuis longtemps, 'Gaza 1956' est un chef-d'oeuvre. De retour en Palestine après son premier voyage au début des années 1990, Joe Sacco construit un récit encore plus perspicace que ses précédents. Enquêtant sur un double massacre qui se déroula dans la bande de Gaza au cours du mois de novembre 1956, il parvient à tirer substance du passé pour nourrir sa réflexion sur le présent. Son souci de véracité maniaque le pousse à recouper tous les témoignages, à douter de tout ce qu'on lui raconte, à trouver des documents, des chiffres, des faits. Et en même temps, Sacco se met en scène, raconte ses peurs, ses doutes, glisse son grain de sel sarcastique dans ce qu'il raconte. De cette double lecture, incessante confrontation entre une objectivité voulue et une subjectivité insurmontable, Sacco tire un texte d'une nuance et d'une acuité incomparables. D'autant que grâce à son dessin, ses propos prennent une intensité que n'atteindraient jamais les mots seuls. Sacco équilibre à merveille sa plume et son crayon, les dessins et les mots se complétant sans jamais se répéter, offrant une mise en perspective pleine de finesse et d'humanité sur le conflit israélo-palestinien, l'Histoire, la guerre. Le dessin, à la fois soigné, extrêmement vivant et un brin caricatural, apporte de sa distance et son économie, permettant de ne pas alourdir un sujet déjà dense. Ce faisant, Sacco prouve que la bande dessinée s'avère sans doute le support le plus subtil, le plus censé et le plus pertinent pour le journalisme, loin devant la télévision et ses artifices. D'autant qu'il y ajoute une empathie précieuse. Du grand art, et du grand journalisme à la fois.
- Coney Island Baby, de Nine Antico
Si Nine Antico avait marqué les esprits lors de la parution de son premier album 'Le Goût du paradis', 'Coney Island Baby' confirme qu'elle est assurément l'un des auteurs qui fera la bande dessinée de demain. Après l'autofiction, dont elle avait subtilement triomphé il y a deux ans, Antico s'embarque dans un exercice encore plus ambitieux : la biographie romancée. Ou plutôt la double biographie romancée, puisqu'elle s'attelle à raconter en parallèle les vies de la pin-up Betty Page et de l'actrice porno Linda Lovelace. Le dessin a gardé toute sa singularité, mais a gagné en finesse, en intensité. En élégance aussi, au point que les scènes de sexe gardent une fraîcheur espiègle, jamais entachée par la vulgarité. Marque de fabrique de Nine Antico, les charmantes vignettes arrondies donnent l'impression de suivre l'histoire sur la vieille télé de nos grands-parents, tout en ajoutant une pointe d'onirisme à l'ensemble. Grâce à une construction elliptique qui fait des allers-retours entre les années 1950 et les années 1970, Antico parvient, sans forcer, à mettre en perspective deux époques, deux Amériques, deux systèmes de pensée qui, finalement, n'en forment qu'un seul. Loin de ne parler que de sexe, 'Coney Island Baby' épate par sa profondeur : sans jamais s'éloigner de Page et Lovelace, il sonde le rêve américain et, avec lui, son pendant sordide, cru, cannibale. Nine Antico tresse un drame cruel et pathétique tout en échafaudant une réflexion intrigante sur la condition féminine, le rapport au corps, ou, plus largement, l'insouciance, l'émancipation et la liberté. Pleine d'empathie pour ses héroïnes, elle les suit dans leurs tourments, lorsque, devenues des icônes vidées de leur substance, porte-parole d'une révolution sexuelle qu'elles ont initiée sans le vouloir, elles prennent conscience que leur vie ne leur appartient plus. Un livre aussi beau qu'audacieux, qui surprend par sa tonalité ambiguë, entre légèreté et tragédie.
- Body World, de Dash Shaw
A seulement 27 ans, Dash Shaw s'est imposé, en l'espace de quelques parutions ('Virginia' et 'Bottomless Belly Button'), comme l'un des auteurs les plus novateurs de sa génération. 'BodyWorld', sa dernière œuvre sélectionnée pour le prochain festival d'Angoulême, devrait cependant en surprendre plus d'un. Car si l'on retrouve dans cette bande dessinée la narration elliptique et le découpage inventif qui caractérisent ses précédents ouvrages, elle s'éloigne des plongées intimistes auxquelles l'auteur nous avait habitué.
Le sujet ? Dans le futur, en 2060, sur un campus américain aseptisé, une plante d'origine inconnue est découverte. Paulie Panther, botaniste rebelle et drogué, spécialiste en psychotropes, vient tester (en la fumant, donc) cette nouvelle plante qui révèle des propriétés pour le moins particulières : elle permet de communiquer par télépathie. Mais ce qu'on ne sait pas encore, c'est que derrière ces écrans de fumée, se cachent des extraterrestres. Reste à connaître les intentions de ces derniers… Adolescents, trips psychédéliques et théorie du complot, Shaw s'amuse à revisiter et à croiser deux des plus grands genres américains : la SF et le teen moovie. A partir d'un scénario simple, il construit un récit totalement azimuté, souvent cocasse, tout en se livrant à une véritable exploration graphique des effets de la drogue : saturation de couleurs, flirt avec l'abstraction, représentation de la télépathie... Une bande dessinée audacieuse (avec un format particulier lié à sa publication originelle sur le web*), qui confirme le dynamisme de la scène américaine alternative.
- Santa Riviera, de Morvandiau et Mancuso
Pastiche de ces interminables soap romantiques en 758 épisodes et 39 personnages, 'Santa Riviera' impose un ton original là où nombre de parodies ont parfois tendance à se contenter de forcer un peu le trait de ce qu'elles imitent. L'humour est partout, premier ou second degré, absurde, comique de répétition, glissé dans les répliques improbables ou les images. Morvandiau, au scénario, s'est appliqué à donner une vraie épaisseur à sa satire, veillant à ne jamais se répéter. Servis par le dessin hyperréaliste de Mancuso, qui s'applique également à réutiliser les cadrages des séries télé, les huit épisodes qui composent ce récit pullulent de retournements de situations comme seul le feuilleton sait les faire : c'est la foire au qui est le père de qui, qui couche avec qui tout en trompant machine, qui a tué machin… Pour ne jamais lasser, les auteurs ont eu l'intelligence de soigner leurs personnages, ciselant chaque caractère à force de clichés savamment dosés et de détails minutieusement glissés ici ou là. Tout l'intérêt de ce 'Santa Riviera' tient dans les allers-retours constants qui s'opèrent entre un sens du réalisme pointilleux et une outrance délirante, capable d'exploser d'une vignette à l'autre sans que l'on s'y attende. Goossens (pour le sens de la narration drolatique) et Gotlib (pour l'emphase des corps lors de scènes de combats ou la désagrégation du physique des personnages) ne sont visiblement pas loin. Entre la sosie de Lady Di qui accumule les accidents de voiture et le Bronson, flic ultraviolent de retour du Vietnam, Morvandiau et Mancuso signent un album réjouissant, dans lequel rien n'a été oublié : entre chaque épisode, on a même droit à une page de pub, toujours du meilleur goût évidemment…
- L'Exilé du Kalevala, de Ville Ranta
Une poignée de traits noirs anarchiques, un style faussement approximatif, presque raturé, un dessin tremblé, nerveux, pressé. De quoi inquiéter certains chantres du "beau". Et pourtant, 'L'Exilé du Kalevala' donne l'impression de voyager dans les contrées froides et sauvages de la Finlande du XIXe siècle - qui n'était d'ailleurs même pas encore la Finlande. Ville Ranta a ce talent inné pour la métonymie, le détail capable de suggérer un monde entier : il lui suffit de griffonner quelques traits noirs qui ressemblent vaguement à des sapins ou à un clocher enneigé, pour, immédiatement, donner à son univers une force et une présence pénétrantes. S'il a parfois tendance à faire se ressembler certains des personnages, son dessin tourbillonnant confère au récit une spontanéité électrique qui n'est pas sans évoquer les débuts de Joann Sfar. D'autant que le sujet, une biographie fantasmée du poète Elias Lönnrot, rappelle le 'Pascin' du Français. Enlevé, drôle et sensuel, 'L'Exilé du Kalevala' apparaît comme un album débridé, pétri de vie et de chaleur. Même si elle est habitée par une émouvante mélancolie, l'intrigue ne cesse jamais d'avancer, de rebondir, de bifurquer avec une urgence trépidante. En trouvant le juste équilibre entre légèreté et émotion, l'auteur finlandais réussit à la fois à toucher son lecteur en couchant sur le papier les errements de son héros solitaire, autodestructeur et incapable de tenir en place, mais aussi à tenir facilement la longueur de ces 300 pages très denses. Un album au charme obsédant, d'une grande liberté narrative et graphique.
- Le Fils de l'ours père, de Nicolas Presl
Chez Nicolas Presl, le dessin est une écriture, un moyen de communication protéiforme, limpide au point que le texte n'a plus sa place. Le dessin trouve ainsi un équilibre remarquable entre beauté et profondeur sémantique : chaque effet est utilisé à dessein, chaque trouvaille visuelle prend sens. Aucune astuce n'est redondante, les bonnes idées sont exploitées avec parcimonie. La narration ne cesse de chercher de nouvelles manières de s'exprimer, et de renouveler son propos. Nicolas Presl parvient alors, sans un mot, à incarner le malaise, le doute, l'errance, et à tracer son chemin, entre conte et parabole, entre réalisme et fantaisie. Réflexion poussée sur l'identité, 'Le Fils de l'ours père' séduit par le charme magnétique qu'il dégage. Premier album d'un auteur qui publia ensuite trois ouvrages chez Atrabile, 'Le Fils de l'ours père' comporte déjà toute la richesse de l'univers de Presl. Autant influencé par un expressionnisme débridé qui exploite magnifiquement le noir et blanc, par la peinture de Picasso que par l'ambiance fabuleuse de David B., Nicolas Presl déforme ses personnages, malaxe les visages, écrase les perspectives pour mieux imprimer les émotions qui traversent son récit. Les cadrages virevoltants font le reste, et achèvent de faire de ce 'Fils de l'ours père' une allégorie enjôleuse, esthétiquement ravissante.
A lire aussi :
Charles Burns, 'Toxic, t. 1', Cornélius
Burns, auteur talentueux de 'Black Hole', fait son retour avec ce nouvel opus aux accents postmodernes cauchemardesques. Toxic revisite, avec son héros à houppette, le Tintin de Hergé. Audacieux.
Nine Antico, 'Girls don't cry', Glénat
Plongée dans les affres et émois de jeunes filles branchées. Cela pourrait être ennuyeux, mais croquées avec distance par la talentueuse Nine Antico, leurs aventures deviennent très drôles.
Naoki Urusawa, & Osamu Tezuka, 'Pluto, t. 5', Kana
Jeune mangaka prodige, Urusawa (Monster) sait, comme nul autre, poser pas à pas les éléments d'un récit pour le transformer en véritable thriller au suspense haletant. Un des meilleurs mangas de l'année 2010.
Ivan Brun, 'War songs', Drugstore
Derrière ces courtes histoires muettes dont les personnages s'expriment uniquement par des images, se cache une critique féroce des maux contemporains : dérive sécuritaire, guerre, pollution, inégalités Nord-Sud... Décapant.
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