lundi 15 mars

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Souffle neuf sur le 9e art

34e FESTIVAL D’ANGOULEME


Perdue au milieu de la Charente, la ville d’Angoulême se prend soudain pour la capitale. Avec raison, puisque pendant quatre jours intensifs vont s’y rencontrer les divers acteurs du monde de la bande dessinée. Dans cette foule compacte, le public a parfois du mal à s’y retrouver. Ca tombe bien, nous avons lu le mode d’emploi. Explications pour s’y retrouver dans toutes ces cases.


Petite observation pour commencer : la majorité des grandes manifestations consacrées à la BD apparaît au début des années 1980. Quai des bulles à Saint-Malo et BD Boum à Blois ont fêté leur 26e édition en novembre dernier. Durbuy (Belgique) n’existe étrangement que depuis 1985. Même les Etats-Unis se retrouvent à la traîne avec des Harvey Awards - du nom de Harvey Kurtzman (1924-1993), le créateur du magazine Mad - à partir de 1987. Le Festival d’Angoulême, lui, reste frais et dynamique comme un P’tit Spirou, bien qu’il se prépare à souffler sa 34e bougie. Une vigueur sans cesse renouvelée par une équipe qui a su s’adapter aux évolutions rapides de ce milieu pouvant toucher toutes les couches de la population, âge, sexe et niveau social confondus. La BD serait-elle un médium universel ? Une belle idée qui semble appropriée à la vue de la sélection 2007 : la diversité des genres et les nombreuses nationalités représentées nous invitent à lorgner un peu plus du côté de nos voisins.


La sélection officielle : éclectisme et universalité

La sélection officielle du cru 2007 se compose de 50 albums, soit un peu plus que l’année précédente, qui en présentait 42. Une augmentation logique, quand on sait que le secteur est en plein développement : la BD représente environ 7 % des titres parus sur le marché français de l’édition, soit plus de 4.000 titres. Un nombre croissant d’années en années qui, loin de brouiller les pistes, incite à affiner ses préférences, et permet surtout de découvrir des styles venus d’ailleurs.

Ainsi, le manga représente huit des cinquante titres sélectionnés à Angoulême ; le genre est par ailleurs de plus en plus plébiscité par les jeunes lecteurs. On peut s’en étonner : ces univers originaux aux codes bien particuliers, qui échappent souvent à nos références européennes, stigmatisent des frayeurs ou des fantasmes qui ne rentrent pas dans notre champ de connaissance. Or, nourrie aux Chevaliers du Zodiaque et autres Bioman, la génération née dans les années 1980 atteint aujourd’hui une maturité qui trouve un écho dans une proposition japonaise de plus en plus fournie. D’autant plus que le manga se diversifie : fantastique, comme dans ‘Sorcières’ de Daisuké Igarashi, laborieusement pragmatique dans ‘Avant la prison’ de Kazuichi Hanawa, carrément gore dans ‘Gyo’ de Junji Ito ou au contraire tendrement humain, et s’attaquant au délicat problème de l’anorexie dans ‘In The Clothes Named Fat’ de Moyoco Anno, il étend ses tentacules à chaque registre. Un style à découvrir à son rythme, sans trop s’énerver sur cet étrange sens de lecture de droite à gauche, souvent utilisé, qui peut en laisser certains perplexes.

Le comics ne se porte pas mal non plus : sept des cinquante titres retenus dans la sélection officielle sont d’origine américaine. Là encore, les genres et les époques se mêlent, puisque la date de parution ne rentrait pas en ligne de compte pour les albums traduits. Autant avouer immédiatement le grand coup de coeur de la rédaction pour le très sensible ‘Ganges’ de Kevin Huizenga. Un album humble, simple et dopé à l’optimisme à offrir aux gens que l’on aime. A côté de cela, on ne présente plus ‘Little Nemo in Slumberland’ de Winsor McCay, qui a établi les nouvelles règles de l’onirisme. A voir également, dans un tout autre registre : l’intégrale de ‘Black Hole’ de Charles Burns, qui s’attaque aux années sida par l’entremise du fantastique. Cet univers noir caricatural est fortement représentatif des craintes d’alors, mais on peut l’adapter à toute forme d’épidémie, sanitaire ou idéologique, ce qui en fait un manifeste intemporel. Mentionnons enfin l’ovni graphique de ce festival à propos duquel Francis Ford Coppola himself, auteur de la préface, avoue en avoir failli perdre son anglais : ‘Frank’ de Jim Woodring, qui crée la surprise avec son univers flashy réalisé sous acide. A réserver aux amateurs de champignons hallucinogènes, qui seront les seuls capables de comprendre la genèse de cet album aussi trash que poétique.

Et si les Etats-Unis vont à l’encontre de vos convictions et que le Japon vous hérisse encore plus, vous pouvez toujours vous rabattre sur des albums venus d’ailleurs : France, Belgique, Norvège ou Egypte, le choix est vaste et les styles variés. L’humour reste une valeur forte de cette 34e édition : qu’il soit légèrement grinçant avec ‘Kinky et Cosy’ de Nix, un peu futile avec ‘Les Passe-Murailles’ de Stéphane Oiry et Jean-Luc Cornette, complètement ringard dans le merveilleux ‘Pascal Brutal’ de Riad Sattouf ou délicieusement crétin dans ‘Wizz et Buzz’ de Winshluss et Cizo, il frappe à coup sûr et promet quelques convulsions pas trop désagréables. Autre tendance émergente : la tendresse. La petite frimousse de ‘Lou’ de Julien Neel, l’histoire douloureuse de ‘Michel’ de Pierre Maurel, le très généreux ‘Serge’ de Régis Loisel et Jean-Louis Tripp sont autant de portraits intimes qui nous renvoient chacun à une certaine forme d’introspection tout en douceur. Enfin, à notre grand plaisir, la BD s’assume de plus en plus comme vecteur de revendications engagées : ‘J’ai tué Adolf Hitler’ de Jason et ‘L’Homme qui s’évada’ de Laurent Maffre, grâce à des graphismes simples et sobres, sont plus percutants que nombre des discours actuellement entendus sur les ondes. Qui a dit que la BD était faite pour les enfants ?


Un bon coup de chiffon sur les récompenses

La grande nouveauté de cette année est la refonte du système des prix. Jusqu’alors, les albums étaient classés en meilleur dessin, meilleur scénario, meilleure série… Un peu comme à Cannes, on coupait tout en tranches pour tenter d’y voir plus clair. Pourtant, une BD se lit comme un tout, et l’on est en droit d’attendre une estimation de la globalité de l’oeuvre. Dans cette optique, les organisateurs ont passé un grand coup de gomme sur l’ancienne nomenclature. Dorénavant, vous vous procurerez la BD qui aura reçu le seul et unique Prix du meilleur album. Derrière ce grand vainqueur, six ex aequo forment la troupe indistincte des Essentiels. Quid de ce mot fourre-tout qui, outre son sens un peu vague, revient aussi à exclure certains albums et, plus largement, pose la question de savoir ce qui est essentiel dans un milieu par nature subjectif et affectif ? Selon les organisateurs, il répond à la volonté d’instaurer sur le marché de la BD des “labels experts (…) qui pourront guider chaque lecteur dans la constitution d’une bibliothèque idéale.” Ambigu programme : généreuse manière de rendre les récompenses plus claires, ou au contraire tiède mesure pour ne mécontenter personne ? On verra si le public s’y retrouve.

Certains prix ont pourtant survécu. Le Prix du patrimoine perdure et rassemble six piliers du 9e art. Parmi eux, citons l’absurde ‘Service des cas fous’ de Gébé, ou ‘Sergent Laterreur’ de Touïs et Frydman, qui règle son compte à toute forme de pensée militariste. De même, des prix n’appartenant pas à la sélection officielle seront toujours décernés. C’est le cas du Prix jeune talent qui sanctionne le travail d’un jeune auteur n’ayant encore jamais été publié ; le Prix jeunesse 9/12 ans récompense l’un des cinq albums présélectionnés à destination des jeunes ; le Prix du public, attribué par un jury qui n’est pas forcément professionnel. Sans oublier le petit nouveau, le Prix de la BD alternative, qui distinguera l’un des vingt-neuf albums en lice, et le vénérable Grand Prix de la ville d’Angoulême, qui consacre chaque année un auteur vivant en fonction de l’ensemble de son oeuvre ou de sa contribution à l’évolution de la bande dessinée. L’ancienne nomenclature n’existe plus, mais des jalons restent en place qui aideront les plus indécis à trouver leur bonheur.


Des manifestations en veux-tu en voilà

Un public, justement, qui prend une place de plus en plus prépondérante, et pour cause : chaque année plus important, il devient aujourd’hui un véritable acteur du Festival. Menés par le crayon-baguette de ce “sacré pitre” de Lewis Trondheim - également président du jury 2007 - les organisateurs ont ainsi concocté aux visiteurs un véritable petit bijou de programme, en mêlant les activités de simple spectateur, comme les Rencontres internationales ou les Concerts de dessin, à des événements qui leur permettront de jouer un rôle véritablement plus actif : Wall Strip les transformera en auteurs d’un jour, et les matchs d’improvisation leur procureront cette indicible joie qui est de pouvoir juger un auteur bon pour la casse ou éligible aux lauriers de la gloire. Pour compléter le tout, un chapelet d’expositions sur des auteurs importants mais pas forcément connus du grand public, comme Jim Woodring ou Bernard Pras permettra d’en apprendre un peu plus sur ces gens que l’on ne voit finalement jamais. Hergé sera également à l’honneur. Comme Beaubourg à Paris, Angoulême consacrera une exposition spéciale à l’auteur de Tintin à l’occasion du centenaire de sa naissance. Quant aux plus jeunes, ils se réjouiront devant les 500 m2 mis à la disposition de Kid Paddle, véritable phénomène des cours de récré, avec dessins animés et jeu vidéo à la clé.

Cette surenchère d’attentions révèle bien les enjeux artistiques et financiers d’un tel événement. On ne parle pas encore de concurrencer les 50.000 m2 du Salon du livre ou les millions du budget du Festival de Cannes, mais il faut reconnaître à Angoulême une certaine prépondérance dans le cercle fluctuant des salons et autres festivals. 10.000 m2 d’expo, pour un secteur considéré comme le parent pauvre de la littérature, chapeau. Ajoutons à cela les 125.000 euros alloués par le Centre National du Livre (CNL) au Festival, somme qui s’élève précisément à 618.103 euros en termes de subventions à la bande dessinée, et le constat s’impose : grand dans la cour des petits, ou petit dans la cour des grands, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême entraîne des répercussions qui comptent, et manifeste l’intérêt croissant d’un public plus cultivé et subtile qu’on ne veut bien croire. La diminution progressive des subsides accordés par le CNL (227.000 euros en 2003, 125.000 en 2007) ne doit pas faire oublier que la BD est un vecteur des cultures et des idées privilégié car accessible à tous. De ce fait elle doit être particulièrement choyée, d’autant plus qu’elle représente un accès original à la littérature, en jouant la carte du compromis entre le jeu vidéo et le pavé indigeste. Une évolution positive de ce secteur dépend donc non seulement d’un CNL et d’un ministère de la Culture attentifs à ses mutations et ses attentes, mais aussi d’un jury qui devra éviter l’écueil de l’élitisme, ce qui pourrait détourner une partie d’un important public amateur, sans pour autant rabaisser ses exigences. Délicate mission.



Sources : Centre National du Livre


Mathieu Laviolette-Slanka pour Evene.fr - Janvier 2007


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