Festival de BD d’Angoulême : best of de bulles
Par Christophe Quillien et Etienne Sorin - Le 25/01/2012
Sans surprise, la compétition officielle d’Angoulême réunit les meilleurs albums de bande dessinée de l’année. Evene en a choisi huit qui illustrent la belle vitalité du genre.
Quai d’Orsay, tome 2, de Christophe Blain et Abel Lanzac
Le premier tome nous faisait découvrir les arcanes du Quai d’Orsay à travers le regard candide d’Arthur Vlaminck, jeune fonctionnaire parachuté responsable des « langages », c’est-à-dire chargé d’écrire les discours d’Alexandre Taillard de Worms, un ministre des Affaires Étrangères survolté, toujours en mouvement, à la fois impressionnant et ridicule. Un job sous pression et une vraie réussite grâce à l’association de deux talents : Christophe Blain (Isaac le pirate, Gus…), dessinateur dont le trait vif et acéré fait ici encore des étincelles, et Abel Lanzac, pseudo d’un fonctionnaire qui a travaillé cinq ans avec Dominique de Villepin, du Quai d’Orsay à Matignon. Les scènes sonnent donc toujours aussi juste, de l’hilarante séquence de Club Med à la négociation de Taillard de Worms avec ses homologues pour empêcher les États-Unis d’intervenir au Lousdem. Le Lousdem ? Un pays du Moyen-Orient qui ressemble à s’y méprendre à l’Irak. « On a écrit l’album comme un discours de Villepin, avec la même adrénaline », dit Blain. Il se lit comme un épisode de « 24 heures chrono », version tragi-comique.
Chroniques de Jerusalem, de Guy Delisle
Depuis l’album Shenzen, dans lequel il racontait son expérience de dessinateur de films d’animation exilé dans la mégapole chinoise, Guy Delisle pratique le reportage en bande dessinée. Sa plus belle réussite reste Pyongyang, récit ubuesque de son séjour en Corée du Nord comme responsable d’une équipe d’animateurs. Dans ces Chroniques de Jérusalem, il relate son quotidien en Israël où il s’est installé avec sa compagne, membre de Médecins sans frontières. Il y dresse un portrait à la fois passionnant et déprimant de la situation dans les territoires occupés. Heureusement, son absence de préjugés, sa bonne foi teintée d’une naïveté rafraîchissante et son humour flegmatique, qu’exprime à merveille son trait, aident à supporter la pesanteur de ce climat. « C’est assez fatigant, comme région », observe avec justesse l’un des personnages. Delisle, lui, philosophe tout en faisant la vaisselle : « Quand on voit le spectacle qu’offre la religion dans le coin, ça donne pas trop envie d’être croyant ». Avant de conclure : « Merci, mon Dieu, de m’avoir fait athée »…
Les ignorants, d’Etienne Davodeau
Après un détour par la fiction (Lulu femme nue), Etienne Davodeau creuse à nouveau le sillon qu’il affectionne : la BD documentaire mâtinée d’autobiographie. Dans Les ignorants, il se met en scène au cœur d’une expérience que seuls des hommes de bonne volonté peuvent oser : partager le quotidien du vigneron Richard Leroy pendant plus d’une année. En échange, Davodeau initie le béotien à la bande dessinée, en lui faisant découvrir des albums et des auteurs amis (Jean-Pierre Gibrat, Marc-Antoine Mathieu, Emmanuel Guibert). De la taille des vignes à une virée au festival Quai des bulles à Saint-Malo, en passant par la dégustation des caves ou la visite chez l’éditeur Futuropolis, la chronique de ces deux artisans au travail est passionnante et drôle. Leroy n’a pas sa langue dans sa poche, aussi bien en matière de bouteille que de BD (il ne comprend pas pourquoi Moebius est un dieu vivant pour les dessinateurs). Sans prosélytisme, Leroy fait du vin biodynamique (pour aller vite : refus des engrais chimiques, respect des sols, prise en compte des rythmes planétaires et lunaires…) Mais si l’album distille un militantisme en sourdine (pour garder la main sur son travail et sa vie, ne grossissons pas trop), il ne tombe jamais dans le discours moralisateur. Et le noir et blanc (et gris) de Davodeau n’a rien d’austère ; il a au contraire du caractère.
Portugal, de Cyril Pedrosa
Simon est dessinateur mais sa vie ne va pas très fort. Il s’ennuie dans son boulot d’animateur scolaire, n’a pas d’idée de livre et même plus d’idée du tout ni d’envie d’aucune sorte, tandis que son couple s’effiloche au même rythme que son quotidien. Jusqu’à ce qu’un séjour au Portugal, berceau familial, lui redonne goût au bonheur, à travers la redécouverte de ses racines mais aussi d’une langue « si douce, si tendre ». Et fasse remonter à la surface des « bribes de souvenirs épars recouverts par les mauvaises herbes du temps » que Simon gardait enfouis au plus profond de lui-même. Cyril Pedrosa poursuit dans la veine graphique qu’il avait ébauchée dans un précédent album très remarqué, Trois ombres. Quant au travail de la couleur, en partie réalisé à l’aquarelle, il baigne le récit dans une atmosphère singulière, entre rêve éveillé et réalité. Un très bel album, entre nostalgie et renaissance, qui appelle plusieurs lectures si l’on souhaite en épuiser toute la richesse.
3 secondes, Marc-Antoine Mathieu
Scénographe et auteur de bande dessinée, Marc-Antoine Mathieu est avant tout un amateur d’expériences narratives et graphiques. Remarqué avec sa série consacrée au personnage de Julius Corentin Acquefacques – Kafka en phonétique et à l’envers -, il ne cesse d’explorer les potentialités du langage de la BD, comme en témoigne ce nouvel album qu’il considère comme un « zoom graphique ». Le plus important, ici, n’est pas l’intrigue - un récit aux allures de polar - mais sa durée : l’action est censée se dérouler en trois secondes. Trois secondes : le temps, comme le rappelle l’auteur, que met la lumière à parcourir 900 000 kilomètres, mais aussi le temps d’une respiration, d’une larme, d’une explosion ou d’un SMS. L’action avance au fil des reflets provoqués par les diverses surfaces qui jouent le rôle d’un miroir, et qui font rebondir l’intrigue en renvoyant chaque scène à une nouvelle scène mais aussi à la même, en modifiant son angle et donc le point de vue du lecteur. Trois secondes, accessible sur papier mais aussi dans une version numérique, est à coup sûr l’expérience la plus excitante de cette rentrée.
Habibi, de Craig Thompson
Habibi est une fable. Une épopée amoureuse, un conte moderne des Mille et une nuits, une ode à l’amour et à la calligraphie. C’est aussi une bande dessinée-fleuve – plus de six cents pages, pas moins, dans lesquelles on recommandera de plonger tête baissée pour mieux s’y perdre, entraîné comme par un courant à travers l’imagination graphique de Craig Thompson. Celui-ci n’est pas un inconnu pour le lecteur français, qui avait déjà eu l’occasion de lire Blankets, publié en 2004, histoire d’amour passionnée entre deux jeunes gens.
Là encore, c’est un récit d’amour, mais d’un genre différent. Habibi (« mon bien-aimé ») raconte la belle et triste histoire de Dodola, jeune fille au caractère bien trempé, vendue par ses parents à un scribe avant d’échouer entre les mains d’un marchand d’esclaves. Et c’est là le début d’une suite ininterrompue d’aventures, de rebondissements et de coups de théâtre... La mise en pages de l’album, sans cesse réinventée, sa superbe utilisation des arabesques, son hommage à la calligraphie arabe, son trait tout en sinuosités et en sensualité : voilà de quoi faire d’Habibi un livre singulier, qui se dévore des yeux autant qu’il se médite.
Pour en finir avec le cinéma, de Blutch
Récit autobiographique, essai dessiné, rêverie surréaliste… Pour en finir avec le cinéma ne se laisse ranger dans aucune case. Sur la page blanche de ses nuits noires, Blutch règle ses comptes avec le cinéma, ce « filet à papillons pour attraper les petites filles », « la supercherie suprême, la bourgeoisie industrielle qui avance masquée. » Cadavre exquis à l’érotisme morbide où l’on croise Burt Lancaster, Jean-Luc Godard ou Orson Welles, l’album est une déclaration d’amour-haine à cette machine à fantasme qu’est le 7ème art. Et illustre magnifiquement les mots du regretté Michel Boujut, qui écrivait dans Le jour où Gary Cooper est mort : « Je sais aujourd’hui que le souvenir des films compte autant que les films eux-mêmes, puisque notre relation avec eux est de l’ordre de l’intime. Ils nous regardent, comme nous les regardons. Ils nous prennent par la main et nous consolent, nous accompagnent comme nous les accompagnons. Ils grandissent ou s’éloignent. Mais ils nous appartiennent, ils font partie de notre vie. »
Polina, de Bastien Vivès
Passé maître dans la description des figures amoureuses et du subtil jeu de relations qui se tissent entre deux êtres, Bastien Vivès s’est surtout fait jusqu’à présent une spécialité de la peinture de jeunes adultes, à travers des albums comme Le goût du chlore, Dans mes yeux ou Amitiés étroites. Avec Polina, il s’intéresse au destin d’une jeune danseuse qui décide de renoncer aux contraintes de sa discipline pour retrouver son indépendance. Traité dans un très beau noir et blanc rehaussé de gris, l’album témoigne de cette capacité de son auteur à nous faire pénétrer dans la psyché des personnages. Et toute la complexité, parfois mêlée d’une certaine cruauté, qui caractérise les relations entre un danseur et son professeur, transpire dans cet album qui donne à voir la danse pour ce qu’elle est : un art et un plaisir, sans doute, mais aussi un voyage quotidien aux portes de la souffrance.
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