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Ils désertent, Beinstingel ou l’économie de la peur
Propos recueillis par Bernard Quiriny - Le 05/09/2012
En lice pour le Goncourt 2012, Thierry Beinstingel radiographie le monde du travail en mettant en scène le face-à-face d’une diplômée ambitieuse et d’un VRP mélancolique. Explications.
Après Retour aux mots sauvages, Thierry Beinstingel continue son exploration du monde du travail et sa critique de la société marchande. Il le fait dans un roman qui commence comme un face-à-face (une jeune diplômée chargée de virer un vieux VRP) et qui s’achève par un main dans la main (ensemble contre le système). Les deux personnages semblent incarner deux types sociaux bien identifiés mais Beinstingel les rend plus complexes et révèle leurs failles : la solitude pour elle, le sentiment de gâcher sa vie sur les routes, pour lui. Parfois, il descend de voiture et touche le macadam, histoire de s’assurer que le monde est bien réel ; il se récite des vers de Rimbaud, son idole… La chute est peut-être simpliste mais Beinstingel, outre qu’il rend ses personnages très attachants (alors même qu’ils n’ont pas de nom), dépeint magnifiquement la France des zones commerciales, ce paysage de ronds-points et de panneaux criards qui symbolise si bien le système consumériste. Les allusions à Hannah Arendt renforcent la dimension « politique » de ce livre très réussi, satire mélancolique de notre « fuite vers la consommation pour combler le vide de nos vies ». Entretien avec l’un des auteurs-phares de cette rentrée, outsider dans la course au Goncourt.
Ce roman s’inscrit-il dans la continuité du précédent ?
© LibellaOui, si on considère que j’aborde de nouveau le thème du travail. Mais contrairement à Retour aux mots sauvages où j’étais inspiré par la réalité professionnelle que je côtoie, l’histoire d’Ils désertent a été totalement inventée. Pour autant, on retrouve les thèmes qui m’obsèdent depuis toujours : comment s’insérer dans un monde contemporain de plus en plus collectif et interdépendant, et comment trouver dans cet environnement sa propre raison de vivre et d’être heureux en tant qu’individu.
Pensez-vous, comme le suggère le titre, que la société contemporaine nous place tous sur une « île déserte » ?
Au départ, le jeu de mots du titre est aussi là pour rappeler combien le discours est soumis à interprétation par rapport à l’écrit. N’oublions pas que le monde du commerce que je décris est d’abord un monde de paroles. Ensuite, Ils désertent propose une sorte de mouvement, de fuite, tout le contraire de l’immobilité que provoque la solitude sur une île déserte, solitude que ressentent souvent les deux personnages de mon histoire. Dans nos vies, nous sommes constamment tiraillés entre ces choix, bouger ou rester, parler ou agir, et que nos actes soient en concordance avec nos paroles. Cela dépasse, il me semble, le système marchand, et c’est de notre propre responsabilité si nous choisissons de nous isoler.
Pourquoi vos personnages ne sont-ils jamais nommés ?
J’ai toujours eu une réticence à nommer les personnages principaux de mes romans. Choisir arbitrairement un prénom me paraît une ingérence insupportable dans les histoires que j’imagine. Pour moi, les personnages font partie d’un décor plus vaste et ils existent sur le même plan, sans égo, en fonction de. Ils doivent arriver par hasard, ne pas supporter le poids d’un nom ou d’un prénom qu’un auteur aurait choisi pour eux. Même si je bâtis des romans, ceux-ci sont toujours tributaires de la réalité que je perçois. Et, dans la vie, on rencontre rarement des gens qui vous disent d’emblée : « Je m’appelle Françoise Dupond, j’ai trente-cinq ans », etc. Les gens que l’on rencontre dans la rue, au travail, dans l’entourage sont plus définis comme des types sociaux, c’est la retraitée en chaussons qui attend devant vous à la boulangerie, un enfant qui saute dans une flaque d’eau, ou un camionneur pressé dont vous croisez le regard à un feu rouge. Nous jugeons les autres en une fraction de seconde, à travers les signes de reconnaissance qu’ils nous donnent. C’est pour cela que le vieux VRP est surnommé « l’ancêtre » et que lui-même surnomme sa responsable des ventes « la jeune sportive », en fonction des allures, de leur intégration dans le décor global de l’histoire.
Comment l’écriture à la deuxième personne s’est-elle imposée, avec l’alternance du « vous » pour lui et du « tu » pour elle ?
Le « tu » et le « vous » a déjà été utilisé par des auteurs : Michel Butor dans La modification pour le « vous » et Georges Perec dans Un homme qui dort pour le « tu ». On peut mentionner également Guillaume Apollinaire et son poème Zone que je cite en épigraphe. Certains passages des journaux de Pavese et Kafka sont parfois rédigés à la deuxième personne. Cette narration permet d’apporter une introspection plus grande par une sorte de détachement, soit pour tenter d’analyser des évènements qui échappent au narrateur, soit parce qu’on est trop impliqué pour approfondir une pensée objective, par exemple dans le cas de journaux intimes. Le personnage devient ainsi une sorte de témoin bienveillant. Dans Ils désertent, c’est exactement cette complicité que je recherchais.
Une complicité ?
Je voulais que le lecteur puisse ressentir cette empathie, qu’il puisse se situer dans cet environnement proche, sans hauteur et prise de pouvoir sur les personnages, mais en face d’eux, sur un pied d’égalité. Comme il y a deux personnages principaux et que la langue française propose deux manières de narration à la deuxième personne, la tentation était très forte ! Et en même temps, cela permet une réflexion sur le tutoiement et le vouvoiement, dont les codes sont parfois difficiles à déchiffrer dans notre société. Ici, le « tu » s’adresse plus volontiers au personnage féminin, mais ce n’est pas un « tu » discriminatoire ou dévalorisant, plutôt quelque chose de tendre et de compréhensif envers cette jeune femme courageuse. Privilège de l’âge, le « vous » est plus adapté à ce vieux VRP, mais le personnage, plus secret aussi, impose plus de distance.
Vous décrivez soigneusement les appartements des deux personnages, vide et aseptisé pour elle, délabré pour lui. Que révèlent-ils d’eux ?
La responsable des ventes vient d’emménager, toute sa jeune vie est à construire. D’origine modeste, elle démarre avec très peu de choses ; par exemple, elle éprouve une incapacité d’occuper plus de deux pièces dans son appartement qui en compte trois. Et les rituels qui accompagnent sa vie sont à son image, plats surgelés et absence de loisirs. En revanche, malgré ce peu, son désir d’avoir quelque chose à elle est important, c’est un signe de réussite.
Et lui ?
Lui, c’est l’inverse, il a passé 40 ans de sa vie à habiter des hôtels de passage et à retrouver sa maison et sa famille pour le week-end. Il a toujours eu la sensation que les lieux ne lui appartenaient pas. En plus, il n’a cessé pendant ce temps de vendre des papiers peints, donc de proposer des intérieurs pour les autres, ce qui a accru son indifférence envers cette matérialité.
Le roman se déroule en grande partie dans ces paysages périurbains que nous connaissons tous : zones commerciales, ronds-points, chaînes de restaurants et panneaux publicitaires…
Ces zones sont là, simplement. C’est notre réalité. Ce paysage périurbain s’est accru depuis une vingtaine d’année mais nous continuons à garder une vision idéale, faite de petits coins où il fait bon vivre, avec églises et petits commerces. Lorsque Raymond Depardon a publié son recueil de photographies La France, certains ont été choqués parce qu’il a justement montré une autre vision que celle des cartes postales, celle d’une nation inégale. Or, il est difficile dans notre pays d’admettre qu’il puisse exister des différences.
Le VRP garde tous ses échantillons de papier-peint et les fait relier, comme des livres. Ce sont ses « œuvres complètes », écrivez-vous…
Ces volumes composent une série d’ouvrages qu’il est seul à savoir lire. Chaque échantillon raconte une histoire, une époque de sa vie, un argumentaire particulier pour ses clients. Pour lui, regarder un papier peint, c’est tenir un langage qui lui correspond, de la même manière que les musiciens sont capables de lire une partition et de la jouer. Alors qu’il aborde les dernières années de sa vie professionnelle, il a conscience que l’accumulation de ces échantillons en constitue la seule trace, de même que l’édition des œuvres complètes d’un auteur achève de clôturer une vie dévolue à l’écriture.
Souvent, le VRP sort de sa voiture pour toucher le macadam, comme s’il avait besoin de reprendre contact avec le réel… Nos vies au travail sont-elles irréelles ?
Pour ceux qui roulent beaucoup, dont je fais partie, la route devient hypnotique, la fatigue et la vitesse fabriquent une réalité extraordinaire : ce que je vois au-delà des vitres, est-ce que ça existe vraiment ? Par exemple, lorsque vous roulez, vous vous dites : tiens voilà des betteraves, mais en avez-vous déjà vraiment vu une ? J’avoue qu’il m’est déjà arrivé de m’arrêter au bord d’un tas de betteraves, pour voir à quoi ressemblaient de près ces tubercules, pour relier le mot à sa réalité. Le monde contemporain a la manie de vouloir tout organiser à l’extrême, de laisser le moins de place possible à l’imprévu. Il faut tout croire sur parole, mais en même temps, on ne peut pas tout régenter. Or l’imagination et la fiction s’immiscent dans la moindre brèche. Plus on essaie d’être précis, plus on multiplie ces fissures et les occasions de montrer combien le réel est différent.
Alors qu’elle vit dans un quartier neuf pour classes moyennes, l’héroïne est victime de vandalisme. Pourquoi l’hyper-rationalité du système génère-t-elle une telle insécurité ?
La peur est un moteur économique formidable dans notre société. Elle fait consommer : les couches-culottes ont maintenant une date de péremption, prendrez-vous le risque de donner à votre bébé une couche périmée depuis un mois ? Vous voilà en insécurité, voilà votre malaise tant attendu et rabâché par les médias ! Une récente émission présentait les parcs de loisirs comme la nouvelle mode des vacanciers avant d’enchaîner aussitôt sur leurs dangers, accidents à l’appui. Nous sommes friands de cette peur qui attire et repousse en même temps. L’ensemble de la société y réagit, et la petite frappe qui caillasse la voiture le sait aussi. Donner plus d’importance qu’il n’en a à cet acte, voilà le danger qui mène parfois aux votes extrêmes. La réaction la plus saine est celle de l’amie de l’héroïne, qui prend le parti d’en rire, comme d’une bonne blague.
Avez-vous été influencé par Hannah Arendt, souvent citée dans le roman ?
Hannah Arendt a beaucoup écrit sur les relations que nous entretenons avec le travail. La portée totalitaire qu’elle entrevoit donne une dimension effrayante à nos métiers contemporains, à un tel point que je me demande parfois comment on peut entrer dans une multinationale après l’avoir lue. Cette incapacité à dépasser la théorie caractérise d’ailleurs l’enseignement supérieur en France, qui a bien du mal à promouvoir la vie en entreprise. D’autres lectures m’ont également influencé, notamment Milan Kundera qui développe lui aussi cette notion de totalitarisme global dans les rapports que nous avons avec le décor et le « kitsch », auxquels il consacre tout un chapitre dans L’insoutenable légèreté de l’être. Mais contrairement aux personnages de Kundera, le vieux VRP d’Ils désertent n’est aucunement sensible au kitsch des papiers peints qu’il a proposé toute sa vie, comme si sa capacité de pouvoir les restituer dans le contexte de l’époque pouvait annuler tout jugement esthétique ou de valeur.
C’est aussi, en secret, un amoureux de Rimbaud…
Oui, et il a le même discernement pour Rimbaud : en plaçant ses poèmes et sa correspondance au même niveau, il se refuse à choisir entre le plus grand des poètes et l’obscur commis-voyageur du comptoir d’Aden. Finalement, transposé à notre monde contemporain, Ils désertent propose ce même refus de choisir hâtivement, ou du moins, pas avant d’avoir identifié tous les pièges qu’on nous tend.
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Ils désertent, de Thierry Beinstingel (Fayard, 252 p., 19 €)
Photo à la Une : Fayard, © Christine Tamalet.
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