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INTERVIEW ADAM ROSS Un cadavre pour Peanut

Propos recueillis par Nathalie Six - Le 01/08/2011

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INTERVIEW ADAM ROSS

Le mariage appelle le meurtre. Ou le suicide par cacahuètes. David Pepin va l'apprendre à ses dépens. Dans 'Mr. Peanut', un premier roman délicieusement cruel, l'Américain Adam Ross passe le couple à la moulinette. Cœurs sensibles s'abstenir.

Qui n'a jamais rêvé, après une violente dispute, de tuer son mari ou sa femme ? Que les couples parfaits lèvent la main. Les autres liront avec intérêt les déboires de David Pepin qui a vu son voeu se réaliser malgré lui. Car le hic, c'est qu'Alice a choisi de se tuer en ingérant une poignée de cacahuètes juste sous ses yeux. Accusé d'assassinat, Pepin est cuisiné par deux inspecteurs pas vraiment exempts de tout soupçon. Est-il parfaitement innocent ou a-t-il acculé Alice au suicide ?
À l'heure où les mariages sont de moins en moins nombreux, ce livre ne va pas, à première vue, contribuer à renforcer l'institution. Mais son auteur, Adam Ross, lui-même marié depuis seize ans, a plus d'un tour dans son sac. Ce thriller sociologique offre un regard perçant, drôle et salvateur sur le couple. A lire d'urgence donc, pour se réveiller avant qu'il ne soit trop tard.

Adam RossMr. Peanut, Adam RossQuelle est l'origine de ce livre sur le mariage : du vécu, une enquête, une étude sociologique ?

Il y a plusieurs origines à mon livre. D'abord une réflexion très personnelle : avec ma femme, nous avons été mariés onze ans avant d'avoir un enfant. Parce que nous nous sommes connus très jeunes et qu'il a fallu traverser une sorte de purgatoire ensemble pendant nos études, travailler dur, nos vies étaient devenues très répétitives. Nous tournions un peu en rond. Je me demande comment le mariage peut tenir à long terme sans enfant. L'intimité d'un couple est très fragile. Alice et David n'ont pas d'enfant et c'est la source d'une grande tristesse pour eux. En même temps la possibilité d'un bouleversement dans leurs habitudes les terrifie, particulièrement David. Quand Alice commence à perdre du poids, il est obsédé par l'idée qu'elle va le quitter. Si elle se transforme, cela aura peut-être des conséquences sur leur amour. En devenant mince, elle n'aura peut-être plus besoin de son mari.
Ensuite, l'histoire qui a inspiré le livre est véridique. En 1995, une cousine de mon père s'est suicidée. Comme Alice, elle était allergique aux cacahuètes et elle était obèse. Un soir, en rentrant, son mari l'a trouvée attablée avec une assiette de cacahuètes devant elle. Elle en a avalé une poignée, provoquant un choc anaphylactique. Ses derniers mots furent d'appeler les secours. Personne n'a vraiment compris son geste, son mari étant évidemment l'unique témoin de son suicide. Ils avaient eu une altercation un peu plus tôt dans la journée. Quand j'ai entendu cette histoire, je me suis dit que c'était le récit d'un meurtre parfait, parce qu'il n'y a aucune preuve à charge. J'ai écrit immédiatement les trois premiers chapitres, puis j'ai réalisé que je me lançais dans une histoire trop grande pour moi, que je ne l'avais pas encore vraiment comprise. Je l'ai laissée mûrir pendant plusieurs années.

Vous dressez un parallèle avec le cas du docteur Sam Sheppard. Accusé du meurtre de sa femme, déclaré coupable puis non coupable à douze années d'intervalle par deux jurys différents, il devient dans votre roman un flic après une carrière de médecin. Ce fait divers vous avait-il impressionné ?

J'ai été attiré par l'histoire de Sam Sheppard après avoir commencé à écrire 'Mr. Peanut'. Je regardais le film 'Le Fugitif' avec mon père, et il m'est apparu que c'était la parfaite incarnation du chevalier gris du mariage. Plus je me renseignais sur Sheppard, plus les liens avec David Pepin, mon propre héros, me sautaient au visage. La femme de Sheppard a été assassinée en juillet 1954 et le film de Hitchcock 'Fenêtre sur cour' est sorti en août 1954 : tout se tenait ! Cette incroyable jonction m'a convaincu que je tenais mon sujet. Mr. Peanut ne parle pas d'autre chose. J'ai insisté sur les correspondances, en imaginant qu'Alice et David s'étaient rencontrés à un cours d'histoire du cinéma, justement sur Hitchcock.

© Hannah Assouline - éd 10-18Adam Ross, © Hannah Assouline - éd 10-18Pensez-vous que le mariage conduit forcément à l'adultère ou au meurtre ? Le mariage est-il voué à l'échec ?

Non, avec Mr. Peanut, j'ai voulu réveiller le lecteur et le prévenir des risques potentiels. Le mariage est ce mystérieux voyage pendant lequel on risque de s'endormir, de devenir aveugle l'un à l'autre, d'oublier que l'autre existe. Le docteur Sheppard, qui a eu de nombreuses maîtresses, se rend compte à quel point il tient à sa femme seulement lorsqu'elle meurt, mais il est trop tard. Il l'a véritablement perdue quand il est sorti avec Susan, l'une d'entre elles. Son adultère a créé une distance, un vide qui l'a empêché de voir combien Marylin était extrêmement importante dans sa vie. Mes personnages sont seuls tous ensemble. C'est la métaphore de la cacahuète : chacun est seul dans son coin, séparé des autres par sa coquille. La cacahuète dessine aussi un parcours sans fin, elle tourne sur elle-même.

David Pepin, votre héros, est concepteur de jeux vidéo. Êtes-vous un adepte de ces jeux, de Second life par exemple ?

Non, je n'y joue pas, mais j'ai découvert Second Life à Paris en 2004. Cela a contribué à nourrir le personnage de David qui conçoit des jeux comme « Donjons et dragons », qui sont des jeux en ligne massivement multijoueurs (de l'anglais massively multiplayer online game) qui font participer un très grand nombre de joueurs simultanément par le biais d'internet.
Les jeux posent la question suivante : dans quelle mesure peut-on être meilleur, se racheter, dans un monde virtuel ? Si l'on commet une bonne action dans une vie virtuelle, est-ce que cela fait de nous une bonne personne dans la réalité ? Faire le bien avec son avatar a-t-il un impact dans la vraie vie ?

Vous êtes un admirateur des films de Hitchcock or Alice est l'exacte opposée d'une héroïne hitchcockienne. Pourquoi en avoir fait une obèse ?

Les Américains sont obsédés par la perte de poids qui est utilisée en permanence pour symboliser l'avant/l'après, l'opposition heureux/malheureux. Or c'est faux, ce n'est pas parce que quelqu'un mincit qu'il accède au bonheur et à la richesse. Par ailleurs, vous avez raison quand vous parlez de Hitchcock, Alice est l'anti-héroïne par excellence. Dans les premiers chapitres, j'insiste sur le fait que David aime l'obésité de sa femme, c'est aussi une sorte de protection, un paravent contre les agressions extérieurs. Aussi longtemps qu'elle sera grosse, elle aura besoin de lui. Plus elle mincit, plus elle se rapproche de l'idéal féminin, la blonde des films de Hitchcock, et plus elle est effrayante, glaçante. A l'inverse, Georgina, la collègue de David qui va devenir sa maîtresse est extrêmement jolie, l'incarnation parfaite des héroïnes hitchcockiennes. Alice se transforme comme dans un conte de fée, la larve devient un joli papillon, mais ce n'est pas sans conséquence. Ici la transformation conduit à une destruction.

'Mr. Peanut', d'Adam Ross, traduit de l'anglais par Jean-Baptiste Dupin, éditions 10/18. (En librairie le 1er septembre).

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