mercredi 10 février

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Ecrits d'éternité

INTERVIEW D'AHARON APPELFELD


Il était l'un des invités d'honneur du Salon du livre de Paris. Aharon Appelfeld signe 'La Chambre de Mariana', aux éditions de l'Olivier. Un roman sensible et subtil qui suit l'apprentissage d'un gosse de 11 ans dans l'Ukraine occupée.


Casquette vissée sur la tête, le grand nom de la littérature est un petit bonhomme bienveillant, d'une évidente réserve. Chez Aharon Appelfeld, tout se passe dans le regard : perçant, savant. Si l'homme est avare de parole et avoue volontiers vouloir garder certains secrets, il force sa timidité pour évoquer les pistes littéraires qu'il arpente. Un immense écrivain de l'école de Jérusalem, moins moderniste, mais résolument contemporain, qui inscrit son oeuvre dans l'universel pour transcender le fait d'histoire.


Existe-t-il, selon vous, une spécificité de la littérature israélienne ?

La littérature d'un pays, ça n'existe pas. Il y a des écrivains, il y a des livres. En Israël vivent des juifs qui sont venus de soixante-quatorze pays différents. C'est un pays constitué de nombreuses musiques, toutes différentes. Israël est un pays libre où les gens écrivent ce qu'ils veulent.


Quelle est la part de votre histoire personnelle dans 'La Chambre de Mariana' ?

Tous les romans que j'ai écrits comportent un élément biographique, juste un seul. Pendant la guerre j'ai vécu un moment chez une prostituée qui m'avait recueilli. J'ai appris chez elle de nombreuses choses sur la vie. Cela dit j'avais alors 9 ans, aussi n'ai-je pas appris tant que ça... (rires)


Dans le roman, vous racontez les crimes de la Shoah en Ukraine. Pensez-vous que la littérature soit le meilleur instrument de transmission des faits historiques et de préservation de la mémoire ?

Un écrivain écrit d'abord à partir de son autobiographie. Et ces massacres en Ukraine sont partie intégrante de ma vie. Mais on écrit aussi avec l'espoir que ce qui est particulier puisse devenir universel et accessible à tous. Je ne suis pas un historien, et un écrivain, contrairement à ce que l'on pourrait croire, n'écrit pas sur le passé. Il écrit sur le présent éternel. La mémoire doit passer par le prisme personnel, individuel. On ne peut pas écrire en partant de généralités, d'éléments qui concernent et englobent une communauté. Le récit littéraire passe par la vie de celui qui a vécu à un moment donné dans un lieu donné. S'il a eu faim, s'il a ressenti de la nostalgie, ce sont ces sentiments qui seront dits et conservés. L'histoire va et vient mais la littérature reste. Et la littérature est affaire d'éternité.


Vous traitez la barbarie, la violence de manière extrêmement implicite. Elle est représentée par des bruits, des voix, des odeurs...

Chacun écrit en fonction de son caractère. Moi je parle de la violence de façon non violente parce que je ne le suis pas moi-même. J'écris les choses comme je les ressens. J'ai toujours le sentiment que la littérature s'apparente à de la musique. Et la musique révèle ce qu'il y a de plus délicat dans l'âme. Nous savons tous que la vie contient une part de violence. Mais certains, y compris des écrivains, ont tendance à la sanctifier, à s'identifier à elle. Ce sentiment ne fait pas partie de moi, donc je ne peux pas écrire ainsi. Ce qui m'intéresse est de révéler une forme de noblesse chez l'homme.


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Face à la barbarie, le jeune héros, Hugo, semble transcender le réel grâce à l'imaginaire...

Le mot "imaginaire" peut prêter à de fausses interprétations. Ce que fait Hugo, c'est qu'il essaie de se relier au passé. Il essaie de se relier à sa maison, à ses parents, à ses oncles, à ses amis. Il n'accepte pas que tout cela soit terminé, que quelque chose soit achevé. C'est de tout ce monde-là qu'il essaie de se rappeler. C'est sa façon de survivre.


Hugo passe de la fragilité au courage, de l'innocence au réalisme, de la pudeur juvénile à la découverte du désir charnel. Votre livre s'inscrit-il dans la lignée du roman initiatique ?

Ce n'est pas tout à fait un roman initiatique dans la mesure où il n'essaie pas d'expliquer les choses, de donner des raisons ou des causes de l'évolution du personnage. Ici, Hugo tente de conserver en lui tout ce qu'il vit pour se forger un abri dans lequel il pourra se réfugier ultérieurement. Son expérience dans le livre lui permet de construire cet abri intime, et va l'aider à grandir en lui permettant de puiser dans ce capital plus tard.

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Votre roman tourne énormément autour de figures féminines…

La figure centrale de ma vie est ma mère, et tout ce qui découle d'elle. Je m'intéresse beaucoup aux personnages féminins, qu'ils lui ressemblent ou qu'ils lui soient opposés. J'ai plus écrit sur les femmes et sur les enfants que sur les hommes. Je ne pense pas que ce qui est féminin ou ce qui relève de l'enfance me soit étranger. Aussi je n'écris pas sur d'autres mais bien sur moi. Nous contenons tous à la fois le masculin et le féminin, l'enfant et le vieillard. Lorsque j'écris sur une femme, je fais appel à l'élément féminin qui est en moi. Il est également intéressant de noter que lorsque j'étais plus jeune, j'écrivais sur des personnages âgés, et que maintenant j'écris sur des enfants...


Quels sont les écrivains français qui vous ont marqué ?

Celui qui m'a le plus appris, qui a été un maître, c'est Flaubert. C'est un écrivain qui prend soin de travailler chaque mot, chaque phrase, chaque paragraphe. Avec lui je suis allé à une excellente école. J'ai également jalousé, pour sa maîtrise du français, Marcel Proust. Il était juif, tout comme moi, et j'ai beaucoup appris de sa façon très particulière d'observer et de décrire les juifs. Plus tard j'ai découvert Alain Robbe-Grillet et ses tentatives pour faire sortir la centralité humaine du roman, pour déplacer l'objectivité. Cela m'a beaucoup intéressé, même si je ne l'ai pas suivi sur cette voie. Enfin, je citerais Nathalie Sarraute, que j'ai personnellement connue. Elle avait un regard extrêmement aigu sur elle-même et sur les autres écrivains. Son livre qui m'a le plus ouvert d'horizons est 'L'Ere du soupçon'.


Propos recueillis par Thomas Flamerion et Thomas Yadan pour Evene.fr
Photos (c) Sébastien Dolidon - Mars 2008


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