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Littérature : Alain Monnier signe la comédie de la rentrée

Propos recueillis par Bernard Quiriny - Le 09/01/2012

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Littérature : Alain Monnier signe la comédie de la rentrée

Discrètement, il construit une œuvre qui compte parmi les plus intéressantes des années 2000 : onze livres en quinze ans ! Alain Monnier revient avec 'Place de la Trinité', une comédie sur le désir, l’époque et le monde comme il va : plutôt mal. Mais il n’y a pas de quoi désespérer, assure-t-il. Rencontre avec un observateur de notre temps.

La Place de la Trinité ? Les Garonnais savent qu’elle se trouve à Toulouse, entre le Capitole et la Place des Carmes. C’est le décor du nouveau roman d’Alain Monnier, qui logiquement lui a donné son nom, et que hante le héros, Adrien Delorme, universitaire, spécialiste de Pétrarque (ce qui détonne un peu chez ses collègues, tous branchés sur Flaubert) et amoureux fou d’une jeune mariée nommée Louise. Chaque jour, il l’attend, trônant tantôt au Picadilly (le troquet de la Place), tantôt à la Dolce Vota (le restaurant), et finissant ses après-midi dans les rayonnages de la librairie. Il passe d’ailleurs l’essentiel de son temps sur la Place, car il a décidé de ne plus travailler : les magouilles à l’Université le fatiguent, et Louise est un problème plus urgent à régler. Pourquoi n’est-elle pas venue, « en ce 6 avril ensoleillé » ? Eploré, Adrien l’attendra le temps qu’il faudra ! Sa vie devient donc une sorte de mise entre parenthèses, pendant qu’autour de lui le monde continue de tourner : une navette habitée est en perdition dans l’espace, des sans-papiers protestent dans une église du coin, soutenus par l’opposition de gauche… Il y a un côté foutraque et badin dans cette comédie pleine d’humour, qui mélange les mésaventures de héros attachants et une satire du monde comme il va. Les personnages secondaires, irrésistibles, brillent plus que le pauvre Adrien et son amoureuse contrariée : un artiste conceptuel qui multiplie les projets absurdes, une élue locale qui sacrifie tout à la politique, un mandarin d’Université corrompu, un leader sans-papier qui est une crapule, sans compter les patrons de bar et leurs clients… À travers les saynètes, on retrouve la même critique navrée de la bouffonnerie moderne que chez Muray, Duteurtre ou, plus lointainement, Taillandier. Construction solide derrière l’apparente désinvolture, clins d’œil à Pétrarque, réflexion sur la gestion du temps (le temps qu’on garde pour soi, grignoté par la vitesse du monde) et pari littéraire réussi (un roman dont le héros ne fait qu’attendre, dans un décor unique où défilent les personnages) : Place de la Trinité est une belle surprise de cette rentrée de janvier, et confirme le talent pinçant d’Alain Monnier. Rencontre.

Y a-t-il eu déclencheur de l’écriture de ce roman ?

Outre l’envie de réfléchir à l’attente et à la nature du désir… il y a peut-être une visite nocturne à la mairie de Lombez dans le Gers, où l’on a voulu m’ouvrir la salle dans laquelle trône un tableau de Pétrarque sur un pan entier de mur. Ce fut un moment étrange. Et puis il y a aussi le fait que je suis quelqu’un qui arrive toujours maladivement à l’avance. Jamais moins d’une heure avant le départ du train !

On a l’impression que la comédie, plutôt méprisée naguère, fait un retour en littérature…

C’est un genre dans lequel je range naturellement une bonne moitié de mes romans. Un genre qui me plaît également en tant que lecteur. Il permet de faire entendre une description critique de notre société en écho à des essais plus politiques ou plus théoriques par ailleurs indispensables à la compréhension de notre monde.

Avec quels écrivains vous sentez-vous une proximité, une filiation ?

Proximité et filiation sont des mots forts. Je ne peux pas être si prétentieux ! Même en me forçant. Disons que je peux me sentir proche d’univers ou de narrations d’écrivains très différents comme Jean Luc Bénoziglio, Emile Ajar, Emmanuel Bove, Dostoïevski, Albert Cohen, Kafka, Japrisot, Hermann Ungar. Pour le côté analyse et lecture critique du monde contemporain, ce sont manifestement Jean-Claude Michéa et Philippe Muray qui m’éclairent le plus.

Vos personnage, vos thèmes, tout semble vous rapprocher d’une veine un peu, disons, « anar de droite », façon Duteurtre, par exemple… Acceptez-vous ce rapprochement ?

Oui… J’accepte volontiers le rapprochement avec des auteurs comme Benoît Duteurtre ou François Taillandier, mais pour le label « anar de droite » je ne suis pas sûr. Je crois que je préfèrerais quelque chose comme « conservateur de gauche ». La figure conventionnelle de l’anar, le « ni Dieu, ni maître », ne me conviennent pas vraiment.

Le héros est un flaubertien par obligation (la fac où il travaille est infestée de spécialistes), mais amoureux secret de Pétrarque. Est-ce aussi votre cas ?

Photo David Ignaszewski/koboy © FlammarionAlain Monnier, Photo David Ignaszewski/koboy © FlammarionJ’apprécie assez peu les romans de Flaubert, c’est difficile à avouer car cela va me faire passer pour un âne ! Tant pis ! J’ai en outre assez peu de sympathie pour le personnage sauf peut-être, à la fin de sa vie, quand il aide sa nièce dans le besoin. Quant à la fameuse parfaite première phrase de Salammbô qui enchante tout le monde, elle m’émeut assez peu. Pour aggraver mon cas, je vais ajouter que plus jeune j’ai été un lecteur émerveillé de Balzac et de Stendhal. Pour ce qui de Pétrarque, je suis plus attaché à la figure de l’amoureux éternel (quarante ans, ce n’est pas rien !) qu’au Canzoniere. À ma décharge, je suis de formation scientifique et je n’ai pas fait mes classes de littérature !

Y avait-il au départ du livre une sorte de pari conceptuel : écrire un roman sur l’attente ?

L’attente ne me semble pas être un sujet impossible parce qu’on peut entraîner un lecteur dans l’expérience même de l’attente au travers de la narration, et aussi manipuler des approches différentes ; il est autrement plus délicat d’aborder la nature du désir, cet élément fondateur de la vie, du vivant. J’ai tenté d’en parler au travers de ses variations. C’est difficile.

C’est au fond une réflexion sur le temps que vous proposez…

Écrire sur l’attente c’est réfléchir sur le temps. Sur le temps rendu soudain palpable du fait de la durée étale imposée par l’attente. Loin des lectures, c’est en ce qui me concerne l’expérience qui prime car, avec ma maladie de toujours être en avance, je passe beaucoup de temps à attendre. Il faut un peu de savoir-faire pour pleinement en profiter !

D’où vient votre dénonciation du clientélisme universitaire ?

Ce que je décris dans l’Université est aussi vrai dans les grandes entreprises ou les grandes administrations, c’est la société des hommes obligés qui est ainsi. J’ai un souvenir de l’Université gratifiant, un lieu qui donne beaucoup à ceux qui veulent prendre… Je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui.
 

Vous désacralisez une figure intouchable, celle du leader sans-papier, qui se trouve ici être une crapule. Qu’avez-vous voulu dire à travers ce personnage ?

Au travers de la figure du sans-papier, j’essaie d’évoquer tous ces thèmes terriblement simplifiés et instrumentalisés par les reportages télévisés et les partis politiques. Cette façon d’aller vite, de démontrer immédiatement, de simplifier à l’extrême, obligent à penser en tout ou rien, et barrent la route à une réflexion honnête. Mais à évacuer systématiquement la complexité du monde, on se retrouve incapable de réfléchir sans préjugé et sans haine pour trouver la moins mauvaise solution. On ne sort jamais du rapport de force, du contexte partisan, de l’intérêt privé qui tire les ficelles… Ce moment du roman cherche à illustrer cette inintelligence en s’appuyant sur les archétypes les plus réactifs du moment !

Il y a un vrai fond d’optimisme dans le livre. Etes-vous un épicurien ?

Il est facile d’être sombre et intelligent, de se laisser glisser dans le noir, de dénoncer l’intolérable. Trop d’intelligence et d’analyse  conduisent au nihilisme, c’est-à-dire à rien ! À un champ de ruines calcinées. Il faut se forcer à aimer et à défendre un peu notre monde avec toutes les imperfections qu’il traîne avec lui, car on n’a pas réellement d’autres choix… Il faut, malgré tout, faire preuve de bienveillance et ne pas sombrer dans le dépit. La comédie et l’humour nous y aident. Dans le même ordre d’idée, je déteste la dérision permanente qui a envahi nos sociétés. Son côté destructeur, systématique, nihiliste est effrayant. A force de ne pas vouloir être dupes, de ne pas vouloir ressembler aux générations qui ont été broyées par les idéologies, de prendre la posture de ceux qui ne se sont pas nés de la dernière pluie, on reste seul, face à rien, devant le triste spectacle des egos. J’ai parfois envie d’écrire un roman pour tourner en dérision la dérision, mais c’est très difficile…

Il y a des élections dans le roman, et d’autres en 2012… Trouvez-vous que les écrivains doivent s’engager ?

Non pas vraiment… Peut-être que des intellectuels qui analysent, décryptent, théorisent (sociologues, philosophes…) peuvent, au nom de leur recherche, au nom de leur travail, afficher leur conviction, s’engager. Mais l’artiste n’a de sens que dans l’œuvre qu’il propose, ou dans l’émotion (au sens large) que son œuvre peut nourrir chez autrui. Sa vie, ses idées, ses amours ne sont pas très intéressantes. Ou éventuellement plus tard, quand l’œuvre installée attise pour elle-même une curiosité… Il peut bien sûr s’engager, militer, mais comme tout un chacun, il n’a pas de légitimité supérieure. Personnellement, ce que j’ai à dire se trouve dans mes livres. Seulement dans mes livres.

Il y a cinq ans, vous proposiez avec Notre seconde vie un roman sur « Second Life ». Depuis, Second Life a cédé la place à Twitter et Facebook. Qu’est-ce que cela vous inspire, rétrospectivement ?

Les réseaux sociaux sont les jouets adaptés à la mentalité actuelle de nos sociétés (ego, mise en scène de soi, peur du vide). Les contenus sont le plus souvent navrants… Inutile d’avoir un régime totalitaire pour se mettre la corde au cou : Orwell dans 1984 n’imaginait pas qu’on sauterait avec entrain dans le gouffre. C’est extraordinaire. Pas besoin de mitraillettes dans le dos ! Ceci étant, il y a toujours de spectaculaires effets à mettre en avant ! Pour en revenir aux représentations virtuelles, je pense toujours que cette possibilité est trop en prise avec la mentalité de l’individu moderne pour ne pas réapparaître dans quelques années, quand les sauts technologiques permettront de proposer des solutions plus convaincantes… Rappelez-vous dans les années 1980, lorsqu’on nous prédisait qu’il y aurait un micro-ordinateur dans chaque foyer et que nous ricanions en disant que nos salaires ne nécessitaient pas d’avoir une comptabilité électronique ou que nos livres de recettes illustrées nous suffisaient bien… Depuis, Internet est passé par là. Qui peut dire ce que sera la vie virtuelle de demain ?

Place de la Trinité, d’Alain Monnier, éd. Flammarion, 281 p., 19 €

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