INTERVIEW DE ALTAF TYREWALA Made in Bombay
Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr - Mars 2007 - Le 08/03/2007
Avenant, chaleureux, c’est le sourire aux lèvres qu’Altaf Tyrewala nous parle de son tout premier roman, ‘Aucun dieu en vue’. Pour la première fois, le jeune écrivain indien arpente les rues de la capitale française, et répond de bonne grâce à nos interrogations d’Occidentaux curieux.
Invité du 27e Salon du livre de Paris, Altaf Tyrewala, qui avoue un faible dans notre patrimoine littéraire français pour Sartre et Camus, semble ravi de l’honneur qui lui est fait. De son livre chorale, aux mille voix de Bombay, il nous livre les secrets, pendant que se dessine le portrait d’une société où les différences se heurtent, où la mondialisation fait bon an mal an son oeuvre.
La structure de votre roman est plutôt originale, assez éloignée des classiques indiens. Vous passez d’un personnage à un autre pour offrir un large éventail d’habitants de Bombay. Cette forme était-elle préméditée, ou s’est-elle imposée d’elle-même ?
Cela est venu assez naturellement. Je suis parti avec une idée assez conventionnelle de la littérature, avec des personnages, une trame, etc. Puis je me suis aperçu qu’une seule histoire ne suffirait pas. Je voulais également briser les conventions du roman traditionnel. J’ai donc commencé par l’histoire du docteur, et je me suis rendu compte qu’un autre point de vue était nécessaire. Est alors venu s’ajouter la voix du père. Durant les quelque trois ans qui ont suivi, les monologues se sont enchaînés, avec des personnages secondaires qui gravitaient autour, formant le roman. Mon intention était d’écrire à propos de Bombay, mais aussi de refléter la société dans laquelle je vis. Il y a tant de gens, tant de parcours individuels, qu’il était impossible d’en faire une seule histoire.
La variété, les différences, sont au coeur d’‘Aucun dieu en vue’, faut-il y voir un message de tolérance ?
Oui. C’est une ville énorme, de plus de 15 millions d’habitants. Vous n’avez pas d’autre choix que d’être tolérant ! Il faut accepter les différences de mode de vie… A la base, je souhaitais écrire un roman qui capturerait toutes les communautés de Bombay, mais j’ai réalisé que ça ne collerait pas. J’ai grandi dans un ghetto musulman et les habitants de ces quartiers sont ceux que je connais le plus intimement. Donc j’ai réduit progressivement mon champ d’investigation, de mon pays à Bombay, puis de Bombay à ces endroits connus. Aussi je me suis attaché à des personnages musulmans et aux discriminations dont ils souffrent de la part des gens de l’extérieur. Je voulais générer de l’empathie à leur égard, les humaniser par mon récit.
Le titre du roman est assez pessimiste, il semble dire que l’avenir des Indiens se jouera entre eux, sans “l’aide” de Dieu.
Déjà, le titre ne s’applique pas à la société indienne dans son ensemble. Je ne veux pas être un critique social, c’est au-delà de ma compétence. Je ne suis qu’un écrivain de fiction. J’ai voulu trouver un titre qui soit juste vis-à-vis de chaque personnage, de la variété des voix. La religion joue un rôle important dans la vie de mes personnages. Certains vivent également des situations désespérées, mais ils cherchent des solutions pour s’en sortir, à leur façon. Au final, les croyances et la foi ne comptent pas. Chacun doit s’éveiller aux conséquences de ses actes, prendre ses responsabilités. C’est juste ma vision des choses.
Vous n’hésitez pas à rire de la foi religieuse, quand une mère meurt à La Mecque alors qu’elle veut sauver l’âme de son fils avorteur par exemple. Est-ce plus facile à faire aujourd’hui qu’à l’époque où on lançait une fatwa contre Salman Rushdie ?
Cela tient de la forme de mon livre, la succession des monologues. Je me place dans la perspective de mes personnages. Ce qu’ils pensent ne correspond pas forcément à mon point de vue, mais au vu des circonstances existentielles, je me devais d’être le plus honnête possible sur ce que mes personnages pourraient penser. J’ai cessé d’exister en tant qu’individu quand je leur donnais voix. Donc si l’avorteur, dans le moment extrêmement tragique qu’il vit, pense que la mort de sa mère au Pilier de Satan est un retour de bâton, c’est son point de vue. Je n’essaie pas de me distancer de mes écrits, mais si l’avorteur est cynique quant à la foi de sa mère, le boucher, lui, accepte totalement son destin. J’essaie juste juste de présenter autant de points de vue que possible. Il y a des extrémistes, des agnostiques et des athées. Mais il n’est toujours pas aisé d’écrire ce que l’on veut. Nous ne sommes pas dans un pays complètement démocratique où la liberté d’expression est acquise. Mais il existe d’autres façons de critiquer ou d’interroger que des confrontations directes et violentes...
L’antagonisme entre musulmans et hindous est l’un des ressorts de votre roman, comment cela affecte-t-il le quotidien à Bombay ?
Il y a différentes lignes de conflit en Inde comme vous le savez. Il y a la barrière entre les classes supérieures et inférieures, les riches et les pauvres, le Nord et le Sud, les musulmans et les hindous... Cette dernière est celle à laquelle je suis le plus souvent confronté. En tant que musulman de la classe moyenne, je n’ai pas souffert des mêmes discriminations que mes personnages qui sont très pauvres. Mais je suis conscient de ces problèmes et je crois que le rôle de l’artiste est de sur-réagir, d’imaginer le pire et de l’affronter. Oui, le problème principal des habitants des ghettos est le fait qu’ils ne peuvent pas en sortir parce qu’ils sont confrontés à une majorité hindoue qui domine. Plus vous descendez dans les strates de la société de Bombay, plus les interactions quotidiennes sont empoisonnées. Quand je vais au poste de police, que l’agent se mure dans le silence quand je lui donne mon nom, je n’y prête pas attention. D’autres s’en offusquent...
L’essor économique de l’Inde semble ne pas bénéficier à tout le monde. Quels sont les dangers de la mondialisation que vous redoutez le plus ?
Ce que je crains, c’est que la modernisation que nous connaissons, ne soit pas quelque chose que nous avons désiré nous-mêmes. C’est un développement que nous empruntons à d’autres. Aux Etats-Unis par exemple. C’est un développement adapté à leur climat, à leurs sociétés. Nous sommes un pays chaud, nous n’avons pas la même culture sociale. Le problème de cette modernisation est qu’elle traite la nature comme un ennemi. En Inde, quand vous plantez des arbres et vous assurez qu’il y a suffisamment d’eau, les besoins basiques sont garantis. En ce sens, le fossé entre riches et pauvres se creuse car les riches ont des modes de vie non adaptés à l’environnement, quand les pauvres ont cruellement besoin de la nature pour survivre. Mais je pense que quand les gens auront compris que la globalisation et le capitalisme relèvent du luxe, ils s’en lasseront.
Avez-vous commencé à écrire un nouveau roman ?
J’écris, oui, toujours. Mais je veux me réinventer, trouver d’autres voix en moi. Je ne veux pas retomber dans la forme des monologues que j’ai déjà employée. Je n’aime pas les auteurs qui se répètent dans tous leurs ouvrages...
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30/05/2012 06h14 Moi qui n'aime pas lire , j'ai du lire ce livre dans le cadre du cours de français en 4e année secondaire . J'avais le choix...
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