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Celle qui fait danser la littérature indienneINTERVIEW D’ANITA NAIR
Koman dit “Quand je danse, je sais qui je suis”. En est-il de même pour vous sur le plan de l’écriture ? Absolument ! En fait, je partage la plupart des points de vue exprimés par Koman sur ce que c’est que d’être un artiste. L’histoire n’aurait aucun sens ni aucune vérité sinon… La problématique des ‘Neuf Visages du coeur’ tourne autour du kathakali en particulier et de l’art en général… Juste avant la publication de ‘Compartiment pour dames’, j’étais parvenue à un moment critique de ma carrière littéraire : j’avais choisi de quitter la publicité et de me consacrer à l’écriture. Je ne savais pas ce que les années à venir me réservaient, ni même quel accueil rencontrerait ‘Compartiment pour dames’. Comme ce fut un énorme succès, j’ai commencé à réfléchir à ce que signifiait le succès artistique. Etait-ce quelque chose qu’un artiste comprenait instinctivement en sachant qu’il s’était lui-même aventuré au-delà de son talent naturel ou était-ce quelque chose qu’il savait parce que le monde le lui disait ? Je ne voulais pas faire un livre basé sur une simple hypothèse ou en faire une polémique sur la destinée de l’artiste. Mon défi était de sonder les prémisses du succès artistique et de l’opposer à la réussite de la vie. Le plus étonnant, c’est que les pièges, les victoires, les peines sont les mêmes dans la vie et dans l’art. Comment vous est venue l’idée de structurer votre roman avec le kathakali ?
Par ailleurs, juste avant d’abandonner la publicité, j’ai eu l’occasion de voir un danseur de kathakali en costume dans notre hall d’accueil. Fourré dans une camionnette, on l’avait trimballé d’une agence de pub à une autre... Je ne savais pas comment était reçu le danseur dans les autres agences, mais dans la mienne, à l’époque, il était sujet aux moqueries et aux ricanements… Je me suis certainement sentie plus offensée que lui. Il jouait un rôle après tout. Il y a de l’ironie dans le fait qu’un interprète de kathakali a si rarement l’opportunité de revêtir ses couleurs et qu’il acceptera tout ce qui se présente, que ce soit servir de présentoir pour un détergent ou faire l’idiot pour une marque de sucreries, ou encore se muer en tarif vivant et gesticulant… Cela rend trivial tout ce qu’il y a de sacré dans l’art ; comment pouvais-je rester neutre face à cela ? J’ai donc utilisé le kathakali pour explorer la vie de l’artiste et la façon dont l’art façonne sa destinée.
Quel est votre rapport personnel à cette danse sacrée de l’Inde ? J’ai toujours adoré la musique du kathakali. Mais c’est en commençant à lire les livrets que je suis devenue une inconditionnelle. A présent, c’est une grande source de joie dans ma vie. Vous utilisez énormément la mythologie indienne dans votre roman. Est-ce une manière de montrer que la littérature parle de tradition autant que de modernité ?
J’ai toutefois emprunté au kathakali sa façon de conter ces mythes en privilégiant la dimension grise du monde plutôt que le manichéisme. Pourquoi avez-vous choisi d’écarter la voix de Chris, l’Occidental ? Dans le livre, le rôle de Chris est celui d’un catalyseur. En omettant de donner au catalyseur une voix propre, j’ai eu recours à une technique du kathakali. Dans les livrets et représentations de kathakali, ce personnage est uniquement décrit, voire inscrit dans la texture narrative. Comment expliquez-vous que vous ne fassiez aucun cas du fait d’écrire en anglais, contrairement à Arundhati Roy par exemple ? Je suis une sorte d’anomalie parce que j’écris en anglais sur l’Inde rurale et l’Inde des banlieues. Le plus souvent, les romans écrits en anglais en Inde sont tournés vers le monde urbain. J’essaie de me servir de l’idiome local autant que possible car, dans les situations que je crée, l’anglais n’est pas souvent parlé. J’aime aussi saisir l’Inde telle qu’elle est, l’Inde dans laquelle je vis, avec le moins de nostalgie et de compassion possibles. Heureusement, la chose semble acceptée, non seulement à l’étranger, mais aussi en Inde – l’épreuve de vérité incontournable ! J’ai réalisé que bien qu’une culture était plutôt relative à une région, la condition humaine est universelle. C’est l’écriture de qualité qui triomphe et s’élève au-dessus des différences culturelles… Avez-vous le sentiment de vivre une nouvelle vie depuis que vous avez commencé à être publiée en tant qu’auteur en 1997 ? Certains aspects de ma vie ont clairement changé : les gens me reconnaissent dans la rue, même dans des lieux incongrus ; mon opinion est sans cesse sollicitée par les médias ; je suis invitée à de prestigieux événements, conférences, etc. ; je reçois un flot constant de mails de lecteurs ; j’ai voyagé là où je n’aurais jamais cru me rendre ; je jouis de davantage de confort matériel. Mais le revers de la médaille, c’est que j’ai très peu de temps pour moi. D’un autre côté, je n’ai jamais arrêté de faire tout ce que je faisais avant de devenir “célèbre” : la cuisine, le ménage, les courses, passer du temps avec ma famille, rire, pleurer, m’inquiéter… Comment vivez-vous l’absence d’une communauté littéraire forte à Bangalore ?
Un journaliste de The Hindu a écrit à propos des ‘Neuf Visages du coeur’ : “Quand vous posez le roman, vous avez la sensation de revenir à la maison dans la pâle lumière de l’aube après une représentation de kathakali qui aurait duré toute la nuit.” Est-ce ce que vous vouliez que votre lecteur ressente à la fin de sa lecture ? Oui. Dans ce propos, le chroniqueur a parfaitement résumé le livre, la destinée artistique de Koman et la destinée personnelle de Radha. Quelques écrivains indiens que vous nous conseillez de lire ? Lisez Amitav Ghosh, I. Allan Sealy, M. Mukundan, Kamala Das. Propos recueillis par Céline Laflute pour Evene.fr - Octobre 2006
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