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INTERVIEW D'ANNIE LEMOINE Touchée par la grâce

Propos recueillis par Céline Laflute pour Evene.fr - Janvier 2006 - Le 06/01/2006

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INTERVIEW D'ANNIE LEMOINE

L'écriture est arrivée comme un cadeau du ciel dans la vie d'Annie Lemoine, une source de bonheur immense. Rencontre enneigée au café des Editeurs avec une chroniqueuse qui n'ose pas encore s'appeler écrivain.

Pourquoi avoir commencé à écrire si tardivement alors que vous avouez à ‘On a tout essayé’ qu’il s’agit d’un rêve de petite fille ?

Ce n’est pas une question d’emploi du temps ni de disponibilité, ni même de maturité, mais de mûrissement. Je compare ça à un processus très long. D’abord je ne me sentais pas tout à fait libre ou capable d’écrire. Il a fallu sans doute que je prenne confiance en moi et plus encore qu’il soit devenu impossible de ne pas écrire. Tout simplement.

Qu’est-ce que cette nouvelle activité vous apporte de plus que le journalisme dans lequel vous vous êtes épanouie jusqu’à présent ?

L’écriture m’apporte énormément. Je suis tellement plus épanouie et heureuse depuis que je sais que je peux écrire. Si je m’assois à mon bureau, les mains sur le clavier, je sais que je vais m’envoler, m’échapper. C’est un plaisir extraordinaire même si ce n’est pas tous les jours de la création formidable. Dans l’exercice, on crée un espace de liberté. C’est magnifique d’essayer de creuser sa sensibilité pour faire partager des émotions. L’idée c’est de faire vibrer et de vibrer soi-même. J’ai toujours écrit un petit peu. J’ai toujours associé à l’écriture la jouissance de choisir des mots, comme le plaisir de travailler avec une matière première. L’écriture, c’est de l’artisanat, une grande sensualité.

Vous déclarez avoir beaucoup apprécié jouer au théâtre dans ‘La Presse est unanime’. Etait-ce amusant d’interpréter un rôle si proche de votre métier ? Comptez-vous renouveler l’expérience prochainement ?

C’est mon Himalaya à moi, mon saut à l’élastique. Je n’étais pas destinée à monter sur une scène dans la lumière d’un théâtre de boulevard devant 800 personnes. Ca fait partie des cadeaux de la vie, un cadeau que m’a fait Laurent Ruquier, et Isabelle Mergault qui m’a défiée. J’ai répondu chiche ! J’ai renvoyé la balle aux autres avec mes petits moyens personnels. Quand on n’a pas ce désir-là rivé au corps, il faut se faire violence. J’étais fière de l’avoir fait. Pour la première fois j’ai ressenti la solidarité qu’il y avait sur scène dans un groupe, le fait d’être lié à une équipe. C’est une aventure collective. Quand on est sur scène, on ressent les vibrations de la salle, les ondes des gens qui sont en groupe devant vous. C’est phénoménal. J’aurais été au moins une fois dans ma vie à la place d’une actrice même si je ne dis pas que je l’ai été. C’est fondamental car j’ai le désir d’aller un jour vers la mise en scène.

Dans ‘Vue sur mer’, vous faites un mini-hommage à Hélène Grimaud. Est-ce cette artiste en particulier ou la musique en général qui vous a inspiré le concept de la "58e seconde", l’instant du creux laissant la place au doute ?

Quand j’ai écrit mon premier roman, je faisais un reportage sur Hélène Grimaud. Elle a le don de communiquer avec la musique, elle transmet parfaitement les émotions avec ce qu’elle produit. Elle vous aspire vers votre vérité intime. Elle a été un déclencheur. Elle m’a réveillée parce qu’elle a une énergie incroyable. Au moment où j’écrivais, j’ai écouté son album avec cette fameuse 58e seconde. Ce que j’ai écrit, c’est ce qui m’était inspiré par ce que j’entendais. Plus j’écoutais ce passage-là et plus j’entendais ce vide qu’il y avait ou que je projetais, que j’inventais à la 58e seconde.

Le cinéma a sa place dans votre nouveau roman. Peut-on considérer la référence au film de François Truffaut ‘La Nuit américaine’ comme structurante dans ‘La Vie d’avant’ ?

Tout à fait. Le narrateur, celui qui raconte cette histoire d’amour à trois places et qui est amoureux de la femme, est fou de François Truffaut. Il a une passion notamment pour Jacqueline Bisset qui joue le rôle de Pamela. Le fait que la femme qu’il rencontre soit une Pamela elle aussi le pousse à faire l’association. Son fantasme, cette femme idéale du film de Truffaut, va être incarné. J’ai toujours su quand j’ai vu ce film que j’adore que cette toute petite scène de 3 minutes qui n’est pas développée par Truffaut et dans laquelle Jacqueline Bisset tombe amoureuse de son beau-père serait le point de départ d’un roman. Il m’a semblé qu’il y avait là une fusion, le noyau de quelque chose, le coeur d’une histoire.

Avez-vous choisi le prénom de l’héroïne de ‘La Vie d’avant’ pour la seule référence à Truffaut ou parce qu’il cristallise plusieurs avatars de la femme objet de désir ?

C’est un drôle de prénom qui détonne. D’ailleurs le narrateur dit à la dernière page : "je pense à toutes les Pamela du monde." C’est une Pamela générique. Il n’est même pas certain que la Pamela qu’il rencontre soit vraiment Pamela. C’est une femme, c’est le fantasme de cet homme. C’est comme un jeu de miroirs, il y en a plein. Je trouve que c’est un prénom formidable. Au début je voulais appeler le roman ‘Pamela et moi (la vie d’avant)’.

Deux inconnus commentent l’histoire de Juliette et Lucas dans ‘Vue sur mer’. L’un cherche à convaincre l’autre. Quelle fonction - à défaut d’une identité - donner à vos deux anonymes ?

J’aime beaucoup que le lecteur termine mon histoire, apporte sa pierre à l’édifice, un peu comme un son qui résonnerait en lui. Le format des livres est très court mais à chaque fois les personnages me hantent et pourraient exister véritablement. Je décris des caractères très précis. C’est un peu comme des amis, des gens qui m’habitent tout le temps de l’écriture et qui restent ensuite habiter avec moi. Vous dites que c’est un scénariste et un metteur en scène, quelqu’un d’autre dirait que ce sont des anges. Je ne sais pas qui ils sont à part qu’ils sont au-dessus de ce qui se passe et que l’un est très bienveillant et a envie que cette femme soit enfin heureuse. Ces deux-là sont en conflit mais un conflit tendre. Par contraste, l’histoire d’amour qui se déroule est encore plus forte. On peut aussi mettre dans leur présence mes doutes d’écrivain - bien que j’ai encore du mal à employer ce mot - comme si j’avais eu peur d’aller à fond dans cette histoire d’amour et qu’il fallait des gens pour la commenter, comme si mon premier pas dans le roman avait encore été influencé par le commentaire journalistique et que la création n’avait pas pu prendre toute la place qu’elle aurait dû.

Vos deux romans parlent d’amour et tournent autour d’une rencontre capitale. Dans ‘Vue sur mer’, vous faites dire à la narratrice : "Il n’y a que ça que j’aime maintenant dans cette vie : aimer". Pensez-vous, comme Tania de Montaigne à propos des chansons, que les romans les plus intéressants sont les histoires d’amour ?

Il y a toutes sortes de jolis romans. Pour être claire et directe, je pense que je parlerai toujours d’amour. Parce que c’est la chose essentielle. Je crois qu’on peut tout expliquer par l’amour ou le manque d’amour, l’amour qu’on a reçu, l’amour qu’on donne, l’amour qu’on court. C’est quelque chose de vital. C’est de ça dont j’ai envie de parler car c’est pour moi le plus important.

Avec ce deuxième roman, vous intensifiez votre exploration de l’esprit masculin. Vous mettre dans la peau d’un homme, est-ce un privilège, voire un fantasme, d’écrivain femme ?

Ca s’est imposé à moi sous cette forme-là. Quand j’écris, j’ai toujours l’impression de recevoir des choses et de les transcrire ensuite, comme si l’histoire était déjà prête. Je ne fais que la raconter au jour le jour. Je ne pourrais pas raconter l’histoire du point de vue de la femme parce qu'elle est trop douloureuse. J’étais incapable de m’étendre sur son péril. J’ai choisi de faire comprendre qui elle était par trois traits de crayons. Il fallait que je me place du point de vue totalement subjectif de l’homme pour mieux l'évoquer. Ne pas la raconter me semblait beaucoup plus pudique et rend la violence de son acte à la fin encore plus totale. Il est facile de se mettre dans la peau de l’autre sexe. Nous sommes simplement des êtres humains qui désirent l’amour et qui sont en souffrance quand ils n’en ont pas. Je ne pense pas que le désir ait un sexe. Quand l’amour est déclenché, la petite sécrétion d’endorphine est la même dans les deux cerveaux. Mon homme est sensible, j’ai de la chance. Mais ce n’est pas l’apanage des femmes. J’aurais peut-être plus de mal à décrire une brute. Il a fallu quand même que je me surveille dans le vocabulaire. Une femme n’emploie pas les mêmes mots. Mon éditeur m’a reprise sur un seul mot. J’avais écrit dans la bouche de cet homme "J’ai envie de le mordre". Il m’a dit que jamais un homme ne dirait ça. J’ai réécrit "Il avait envie de l’étrangler". De temps en temps, ma féminité m’échappait !

Un prochain roman (d’amour) sur le feu ?

Je me suis bien donnée et régalée avec celui-là. Je l’ai écrite ma love-story. C’est le récit de l’exploration de l’état amoureux, d’un amour déclaré et de l’attente. Le troisième n’aura pas cette forme-là même s’il paraît qu’on écrit toujours les mêmes romans. Je dis que je n’ai pas réussi à aller au contact de la douleur de cette femme, alors ce sera peut-être autour de ça. Je suis dans la période où je dois répondre aux questions sur ce que j’écris. C’est un plaisir de rester avec ces trois-là auxquels je suis attachée. Il n’y a pas la place pour d’autres. Je continue à participer à l’émission de Laurent en donnant mon point de vue sur les films et les livres. C’est un plaisir d’être liée à une bande de joyeux lurons et d’avoir cette double activité : l’écriture qui est l’isolement, le retour en soi et la télévision qui est exactement le contraire. Les deux sont assez complémentaires pour mon équilibre. L’écriture est comme un socle. C’est un bonheur et une chance magnifique. J’ai transformé le premier roman ‘Vue sur mer’ en pièce de théâtre. Je trouve que ce texte musical est fait pour être entendu. Je cherche l’actrice qui aura un coup de foudre pour le texte et qui voudra le défendre. Il faut que je trouve ma Juliette. Il faut que ça existe. J’y crois. C’est l’objectif 2006.

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