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INTERVIEW D’ANTHONY JEAN Du scalpel au crayon

Propos recueillis par Mathieu Laviolette-Slanka pour Evene.fr - Janvier 2007 - Le 09/02/2007

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INTERVIEW D’ANTHONY JEAN

‘Le Dernier Temple d’Asclépios’, premier tome de la série ‘La Licorne’, a été l’une des grandes surprises de l’année 2006. A l’origine du graphisme très particulier de cet univers, Anthony Jean analyse les choses avec une rigueur toute... médicale.

Bien caché sous sa grosse écharpe, Anthony Jean semble tout droit sorti d’une fac de lettres, prêt à révolutionner le monde et à le refaire avec quelques potes téméraires au café du coin. Ne vous y fiez pas : ce garçon plutôt scientifique a vraiment la tête sur les épaules. Son style, savant mélange de caricature et de réalisme, associé à un scénario efficace, a directement propulsé le premier album de la série ‘La Licorne’ au rang de révélation de l’année.

Peut-on déjà parler de “parcours” à 24 ans ?

C’est peut-être un peu prématuré... Après mon bac, j’ai fait une école d’art sur Lyon, Emile Cohl. Dès ma dernière année, j’ai commencé à démarcher les éditeurs. Dans des promos supérieures, je voyais des amis qui galéraient et vu leur niveau, je m’attendais à prendre pas mal de vestes... Et puis finalement, c’est allé assez vite. Le premier festival que j’ai fait devait être le Salon du livre de Montreuil, en novembre. Je suis allé voir les éditions Delcourt, je leur ai montré mon projet de diplôme, et il faut croire qu’ils ont bien aimé : on est resté en contact toute l’année. Un beau jour ils m’ont dit qu’ils m’avaient trouvé un scénariste, et ils m’ont mis en relation avec Mathieu Gabella.

Moi qui croyais que c’était une rencontre naturelle...

Non, pas vraiment. Quand j’ai démarché les éditeurs, j’ai apporté mon projet de diplôme, en l’occurrence des adaptations d’Edgar Poe. Graphiquement ça les intéressait, et quand Guy (Delcourt, ndlr) a vu les dessins, il a voulu savoir en combien de planches je comptais réaliser l’histoire. J’ai dit dix-huit... il a fait la gueule (rires). C’est là qu’on m’a demandé si j’étais toujours partant si on me trouvait un scénariste. Au moins pour faire un album. Ils m’ont fait rencontrer Mathieu, on a discuté du projet, lui m’a présenté son histoire, je me suis reconnu dedans, et dès que j’ai été diplômé, c’était parti !

Donc en plus vous avez été forcé ! Ils ne vous ont présenté que Mathieu Gabella ?

Oui. D’autres scénaristes m’ont contacté par le biais d’Internet... Mais c’est vrai que j’ai eu beaucoup de chance, du début à la fin. Je voulais un éditeur et c’est avec celui-là que ça fonctionne ; je me reconnais dans l’histoire du premier scénariste qu’on me présente, et nous sommes en gros d’accord sur la ligne directrice que nous voulons faire prendre à la série... C’est ça la chance, non ?

Et pourquoi Delcourt en particulier ?

Entre le style de mes dessins et ce qu’ils publiaient, c’est chez eux que je me reconnaissais le plus. De toute façon ce n’est pas compliqué : je m’oriente vers un style exploité par Soleil, Delcourt, et le groupe Glénat - Vents d’ouest. Mais les auteurs qui me plaisent sont chez Delcourt. Question affinités, j’étais content.

Le scénario de Mathieu Gabella reprend le thème d’une société secrète venue du fond des âges et qui veut protéger l’humanité, ou en tout cas une certaine sorte d’humanité. Qu’est-ce qui vous a plu là-dedans ?

J’ai fait un bac S, j’apprécie l’aspect scientifique des choses, et j’adore vraiment l’anatomie. En fait, je pense à un dessinateur, Berni Whrigtson, qui a principalement illustré ‘Frankenstein’ de Mary Shelley. J’étais complètement gaga de ses illustrations. Il y a une scène notamment dans un laboratoire, avec des fioles partout, des tonnes et des tonnes de fioles... Ca m’a marqué. En fait, Mathieu me proposait de mettre en scène ce genre de choses, dans un environnement médical, à la Renaissance. J’adore l’idée des costumes, parce que cela rajoute un vrai cachet à l’histoire. Le seul point sur lequel j’hésitais un peu, c’était la Renaissance, tout simplement parce que je ne connaissais pas du tout cette période. Je me suis documenté - c’est un côté sympa du métier, ça - mais lorsque j’ai vu la tête des costumes... houlà ! Leurs shorts, leurs collants, leurs trucs rayés me faisaient frémir. Pour qu’ils aient l’air crédibles et pas trop ridicules, ça allait être dur. Finalement, on a pris comme référence le film ‘La Reine Margot’, très noir, très sanglant. Il correspondait parfaitement à l’ambiance glauque et boueuse qu’on voulait donner à l’album.

Après la boue et les viscères du XVe siècle, envisageriez-vous d’autres univers ?

C’est assez flou pour l’instant. Certaines époques me plaisent plus que d’autres, bien sûr, comme la période comprise entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. J’aime beaucoup le courant steam punk, mais je n’ai pas encore trouvé de bande dessinée qui le traite comme je le voyais, il y a peut-être un créneau pour moi ! Dans un tout autre registre, je suis attiré par le début des années 1920 et la prohibition. J’ai quelques idées sur un univers qui reposerait sur une base historique - ce qui apporte toujours un crédit au récit - mais avec une ambiance onirique. La science-fiction, le Moyen Age et l’heroic-fantasy ne sont pas des domaines qui m’inspirent vraiment.
En ce moment déferle la vague du manga, je n’accroche pas non plus. En même temps j’avoue une grosse lacune culturelle sur ce sujet, qu’il devient urgent de combler parce qu’ils arrivent en force. Mais ce n’est pas le même format que la bande dessinée franco-belge, je ne suis pas certain qu’il puisse y avoir une réelle concurrence. Il y a quelques années, j’étais plus radical ; avec un album dans les pattes, je nuance un peu plus. Malgré cela, je reste attaché à l’idée que, dans une bonne bande dessinée, quelle qu’elle soit, le dessin reste la cerise sur le gâteau. Aussi surprenant que cela puisse paraître, il est accessoire. Le dessin fait acheter le tome un, mais c’est le scénario qui fait acheter les tomes suivants.

Les dessins du ‘Dernier Temple d’Asclépios’ semblent très élaborés, mais c’est surtout le rendu des couleurs qui joue pour beaucoup dans l’ambiance générale.

(c) Ed. Delcourt La formation que j’ai eue à Emile Cohl m’a permis de toucher un peu à tout. J’ai fait ma petite soupe de tout ça. Pour ‘La Licorne’, je commence avec de l’aquarelle, je fais une mise à niveau en sépia, et après je mets les couleurs en informatique par transparence. Ce processus permet de garder les coups de pinceau, ce qui évite l’aspect froid de l’informatique pure.

En regardant vos dessins, on sent la présence d’un univers personnel assez riche...

J’adore la musique. Moi-même je fais partie d’un groupe, qui d’ailleurs n’a rien à voir avec ce que j’écoute. C’est un gros mélange de rock festif, avec des rythmes un peu funk, manouche, entre chansons françaises et des compos à la limite de Mathieu Chedid, Ben Harper, des choses comme ça. Ce que j’écoute tourne plus autour de l’électro (DJ Shadow), du trip-hop (Bjork, Massive Attack), du jazz (Chet Baker, Miles Davis), beaucoup de musiques de films (Hans Zimmer, Danny Elfman)...

Un bouquin de référence ?

A coup sûr ‘L’Alchimiste’ de Paulo Coelho, les nouvelles d’Edgar Poe... J’avais beaucoup accroché sur ‘Frankenstein’, et un peu plus tard, sur Azimov. J’aime ces fictions, mais plus généralement ce sont les histoires humaines qui me touchent.

Et plus tard ?

Aujourd’hui, Mathieu Gabella et moi savons où nous allons. Mais ce que je fais en ce moment n’a rien à voir avec ce que j’aimerais faire plus tard. Comme au cinéma où tu as ‘King Kong’ et ‘Requiem for a Dream’, il y a deux sortes de blockbusters. En ce moment on est plus dans ‘King Kong’. J’essaye de toucher un large public, de me faire un nom et de plaire pour pouvoir, après et grâce à ‘La Licorne’, imposer mes idées, aller vers quelque chose de plus intimiste, qui se rapprocherait, pour poursuivre la comparaison, du cinéma d’auteur.

Vous assumez une sorte de rapport commercial à l’art, ce qui est courageux en France. Certes la donne change un peu aujourd’hui...

Je me suis d’abord intéressé à la bande dessinée grâce aux comics américains. Puis je me suis ouvert progressivement à des auteurs plus intimes, comme Dave McKean ou Ashley Wood, qui m’ont vraiment touché quand je les ai découverts. Je sais que je n’ai pas encore la maturité nécessaire pour réaliser convenablement un tel travail. Alors plutôt que de commencer avec ce genre de projets - ce qui serait très casse-gueule, je le sais pour avoir essayé lors de mon diplôme - j’essaie de maîtriser les bases de la bande dessinée, en passant par les classiques comme les gaufriers (la mise en page franco-belge habituelle, par cases géométriques et symétriques, ndlr), les gouttières blanches, etc. Plus tard je partirai vers ce que je veux raconter, moi. Et puis à un moment, être artiste, c’est bien, mais ça ne remplit pas le frigo. J’insiste donc vraiment sur le fait que j’espère ne pas avoir à faire ça toute ma vie, même si bien sûr je m’y reconnais quand même un peu, sinon je n’aurais pas accepté.

Justement, à propos de se reconnaître dans un mouvement, parlez-nous d’Angoulême.

J’y étais déjà venu, mais en tant que spectateur. Cette fois c’était différent ! Depuis trois mois que le livre est sorti, je vais de surprises en surprises ; j’ai été surpris de voir tant de monde à ma première dédicace, surpris de voir que les gens appréciaient mon livre ; on m’a appelé pour me dire que j’avais été sélectionné pour le concours ‘Décoincer la bulle’. Le quoi ? Je n’en avais jamais entendu parler ! Je prends tout ça comme ça vient, et pour l’instant ça me fait plutôt plaisir.

Pensez-vous que la bande dessinée puisse faire évoluer la relation des gens à la lecture ?

J’aimerais bien. Qu’on puisse inciter des gens à aller vers la littérature, ce serait génial. Dans ce sens, j’aimerais beaucoup faire du roman graphique, à mi-chemin entre la bande dessinée et le livre ; c’est assez dur à faire, car ça implique une mise en page particulière, avec un volume plus grand... Mais ça laisse par conséquent plus de place au développement des histoires et des ambiances.

Du haut de votre expérience, quels conseils donneriez-vous à un jeune auteur ?

D’être curieux, d’essayer plein de choses... et - malheureusement - beaucoup de travail !

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