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Mémoires andalousesINTERVIEW D’ANTONIO SOLER
Le narrateur du ‘Chemin des Anglais’ semble vous emprunter beaucoup... Etait-ce un point de départ nécessaire de cette histoire partiellement vraie ? Cela n’était pas nécessaire. Le protagoniste me ressemble beaucoup, mais il existe aussi de nombreuses différences entre nous. Quand j’ai commencé à écrire le roman, ce personnage suivait différents modèles : un de mes amis d’enfance et moi-même. C’est en poursuivant l’écriture que le personnage à fini par me ressembler davantage. Mais le fait que le roman soit plus ou moins autobiographique m’intéresse peu ; tout ce qu’un écrivain produit à sa part d’autobiographie, même s’il s’agit de science-fiction. Ce qui arrive au protagoniste, ses craintes, ses fantasmes, sont toujours liés à ceux de l’auteur. Mais différents éléments du roman sont bien réels, de votre mémoire ?
L’histoire que vous racontez se déroule dans les années 1970, une période charnière dans l’histoire espagnole, mais le contexte politique reste assez vague... Cela correspond à la fin du franquisme, mais je ne voulais pas figer l’histoire dans une période trop concrète. Le roman ne devait pas être le reflet d’une époque. J’ai un peu transformé la date par rapport à ma propre adolescence, car c’était trop proche de 1975 - année de la mort de Franco - et trop connoté politiquement. Je voulais éviter ce rapprochement pour ne pas créer un roman générationnel mais intemporel. L’idée était de décrire un apprentissage beaucoup plus intime, privé et obscur, dans lequel n’importe quelle personne de vingt-cinq ou soixante ans puisse se reconnaître, qu’elle soit espagnole ou non. Vos personnages sont tous marqués par une histoire douloureuse. En résulte un comportement excessif, assez déconcertant... Est-ce quand même dû à l’époque ? Le contexte facilitait certainement de tels comportements. L’inculture était monnaie courante, et les gens tentaient de survivre par des moyens assez brutaux. Cela provenait, c’est vrai, d’une ambiance générale, surtout dans des milieux populaires extrêmement précaires. Malgré tout j’ai une petite faiblesse pour les personnages un peu plus excessifs, comme le Babiroussa qui est inspiré d’une personne réelle. A l’époque de mes 17 ans, je me suis rendu chez un ami qui rangeait sa mobylette dans la maison. Il laissait tourner le moteur pour tenter d’intoxiquer sa grand-mère avec le monoxyde de carbone. Cela m’a beaucoup impressionné. Bien sûr je ne pensais pas un jour raconter cela. En écrivant les souvenirs sont revenus, et se sont mêlés à l’imagination.
Le destin semble guider vos personnages. Comment agit-il sur eux ?
Même les personnages les plus torturés, les plus violents, comme le Babiroussa ou Rafi, attirent la sympathie. Est-ce à dire que tout le monde mérite l’empathie selon vous ? Oui, je crois. Cela vient d’une simple volonté de comprendre l’autre, de ne pas pas émettre un jugement trop rapidement, mais d’essayer de creuser un peu plus. Il m’a fallu faire un gros travail pour avancer vers ma propre essence. Je crois que l’écrivain est celui qui cherche autant en lui qu’en les autres. Quand on a cette attitude, on finit par comprendre mieux ceux qui nous entourent. Mes personnages sont comme des jeunes enfants perdus, parfois violents et cruels, qui cherchent leur chemin et ne savent pas comment s’y prendre. Au final on ressent une certaine tendresse pour eux, une forme de compassion. Votre oeuvre est profondément humaniste. Est-ce une vision que vous cultivez ou est-ce juste une évidence ?
Votre prose est extrêmement poétique... Aimeriez-vous écrire de la poésie pure ? Non... Peut-être les poèmes que je voudrais voir écrits sont-ils déjà dans mes nouvelles, dans le ton poétique. J’essaie aussi d’utiliser le langage pour adoucir ou accentuer des actions difficiles. Peut-être qu’avec d’autres mots, plus crus, je choquerais davantage. Le langage agit comme une sorte de coton. Mais la forme poétique me permet également, par contraste, de renforcer l’aspect brutal de ce que je décris. J’essaie de manoeuvrer avec ce thermomètre. On dit de vous que vous vous inscrivez dans la veine des écrivains de la génération de 1927, comme Lorca ou Vicente Aleixandre, est-ce une filiation que vous revendiquez ?
Mais quels sont les écrivains espagnols que vous admirez ? J’aime beaucoup la littérature picaresque. Je m’en inspire quand j’écris. Il y a quelque chose de grotesque dans ces picaros qui cherchent leur voie dans la misère, mais un certain humour, un humour noir. Cervantès est un maître du genre. ’Le Chemin des Anglais’ vient d’être adapté au cinéma par Antonio Banderas. Comment est né le projet ? En fait nous nous sommes croisés quand Antonio Banderas avait 16 ou 17 ans. Il est lui aussi originaire de Malaga et voulait devenir acteur, moi écrivain... Il a lu le roman et s’est senti très proche de ce que je racontais, comme s’il était l’un des personnages. Nous nous sommes ensuite rencontrés. Il m’a parlé du type de film qu’il voulait réaliser et m’a dit que la condition était que je me charge du scénario. Sa lecture du livre et son projet m’ont paru intelligents et j’ai donné mon accord. En fait j’ai participé à l’ensemble du projet. Le film vous plaît ?
Un nouveau roman est déjà paru en Espagne, pouvez-vous nous en dire quelques mots ? Il s’intitule ‘Le Songe du caïman’. C’est probablement mon roman le plus politique. Il raconte l’histoire d’un personnage qui vit en exil à Toronto après avoir été emprisonné dans l’Espagne franquiste parce qu’il militait dans un groupe d’extrême gauche. Il pense alors que toute sa vie, même sa relation sentimentale la plus importante est perdue pour rien, à cause d’une trahison. Plusieurs années plus tard, il croise à Toronto la personne qui, selon lui, l’a trahi. A partir de là, naît la possibilité de la vengeance, en parallèle d’une réflexion sur la vie de ces deux personnes si différentes. Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr - Février 2007
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