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INTERVIEW D’ARIEL KENIG L’exil ou la mort

Propos recueillis par Monia Zergane pour Evene.fr - Avril 2007 - Le 17/04/2007

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INTERVIEW D’ARIEL KENIG

Après deux romans remarqués, Ariel Kenig revient à la veille de l’élection présidentielle de 2007 avec un essai pamphlétaire. ‘Quitter la France’ est une bouteille à la mère (patrie). Un SOS poignant.

Ariel a 23 ans, il est écrivain et candidat à l’exil. Dans ‘Quitter la France’, il lance un signal de détresse à l’adresse d’un pays en train de lâcher ses enfants. Au-delà du récit déchirant d’une descente aux enfers et d’une reconstruction douloureuse, ‘Quitter la France’ a valeur de manifeste à la fois “politique” et “littéraire”.

Vous publiez un livre pamphlet dont le titre fait écho à cette fameuse phrase de Nicolas Sarkozy : “La France on l’aime ou on la quitte.” Alors vous quittez la France parce que vous ne l’aimez plus ?

Le problème, c’est qu’aujourd’hui on parle d’identité nationale et d’amour patriotique comme si ça allait de soi. Comme si c’était naturel d’aimer son pays, comme si c’était normal que soixante millions d’individus, dès la naissance, tombent amoureux de la France. Or je pense que l’affaire est un peu plus compliquée que ça. Pour tomber amoureux de quelqu’un, il faut que la personne nous séduise, nous épate et que nous-mêmes nous nous aimions un minimum. Et quand on regarde la France actuelle, j’ai d’une part l’impression qu’elle bafoue la dignité humaine : pensons aux sans-papiers, à la prostitution, aux banlieues, etc. ; et de l’autre côté, j’ai l’impression que les gens, au fond, se haïssent. Sinon ils ne voteraient pas Le Pen ou Sarkozy et ne passeraient pas leur vie en zone industrielle à réclamer des télévisions à écran plat.

Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce livre ?

Deux choses principalement. La première, ce sont les émeutes de banlieue. Quand je voyais ces gens du même âge que moi foutre le feu, je me disais malgré moi qu’ils avaient raison, ou tout au moins qu’il n’y avait plus que ça à faire : s’autodétruire... De la même manière que je le faisais de mon côté. Je ressentais le même abandon. Je partageais la même violence, à ceci près que la leur se passait de mots. Dans les médias ou dans la rue, tout le monde commentait le truc, et pour connaître un tout petit peu le sujet, je trouvais ces analyses complètement fausses. Ça me terrassait. Alors j’ai écrit dans mon coin. Surtout pas pour mettre des mots sur leurs actes mais pour comprendre ma violence personnelle - qui, parfois, se rapprochait de la leur. La deuxième chose, enfin, c’est le livre ‘Désintégration’ de mon ami Ahmed Djouder qui a résolu les problèmes de légitimité que je me posais. Et pour ce livre, et pour mon quotidien, je lui dois beaucoup.

Dans votre ouvrage, en partie autofictionnel, vous accusez la France d’être la grande responsable de votre état dépressif, à quel niveau situez-vous la responsabilité ?

Je n’aimerais pas que l’on croie que mon livre est une caricature de la littérature dépressive ! Même si ‘Quitter la France’ raconte une chute, il parle également de la reconstruction et au final, il contient pas mal d’espoir. Si j’accuse la France d’une certaine responsabilité face à la dépression collective, c’est qu’à force de ménager de petits avantages (et à travers eux, beaucoup de petits ego), elle ne fait plus sens. On ne peut pas accumuler les priorités. J’aimerais infiniment que l’on soit intégriste avec nos principes fondamentaux et qu’à côté, la priorité soit donnée à l’éducation (adultes et enfants compris). En somme, que l’on s’en sorte par l’intelligence. Non par des réponses adaptées aux doléances de la démocratie participative.

Votre constat est accablant sur la France d’aujourd’hui, narcissique, parano, lâche… Vous ne croyez plus en ses valeurs et à son idéal républicain ?

Je crois en la pertinence de son idéal. Mais quasiment plus personne ne le cherche en politique. Les institutions sont déconnectées de la modernité. Alors il reste nos associations et nos corps en mouvement.

Quand vous raillez une tendance générale à la polémique stérile et vous vous insurgez contre une propension française au sempiternel débat, vous rejoignez quelque part les assertions de Nicolas Sarkozy lorsqu’il plaide pour plus de pragmatisme...

Le débat ne s’oppose pas au pragmatisme. Etre pragmatique, c’est agir en fonction de la réalité. Et la réalité selon Sarkozy n’existe pas. La réalité est complexe, nuancée, et le discours de Sarkozy ne l’est pas. Au contraire, je crois Sarkozy dans le déni social et le déni des principes fondamentaux. Le dernier exemple en date, c’est son délire sur la pédophilie. Et pour en revenir aux débats, je m’insurge contre le fait que tout le monde donne son avis sur tous les sujets. Toutes les paroles s’équivalent et au final, les débats ne servent qu’à remplir des cases médiatiques. La campagne l’a montrée : deux jours de déclarations sur tel ou tel sujet, puis on zappe. Et pendant ce temps-là, les prostituées vivent l’enfer, les prétendants à l’euthanasie aussi et les ados peinent à lire. Ce que je reproche au débat, c’est de ne pas aboutir et de ne jamais prendre acte. De ne proposer aucune perspective critique de l’actualité. Et de ne déboucher sur aucune décision.

La politique d’intégration est-elle un échec selon vous dont les parents ont immigré en France ? Pensez-vous que la France a changé et si oui dans quel sens ?

Mon père et ma mère doivent beaucoup à la France au même titre qu’ils ont beaucoup de choses à lui reprocher. L’important, maintenant, c’est de s’interdire de traiter les gens comme des chiens. A partir de là, pas besoin de développer tout un discours sur l’intégration.

Aujourd’hui, vous sentez-vous toujours proche de la révolte des jeunes de banlieues ?

Oui. Ce qui s’est passé rend compte d’une réalité qui s’est étouffée dans le débat médiatique. Mais ces jeunes sont prêts à foutre le feu une nouvelle fois. Si Sarkozy passe, la réalité le dépassera et c’est tant mieux.

Ne craignez-vous pas que l’on assimile votre discours à cette tendance “décliniste” tant décriée ? Qu’en pensez-vous d’ailleurs ?

Non. Je ne suis pas décliniste. Sinon j’arrêterais d’écrire et je ne chercherais pas à me battre avec le peu de moyens que j’ai. Je ne m’apitoie pas. Et ‘Quitter la France’ parle d’une reconstruction personnelle préalable à la reconstruction d’un pays, de la même façon qu’on ne fait pas l’amour quand on est en lambeaux.

Le pessimisme qui se dégage de votre livre est-il une tendance générale chez les jeunes Français à votre avis ?

Je ne suis pas porte-parole de la jeunesse. Qui plus est, elle n’est pas uniforme et je m’oppose souvent à elle, notamment lorsqu’elle réclame plus de sécurité alors qu’elle devrait réclamer plus de responsabilités et de libertés, ne serait-ce que celle de se déplacer. Quand vous habitez en banlieue, les transports en commun sont fait de telle sorte que vous n’avez pas le droit de bouger. Le philosophe Medhi Belhaj Kacem l’explique très bien : vous êtes au ban de la société. Mais personnellement, je suis plus optimiste qu’il n’y paraît grâce à ma foi en la littérature. Elle m’a sauvé.

Vous semblez dire que la France qui ferme ses portes aux étrangers pousse sa jeunesse à l’exil... C’est un scénario plausible ?

Oui, parfaitement. Je vais dire un truc super banal, mais l’étranger, c’est tout le temps l’autre, c’est tout le temps nous. Et je ne sais pas, moi ça me paraît évident, à moins d’être xénophobe, que de vouloir vivre avec les autres et de me reconnaître en eux. Du moins c’est ce que mes parents, puis l’école, puis la littérature m’ont appris. Dans un contexte de mondialisation, on ne pourra pas empêcher la jeunesse d’aller vers elle-même.

Les appels à la mobilisation pour un vote massif des jeunes ne vous semblent-ils pas à même de renverser la vapeur et impulser un nouveau souffle politique ?

Pas du tout. Tant qu’on ne reconnaîtra pas le vote blanc, on continuera de voter contre quelqu’un. Et c’est assez pathétique comme démarche.

Le scrutin du 22 avril est-il porteur d’espoir pour vous ? Comment analysez-vous l’élection à venir ?

Pour moi l’espoir vient des enfants, de l’amour et des livres. C’est comme ça que je tiens. Pour être un peu abstrait, j’analyse cette élection comme la négation de la littérature et de l’art en général. Mais je crois beaucoup à cette idée.

Au-delà du pessimisme qui se dégage de votre livre, ‘Quitter la France’ est-il un avertissement, un cri de détresse, ou un acte politique ?

Il ne faut pas confondre rage et pessimisme. J’ai eu la rage de vivre, je l’ai encore et ‘Quitter la France’ est un acte de rage que j’espère littéraire. Pour résumer, c’est mon acte personnel de désobéissance civile.

Votre France idéale ressemblerait à quoi ?

A Albert Camus.

Ariel Kenig, quitter la France mais pour aller où ? Vous pensez qu’il existe des cieux plus cléments ?

Je ne cherche pas la clémence sinon je ne ferais pas ce métier. Si je pars, peu importe où je vais. Mon problème n’est pas de trouver un territoire puisque mon territoire, je veux que ce soit la littérature. Par son biais, on peut quitter la France tout en y restant. On peut quitter la France tout en restant aux côtés de ceux qu’on aime.

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