INTERVIEW D'ARMAND ABECASSIS Exalter l'universel
Propos recueillis par Thomas Yadan pour Evene.fr - Mars 2008 - Le 19/05/2008
Le Salon du livre a fêté la littérature israélienne, autre composante plus ou moins indépendante de l'identité juive. Avec une anthologie de la littérature juive intitulée 'Le Livre des passeurs', Armand Abécassis tente a son tour de perpétuer les mémoires.
La mise à l'honneur de la littérature israélienne a eu pour avantage d'interroger la possibilité de critères objectifs et spécifiques à une "philosophie ou une écriture" juive. Existe-t-il des thématiques, un style, un vocable rivés à une culture à la fois diasporique et rattachée à une tradition précise ? Quelle est la part de l'altérité dans la construction des pensée et littérature juives ? A ces questions, Armand Abécassis répond immédiatement par ce postulat : "L'universel ne s'inscrit dans le monde qu'à travers la multitude des cultures." Et le judaïsme, vacillant entre une possibilité d'athéisme singulier et une religiosité cultuelle persistante, s'inscrirait par sa singularité dans le processus de déploiement de l'universel. Dialogue avec un "passeur".
Comment définir la littérature ?
La littérature a pour fonction de révéler à l'homme la dimension universelle qui est en lui. Chaque culture a le droit d'exister et les autres ont le devoir de la respecter. Au moment où une culture incarne à sa manière l'universel, elle prend inévitablement de la valeur. La littérature a pour rôle de rappeler aux autres cultures cette incarnation de l'universel. C'est sur ce principe de l'altérité et de la différence que repose toute la morale. Il faut donc évacuer l'angoisse qui existe face à l'autre différent. C'est le rôle de la littérature.
Votre livre se propose de faire une anthologie subjective de la littérature juive. Mais comment définir une littérature spécifiquement juive quand par exemple Montaigne, Spinoza ou Bergson ont renoncé a tout référent juif ?
Spinoza a beau se mettre aux antipodes du judaïsme, quand on le lit on se rend compte - et il en avait conscience - qu'il y a quelque chose de juif qui reste en lui. De même, Montaigne, avec cette manière de s'analyser, de se psychanalyser et cette exaltation de l'universel, rappel sans ambiguïté la tradition juive. Comment caractériser la transmission de ces "restes" ? On ne sait pas. Mais ils nous touchent en tant que juifs parce qu'il y a cet amour de l'homme qui l'emporte même sur l'amour de Dieu. Il y a un exemple que j'aime citer : un jour Abraham assis sous la tente, lève les yeux et aperçoit trois hommes au loin. A ce moment, Dieu lui apparaît pour lui faire une révélation. Et Abraham lui répond : "Tu attends, j'ai à m'occuper d'abord des hommes." Après avoir accueilli, nourri et lavé les hommes, il se décide à écouter Dieu. C'est quand même extraordinaire. Je pense que c'est spécifiquement juif, de faire attendre Dieu parce que l'homme l'emporte. C'est ce que les extrémistes de tous bords et de tous les monothéismes devraient comprendre.
Vous insistez également sur le rôle de l'interprétation en distinguant le sens et la signification ?
Le monde du sens se distingue de la vérité. La vérité c'est dire comment la chose est ; le sens c'est dire comment la chose devrait être. Le monde de la vérité est celui de l'être. Le monde du sens est celui du "devoir être", comme par exemple la morale. L'exigence du sens, qui est en tout être humain, permet à chaque homme de donner un sens à sa vie. C'est une nécessité aussi indispensable que de respirer même si je n'y réponds pas. Je suis happé dans l'étoffe du "sens" beaucoup plus que dans celle de la vérité. C'est la vérité qui tue car elle s'affirme dans son unité. Il y en a qu'une. Quant à l'interprétation, c'est la manière dont chacun de nous individuellement et collectivement se relie au monde du sens absolu que l'on n'atteindra jamais qu'à travers sa signification personnelle. Et c'est précisément cela qui fonde la démocratie.
L'histoire juive avec les diasporas, entre autres, a joué un rôle prédominant dans l'évolution de la littérature et de la philosophie juive grâce à la rencontre permanente avec l'autre...
C'est dans ce sens que l'on distingue la société hébraïque - celle qui a produit les prophètes et les textes bibliques - de la société juive. Il y a un abîme entre l'hébraïsme et le judaïsme. Ne serait-ce que pour l'hébreu. L'hébreu ne peut comprendre sa vocation à l'universel s'il n'a pas sa terre, son roi et son temple. A contrario, le juif est en exil sans roi ni terre ni temple. Il n'a que des synagogues et des communautés. Il n'y a pas de "peuple juif", que des communautés juives. Le judaïsme est une création d'exil qui montre que la vie spirituelle, morale peut quand même descendre dans le monde sans la terre, le temple ou le roi. C'est encore une affirmation de la dimension universelle. C'est d'ailleurs la supériorité du judaïsme sur l'hébraïsme. On commet souvent l'erreur de nommer Israël "l'Etat hébreu". C'est complètement stupide. Il n'y a plus d'hébreu mais des juifs. C'est donc un "Etat juif" ou l'Etat des juifs.
Qu'est-ce qui distingue la littérature juive de la littérature israélienne ?
Contrairement au juif, l'Israélien est chargé d'un problème qui est d'ordre politique. L'Israélien, même s'il est athée, est en train de participer à la construction de l'identité juive sur le plan national et politique. Un juif qui n'habite pas Israël ne peut porter un témoignage que d'un point de vue personnel. Surtout, un juif vivant en France a le devoir de respecter la laïcité bien avant de s'occuper de problèmes spirituels. C'est ce que les rabbins ont décidé, à la suite de Jérémie (avec Babylone), de demander aux juifs exilés de bénir les gouvernements et les Etats dans lesquels ils seront. Aujourd'hui, tout le monde peut vérifier qu'en France, le samedi - jour de la grande prière -, le rabbin prend le rouleau de la Thora et bénit le peuple et le gouvernement français. Car le juif français doit d'abord participer à la construction de la France pour s'acquitter ensuite de ses exigences spirituelles. Sinon, on risque de tomber dans l'extrémisme religieux.
Comment définiriez-vous simplement la notion de passeur ?
Le passeur est celui qui sait qu'il est second, et non premier, et qu'il a reçu une mémoire énorme. Il sait également qu'il n'est pas le dernier et qu'il doit transmettre.
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30/05/2012 06h14 Moi qui n'aime pas lire , j'ai du lire ce livre dans le cadre du cours de français en 4e année secondaire . J'avais le choix...
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