RENCONTRE ARTURO PÉREZ-REVERTE "Je crois au courage"
Propos recueillis par Alexis Brocas - Le 28/09/2011
Avec son 'Capitaine Alatriste', il a doté l'Espagne de son D'Artagnan. Avec 'Le Club Dumas', il a transformé en best-seller l'histoire d'un chapitre perdu des 'Trois mousquetaires'. Rencontre avec Arturo Pérez-Reverte, le « Umberto Eco » espagnol à l'occasion de la parution au Seuil de sa nouvelle épopée : 'Cadix ou la diagonale du fou'.
À 60 ans, Arturo Pérez-Reverte est certainement le romancier espagnol le plus connu de la planète. Par commodité, à cause de son amour pour Dumas et de sa grande lisibilité, on classe son œuvre du côté du roman dit « populaire » alors que son érudition et la qualité de ses reconstitutions le rapprochent plutôt d'un Umberto Eco. 'Cadix ou la diagonale du fou', son dernier livre est une épopée foisonnante. Un chef d'œuvre situé dans une Cadix assiégée par les armées napoléoniennes. Dans ce contexte, un commissaire corrompu du XIXe siècle est chargé d'éclaircir une série de meurtres. Un polar historique ? Oui, mais lorsque survient la figure d'un traître colombophile renseignant les Français, on se doit de compléter: "ce polar se mâtine d'espionnage". Apparaît aussi le personnage romanesque et magnifique d'une femme d'affaire ibérique, et celui du sombre corsaire qu'elle aimera malgré elle : on pense aussitôt "romance". Mais voilà que l'histoire d'un pauvre saunier patriote ajoute une touche réaliste, que les interrogations d'un artilleur français augmentent d'une coloration philosophique, que le roman prend une dimension politique, puis géopolitique ! Bref, le lecteur amateur de taxinomie doit alors ranger son dictionnaire des littératures pour se laisser aller à ce flot ample et étincelant. Une fois remis du voyage, il louera Arturo Pérez-Reverte, artilleur de génie capable de faire tonner ensemble les multiples canons du roman populaire, pour viser un objectif bien plus élevé que le simple divertissement. Car à travers ces innombrables histoires, ce texte entreprend d'éclaircir les lois du destin, rien de moins. De passage à Paris, le romancier a accepté d'évoquer son art : nous avons pu vérifier, derrière son affabilité réelle, et sa vaste érudition, il est bien tous ses personnages à la fois.
Comme 'Le peintre des batailles', votre roman développe une réflexion sur les lois du hasard, et en particulier celles décident du moment de notre mort. Comment ce sujet en est-il venu à vous passionner ?
Cadix ou la diagonale du fou, © SeuilJ'ai été reporter de guerre, et dans les guerres, les choses sont très différentes. Lorsque nous vivons, dans un pays en paix, nous vivons un peu comme dans un hôtel, et nous croyons que c'est cela, la normalité. Or ce n'est pas cela: la normalité, c'est plutôt l'horreur. Il y a dans la nature, des règles constantes. La douleur, la mort, sont des choses qui à mon avis, en font partie, ce ne sont pas des choses accidentelles. Cela répond à un plan général. Dans ce livre, et dans 'Le Peintre des batailles', j'essaie d'expliquer cela, ces règles occultes qui fera qu'il y aura toujours un iceberg sur la route du Titanic, toujours un tsunami, une catastrophe qui nous attend. Nos grands parents, eux, savaient cela, on le remarque en regardant leurs tableaux, en lisant leurs livres, ils avaient conscience de la menace permanente, de la cruauté du monde, de ses règles impitoyables. Dans notre Europe, nous vivons une vie qui n'a rien à voir avec la vie réelle et il faut qu'une bombe explose pour nous rappeler que le monde est dangereux, que l'homme est un animal vulnérable. C'est ce que j'ai appris dans ma carrière de journaliste, et avec ce regard, je tente d'expliquer un peu la vie. Ça ne donne aucune solution, ça n'efface pas le malheur et l'horreur, ça aide à les supporter. Je vais avoir 60 ans en novembre: je ne cherche pas à changer le monde, je pense qu'il n'y a pas de solution et j'essaie de donner des consolations.
Cette réflexion est mise en scène dans une Cadix qui touche à la fin d'une époque prospère, en perdant l'exclusivité du commerce avec l'Amérique latine. Qu'est-ce qui vous intéressait dans ce monde crépusculaire ?
J'aurais pu choisir Leningrad pendant la deuxième guerre mondiale, Troie, ou même Madrid bombardée durant la guerre civile. Mais Cadix me donnait un surplus de matériel. Parce qu'elle était à cette époque la porte des Amériques pour l'Europe. Parce qu'elle vit, durant le siège, un moment crucial. Et parce que Cadix symbolise aussi l'Espagne que j'aurais désirée connaître. L'Église n'y avait pas grand poids. Les pouvoirs étaient aux mains de bourgeoisies modernes, éduquées. Mais cette Espagne-là a été écrasée par l'histoire. C'est le prix de notre victoire. Au fond, l'ennemi naturel de cette Espagne éclairée n'était pas Napoléon: c'était la monarchie espagnole, les curés fanatiques, l'aristocratie corrompue, et les alliés anglais, qui convoitaient les richesses de l'Amérique. Et en gagnant contre les Français, nous avons perdu la bataille de la modernité. Le prix de cette victoire, on le paye encore aujourd'hui, en Espagne, quand les évêques se mêlent de politique, quand on considère l'ampleur des forces réactionnaires... L'Espagne a raté sa guillotine, l'ancien régime a tenu et tient toujours.
Vous parlez de la Cadix éclairée. Une de ses incarnations est Lolita Palma. Existait-il vraiment de telles femmes d'affaires dans la Cadix d'alors ?
Bien sûr, et Lolita Palma s'inspire de personnage réels. À cette époque, les femmes de bonnes familles prenaient fréquemment le relais des hommes, dans les affaires. Pour l'inventer, j'ai utilisé des mémoires et des correspondances des femmes de l'époque.
Elle ressemble aussi à une autre de vos héroïnes, tiré d'un de vos romans contemporains: cette 'Reine du Sud' criminelle qui fait entrer en Europe tout le haschich du Maroc...
Comme tout écrivain, je me retrouve toujours face au même problème: celui du héros. Les héros masculins ont tous été épuisés dans la culture occidentale. De Homère à Pynchon, tous les archétypes de héros ont été utilisés. Il n'en va pas de même pour les héroïnes. Bien sûr, il y a celles des Brontë, ou bien Anna Karénine, mais ce sont des personnages de notre temps. La femme actuelle n'est pas pareille à Madame Bovary, de par son instinct, son attitude. Elle n'a pas encore pu se libérer du lourd héritage des siècles et pourtant elle doit faire face à des situations inouïes, parce qu'elle se bat dans un monde d'hommes.
Arturo Pérez-Reverte, © C. RubioVous vous intéressez néanmoins à un archétype masculin à travers Tizon, votre commissaire chargé d'éclaircir une affaire impossible.
Un roman est un défi multiple. Avec Tizon, mon défi était de créer un personnage corrompu, tortionnaire, cynique, un "hijo de puta" absolu, et que son point de vue puisse être partagé par le lecteur. Et à travers lui, je m'intéresse à notre attirance pour la vengeance, la torture, le mal. Contrairement à mon ami Javier Marias, qui est un écrivain pur, qui imagine tout, j'écris avec mes souvenirs, en puisant dans l'album de ma mémoire. C'est l'autre avantage d'avoir été reporter de guerre: j'ai un répertoire énorme, et quand je ne sais pas, je m'informe. Pour écrire cette scène où Tizon torture un suspect sans laisser de marque, j'ai appelé quelqu'un et je lui ai demandé: « Tu veux faire parler un type sans lui laisser de marque, comment fais-tu ? » C'est lui qui m'a expliqué le coup de la table...
Vous puisez dans vos souvenirs de reportage, mais aussi dans vos souvenirs de lectures : on sent nettement chez vous l'influence des grands feuilletons du XIXe...
Chez moi, j'ai une très grandes bibliothèque où vous trouverez Hugo, Dumas, Sue, tous les grands feuilletonistes français, et aussi tout ce qui arrive après et vient se placer sur le même territoire: Mann, Pynchon. Je suis convaincu que l'on peut parler de choses très sérieuses avec la narration classique. 'UV', de Thomas Pynchon représente pou moi la meilleure combinaison de feuilleton et de réflexion. Un écrivain doit faire cela s'il veut avoir des lecteurs. Le 'Comte de Monte-Cristo' parle des choses les plus sérieuses de la vie: la loyauté, la trahison, la vengeance, mais il les raconte d'une façon captivante. Et bien entendu, je m'intéresse aux procédés de ces auteurs. D'ailleurs, même dans les best-sellers américains purs et durs comme ceux de Ken Follett, on trouve des choses à prendre. Et si je trouve ces procédés utiles, je les reprends sans aucune honte.
Votre roman décrit la guerre, d'un point de vue qui exclut tout patriotisme, et pourtant, vos scènes de combat sont souvent épiques, voire héroïques...
Ce sont mes 22 ans de journalisme et la vie que je vivais dans les pays en guerre. La connerie, l'absurdité de la guerre, tout cela a effacé mon patriotisme, m'a vacciné contre l'attrait du drapeau et la gloire militaire. Je n'aime pas les fêtes nationales, elles ne m'émeuvent pas. En revanche, j'ai de la tendresse pour les pions que l'on envoie à l'assaut d'une colline. Disons que je ne crois pas aux grandes idées, mais que je crois au courage des gens. Le courage est l'unique vertu qu'on ne peut acheter, qu'on ne peut pas feindre, et quand je trouve cela chez quelqu'un, j'en suis très touché. J'ai un grand mépris des défilés militaires mais un homme capable de se battre avec sa navaja pour sa fille ou pour sa femme m'inspire un profond respect.
Cadix ou la diagonale du fou, traduit de l'espagnol par François Maspero. éd. du Seuil, 768 p., 23 €
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30/05/2012 06h14 Moi qui n'aime pas lire , j'ai du lire ce livre dans le cadre du cours de français en 4e année secondaire . J'avais le choix...
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