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Regard sur une vie françaiseINTERVIEW AVEC JEAN-PAUL DUBOIS
Vous avez résumé l'essentiel ! Je n'ai pas de défauts majeurs ni de qualités remarquables… J'ai fait des études de sociologie, j'ai fait des chantiers, j'ai travaillé, j'ai fait plein de boulots et puis après j'ai fait des livres. C'est tout ? Comment vous voyez-vous ? Le problème, c'est que je ne me vois pas ! Sincèrement ! Je suis comme le héros de Woody Allen dans 'Harry dans tous ses états', toujours flou. Il semble que l'idée de départ d''Une vie française' soit la description d'un rapport collectif/individu. N'avez-vous pas craint que l'ajout systématique d'éléments historiques rende l'histoire artificielle ? L'écriture est la continuation de la vie. Elle doit rester simple, venir aussi simplement que viennent les jours. D'ailleurs, le mélange du collectif et de l'individuel est une réalité : ce qui est artificiel, c'est de ne pas voir ça. C'est la réalité de l'imbrication de la politique dans nos vies. Elle nous modèle à notre insu. Le mystère, c'est à quel moment on va pouvoir sauter dans le film, si on va pouvoir entrer dans l'image, en sortir. La politique, c'est l'élément naturel de cette histoire qui est à la fois très privée, car c'est la vie d'une famille parmi d'autres, mais qui n'est pas forcément remarquable, car fondée sur l'apparition de la douleur, l'absence. Mais le personnage principal est plutôt en dehors de la politique : il ne vote pas, par exemple ? Au contraire, je pense même que c'est le personnage le plus politique du livre. La politique entre en lui dès la mort de son frère, à l'instant où De Gaulle prend la place du frère à table, puis quand la guerre d'Algérie traverse la famille, en fait une zone de conflit. Quand je parle de politique, c'est au sens large. La politique, dans nos petites vies, est omniprésente. L'éducation que l'on reçoit est le fruit de la politique qui nous entoure. La politique, ce n'est pas seulement élire quelqu'un, c'est surveiller, se surveiller, avoir un contrôle sur sa propre vie, respecter les autres, exiger le respect…. C'est également un mode de vie, comme l'écriture d'ailleurs.
Il est banal dans son humanité : c'est quelqu'un de banal qui souffre comme tout le monde. C'est la phrase de Sartre que je cite à plusieurs reprises "Un homme fait de tous les hommes, qui les vaut tous et que vaut n'importe qui." Sauf que ce qui le rend un peu marginal, c'est d'avoir compris que dans la société, il y a d'une part les exclus, d'autre part les gens intégrés et enfin une petite marge que le système marchand tolère, où il va pouvoir oeuvrer. Ca ne fait pas de lui un héros, mais un homme qui essaye de se débrouiller avec l'idée qu'il se fait de la réalité. On est tenté de parler d'autobiographie au sujet de ce livre. Quel lien Blick a-t-il avec vous ? Franchement, ça n'a aucune importance. Mon livre n'est pas fabriqué, il m'est venu naturellement : c'est "la vase au fond du vase". Vous l'agitez et vous revoyez vos souvenirs d'enfance ou d'adulte avec une autre coloration. Dans la vie réelle, quand vous pensez à la mort de quelqu'un par exemple, cette idée va être chassée rapidement, et vous allez passer au métro suivant. Quand vous écrivez un livre, la disparition de quelqu'un, c'est un truc qui peut vous occuper huit jours. Le rapport au temps est différent : vous n'avez rien avant, rien après, pas de demande ni d'exigence : vous pouvez y rester, vous y complaire, dans la vase… L'écriture, c'est un autre rapport au temps, un autre rapport à la pensée et à la perception du monde qui vous entoure. C'est là que commence l'exercice de la lucidité : il faut avoir du temps…ou alors avoir trois cerveaux ! Tout ce temps pris à la vie sert à quelque chose. Ca vous aide à remémorer, à revivre, à repenser… A reconstruire sa vie, à la réécrire ? Il ne sert à rien de réécrire. C'est foutu ! Moi, je n'y crois pas à cette partie-là de ce que l'on raconte sur les livres. Ce serait formidable de pouvoir arrêter le film, mais ça n'est pas possible. Mais je prends dans le matériau le plus proche. Pourquoi est-ce que j'irai m'emmerder à raconter des histoires de l'autre bout du monde, alors que je n'ai même pas résolu le problème de ma place d'être minuscule dans un petit univers minuscule… Les livres, c'est l'illusion que vous approchez de cette compréhension. 'Une vie française' s'est construit après la disparition de ma mère, à partir de l'écriture de la dernière phrase. C'est une phrase que j'ai écrite un soir et j'ai décidé que ce serait la fin du livre. Je ne l'ai jamais retouchée. Quand l'histoire a été finie, la phrase est tombée à la fin, juste. Ce livre est donc à l'opposé d'une construction. Il vient d'un trouble, d'une perte. Si je déconstruis celui-ci, je vois d'un côté ma mère, la phrase, la naissance de mon petit-fils, de l'autre l'idée que chaque chapitre corresponde à un mandat présidentiel, qui est très ancienne. Je revois, il y a quinze ans, 'Mémoires de l'administration Ford' dans ma bibliothèque. Ce serait bien que les écrivains aient l'honnêteté de raconter comment se fabriquent leurs livres, de pratiquer une autopsie... C'est passionnant la mécanique d'un livre ! Anne-Claire Jucobin pour Evene.fr - Octobre 2004
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