INTERVIEW DE BREYTEN BREYTENBACH La voix du milieu
Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr - Juin 2009 - Le 29/06/2009
Il est l'un des grands penseurs de l'Afrique. Artiste peintre, romancier, poète et dramaturge, Breyten Breytenbach a quitté l'Afrique du Sud pour la France il y a de nombreuses années. Mais c'est sur l'île de Gorée, au large du Sénégal, qu'il réfléchit en compagnie de ses camarades intellectuels à l'avenir du continent noir.
Dans ses essais, publiés récemment chez Actes Sud, Breyten Breytenbach raconte comment la lutte, la fuite, l'exil et l'emprisonnement ont eu raison, peu à peu, de son identité sud-africaine. Il dit le sentiment, la chance même, d'avoir participé à un combat de l'ombre pour venir à bout de l'apartheid, mais aussi la désillusion de voir d'anciens schémas se reproduire, qui divisent encore et toujours les Blanc et les Noirs, les riches et les pauvres. Témoin de la violence qui emporte la jeunesse, du désespoir qui gagne chaque jour du terrain, il prône la ré-invention, la ré-imagination. Parce qu'en Afrique, il en est persuadé, le pouvoir de l'imagination peut seul venir à bout des redites, des institutions inadaptées et d'une diversité sans laquelle aucun lendemain heureux ne saurait poindre.
Dans 'Le Monde du milieu', vous expliquez qu'il est nécessaire pour l'Afrique de se "ré-imaginer"...
Je pars d'un double constat. Le premier c'est que nous vivons aujourd'hui dans un monde d'imaginaire et d'idéologie. Nous sommes arrivés à l'épuisement de ces grands mouvements des années 1950 à 1970, au temps des indépendances et de la libération, lorsque toutes les couches intellectuelles, les jeunes ONG, les syndicats et autres s'engageaient massivement en Afrique. Nous sommes aujourd'hui dans une sorte de désagrégation, d'implosion sociale, sous une forme plus poussée. Je crois d'ailleurs que le fait que tant de jeunes veuillent quitter le continent en est une illustration. Le second constat que je fais est qu'il ne faut pas toujours attendre des autres qu'ils trouvent les solutions à nos problèmes. Elles ne peuvent être valables que si elles viennent de l'intérieur de l'Afrique, c'est-à-dire si nous arrivons à construire par nous-mêmes, tout en tenant compte des spécificités de nos racines, une modernité qui soit adaptée aux conditions de vie en Afrique. Les Africains ne sont pas moins aptes que d'autres à vouloir leur propre prospérité, leur propre avenir, leur propre dimension.
Quelles solutions sont aujourd'hui explorées ?
Il y a d'abord la tentation du retour à la religion. Non pas vers l'intégrisme mais vers une forme de traditionalisme. La religion a parfois pris la place du discours occidental public de modernisation, ce qui est très inquiétant. Une forme de populisme nous guette également, dans la mesure où les autres formes de pensée ont fait faillite. On risque de retomber sur ce qui définit une population par rapport à une autre, la couleur de sa peau, sa langue. On rencontre également beaucoup de désespoir en Afrique. J'ai été effrayé, lors des guerres civiles, de voir des jeunes de 12 à 15 ans qui se déguisaient avec des robes de mariées, du rouge à lèvres et des perruques et s'entre-tuaient avec des kalachnikovs. Il y a là presque une forme de nihilisme. On laisse par exemple des pays comme la Guinée-Bissau devenir des narco-Etats où l'on abat le chef des armées et où on torture le chef d'Etat dans une terrible boucherie. Parallèlement, et heureusement, des gens essaient de penser la difficulté, de ne pas retomber dans des schémas difficiles, de ne pas se poser en victimes de l'Histoire mais veulent être acteurs de cette nécessité de changer, des gens comme Boris Diop et d'autres écrivains philosophes. Je pense qu'il existe des pistes pour s'en sortir dignement, en reconstruisant.
Pensez-vous que le rôle de la culture est essentiel dans cette reconstruction ?
Oui. Qu'on le veuille ou non, en Afrique peut être plus qu'ailleurs, les notions de mémoire, d'imagination, d'acceptation de la diversité, les notions de nécessité de transformer, de se transformer en changeant son environnement, la notion même de beauté, l'interaction entre le beau et le pauvre et la notion d'identité sont toutes portées par la culture, par la créativité. Elles sont bien plus importantes que le discours quotidien des politiques qui se vautrent dans une forme de langage complètement galvaudé.
Vous expliquez qu'il est nécessaire de tenir compte de la pluralité des identités en Afrique, des différentes langues…
C'est une idée qui a toujours manqué en Afrique. Or je crois que c'est la condition même de la solidarité qui permettra la survie. Il ne faut pas se voir comme une entité diverse mais comme la plus grande unité possible. La notion de contre-pouvoir, par exemple, passe encore très mal. On le constate à chaque élection. Sans accepter que nous avons des points communs, que nous sommes d'accord sur des objectifs essentiels, comment faire pour combattre la pauvreté ? On peut tomber d'accord là-dessus tout en respectant - en "consentant" comme dit Patrick Chamoiseau - les différences et la diversité. Il y a un véritable travail à faire, qui demande la volonté de continuer consciemment à se construire. Mais en Afrique, surtout parce que les conditions même de la survie ont mené à un tel immobilisme dans la volonté d'innover et de vivre ensemble, il est très difficile de bousculer tout cela. On est tellement au bord de l'impossible, de l'invivable, que lorsque l'on commence à toucher au concept d'identité, on risque de retomber dans la violence.
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