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INTERVIEW DE CATHERINE LOCANDRO La femme en noir

Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Janvier 2007 - Le 04/01/2007

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INTERVIEW DE CATHERINE LOCANDRO

Troisième roman pour Catherine Locandro. Après 'Clara, la nuit' et 'Soeurs', elle publie 'Les Anges déçus', un roman à la fois poétique et effrayant. Suffisamment paradoxal pour nous donner envie de la rencontrer.

C'est dans l'appartement des éditions Héloïse d'Ormesson que Catherine Locandro nous reçoit. Souriante, la jeune femme parle doucement, d'une voix presque timide. A l'opposé de son dernier roman, d'une noirceur et d'un pessimisme étonnants.

Quelle était l'idée de base de ce roman, le déclic qui vous a donné envie de l'écrire ?

Le déclic fut le jazzman Chet Baker. C'est un personnage qui fascine, une destinée tragique et une voix incroyable, tellement fragile... vraiment belle. Je suis partie de cette passion, cette envie, et j'ai voulu faire un roman autour. Il m'est alors venu à l'esprit le personnage de Nathan, qui cherche à mourir et se met en quête d'un tueur à gages pour l'aider à mettre fin à ses jours. Nathan est le reflet de Chet Baker. C'est le premier personnage qui m'est venu, les autres sont arrivés ensuite. 'Les Anges déçus' est la réunion de ma passion pour le jazz et de mon amour des polars.

'Les Anges déçus' se lit aussi comme un hommage au polar ?

J'adore le genre noir. Il fait partie de ma culture littéraire comme de ma culture cinématographique. C'est un univers qui me plaît. L'alliance mystérieuse entre le jazz et la noirceur a donné naissance à ces personnages-là. Je n'ai pas cherché à faire un polar, mais à en réutiliser les codes pour en créer l'ambiance.

Votre précédent roman, 'Soeurs', traitait déjà de la fraternité. Cette fois vous allez encore plus loin puisque que vous vous attaquez à la gémellité. C'est un sujet qui vous travaille ?

Je suis un peu obsédée et fascinée par ce thème, par les conséquences de la famille sur la vie de quelqu'un, les conséquences de l'enfance sur ce qu'on devient. Je pense que les rapports familiaux, que ce soit avec les parents, les frères ou les soeurs, sont à l'origine de tout ce que nous sommes adultes. Ils sont aussi la source de toutes les névroses qu'on traîne. Il y a beaucoup de choses à écrire là-dessus, c'est un sujet à creuser. On vient tous de ça.

Il en découle aussi une réflexion sur la famille...

Dans mon livre, les deux jumeaux réagissent très différemment à propos de leur proches. Gabriel est nostalgique, même si ce n'est finalement pas son enfance sordide qui lui manque mais ces moments où sa soeur était encore proche de lui. Il garde l'image d'un éden qu'il cherche à retrouver et n'y arrive pas. La soeur, elle, fait tout pour garder ça derrière elle. Elle humilie son frère, essaye de l'abandonner dans ce qu'elle considère comme une fange. Elle ne veut plus entendre parler de son passé, et son frère en fait partie.

Malgré la violence de votre roman, votre écriture reste très poétique. Etait-ce volontaire, comme une tentative de compenser la violence du fond par la beauté de la forme ?

Non. Je n'ai pas voulu me rattraper tout simplement parce que je voulais que le livre soit noir jusqu'au bout. Je crois que s'il y a une poésie dans 'Les Anges déçus', cela vient de la pureté que j'ai tenté d'y mettre. Mes personnages sont purs. Même dans leurs pires actes, même dans leur noirceur, ils sont dans un absolu qui leur confère une pureté. Ils n'ont plus que leur douleur de vivre. Les personnages sans concession, voilà ce qui m'intéresse.

C'est cette pureté qui justifie le terme "anges" du titre ?

Ils ont été des anges, maintenant ils sont désenchantés par rapport à la vie, ils pleurent leur innocence perdue.

Le roman est très désespéré. Pourtant, ne peut-on pas voir une once d'espoir dans ce final dramatique ?

Non (rires). Je ne voulais pas qu'il y ait le moindre espoir. Certes, un personnage retrouve sa liberté, mais d'une manière très particulière. Et finalement, est-ce vraiment une liberté ? Je voulais vraiment un roman noir. Quand j'ai commencé à écrire, je ne voulais pas qu'il y ait une rédemption, une issue possible. Je parle de personnages qui sont tombés et qui n'arrivent pas à se relever. Ils sont complètement détruits, violentés par la vie et n'arrivent pas à s'en remettre. Je ne voulais que du noir.

Ce qui guide vos protagonistes, c'est la quête de liberté. Certains la trouvent dans la vie, d'autres dans la mort...

Ils la cherchent si mal qu'ils ne devraient même pas la chercher. Mes personnages sont quand même presque des cas sociaux, des handicapés sentimentalement. La liberté est pour eux quelque chose d'important, mais ils ne savent pas comment la chercher. Finalement, ils trouvent une liberté au détriment d'une autre. Et au détriment des autres.

Vous avez tenté de canaliser la violence de certains passages ?

A partir du moment où ces passages sont cohérents et justifiés par l'intrigue et les personnages, j'écris ces passages-là comme les autres. Ce qui compte pour moi, c'est la sincérité.

La taille de vos romans n'a jamais excédé 200 pages, et elle tend même à diminuer. Vous avez besoin de cette urgence dans l'écriture ?

J'ai besoin d'écrire comme ça. Ca sort comme ça. Je n'ai aucune envie de faire plus long. Ca colle avec ce que j'ai envie de raconter, ça colle à l'atmosphère. J'aime cette urgence. J'ai besoin d'elle, c'est ma manière d'être. Rien n'est forcé, c'est mon moyen d'expression. Sans lui, je perdrais en sincérité, en force. Je ne sais pas si le prochain sera encore plus court, mais une chose est certaine : jamais je n'écrirai un pavé de 500 pages !

Cela rejoint la pureté que vous évoquiez...

Oui. Et je pense aussi qu'une autre longueur diluerait mon propos.

Vous avez beaucoup travaillé dans la scénarisation. Je suppose que l'adaptation de vos romans au cinéma a dû vous traverser l'esprit ?

Le cinéma est ma première passion. J'ai commencé en faisant des courts métrages. Je suis une femme d'images, j'aime l'image, c'est ce qui me guide quand j'écris. Je pense que cela se ressent à la lecture. On y retrouve mes références cinématographiques, un langage imagé. J'aimerais beaucoup qu'il y ait une adaptation, surtout pour 'Les Anges déçus' d'ailleurs. L'ambiance, les personnages, le rythme, tout est fait pour. Malheureusement, je n'ai pas la maîtrise là-dessus, je n'ai plus qu'à attendre...

Qui aimeriez-vous voir réaliser l'adaptation ?

Vous me prenez de court ! (Elle réfléchit) Si je me laisse rêver, je choisirais David Lynch, mais je ne sais pas s'il me lit souvent... C'est irréalisable. Pour les Français, je pense à Anne Fontaine, dont j'aime le travail. Claire Denis également... Etonnamment, ce sont surtout des femmes qui me viennent à l'esprit...

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