INTERVIEW DE CHRISTOPHE DONNER Désir de vérité
Propos recueillis par Thomas Yadan pour Evene.fr, photos (c) Sébastien Dolidon - Octobre 2007 - Le 24/10/2007
La vérité comme désir, tel est l’engagement littéraire de Christophe Donner. Avec ‘Un roi sans lendemain’, l’auteur brise le mythe de la révolution française et raconte une vie rompue par la violence de l’histoire : celle de Louis XVII.
‘Un roi sans lendemain’ rend hommage à Louis XVII, non par idéologie mais par amour de la vérité. Car Christophe Donner n’aime ni les hypocrisies ni les évidences. Ainsi, en réinterprétant l’histoire du jeune Normandie à travers le projet cinématographique de Henri, héros du roman, l’auteur en profite pour renverser l’image idyllique de la Révolution française afin d’en révéler sa nature violente, illégitime et injuste. Rencontre avec un écrivain subversif dont la liberté n’a d’égale que le talent.
Vous avez écrit de nombreux romans jeunesse. Quelle différence avec le roman pour adultes ?
La taille, l’illustration, les sujets. Mais ce sont deux mondes séparés qui ont des interfaces. Il y a des romans adultes qui sont des morceaux de livres pour enfants et des réflexions dans des romans jeunesse qui sont des thèmes sérieux “d’adultes”.
Christophe Donner a-t-il des tabous ?
Bien sûr ! Les tabous sont permanents. Je les affronte, j’essaye de les dévoiler, de comprendre comment ils fonctionnent. Toute ma vie je n’ai fait que ça. Et j’en ai encore beaucoup.
Mais vous aimez dire la vérité ?
Je ne prétends pas détenir la vérité, je prétends la chercher en essayant d’aller le plus loin possible pour la révéler. Mais c’est un élan, un désir jamais assouvi. Après chaque livre tout est à recommencer, autre chose d’obscur se dessine qu’il faut éclairer.
Habituellement, vous écrivez à la première personne. Dans ‘Un roi sans lendemain’ vous utilisez la troisième personne. Quelles conséquences sur votre travail et sur le roman lui-même ?
Henri est un personnage que j’ai créé comme un autre moi, à la fois plus intelligent et plus naïf. Il découvre qu’en se racontant à la troisième personne, il se sent beaucoup mieux car se confesser, avouer, chercher des choses en soi est assez pénible. C’est un gros effort. Passer à la troisième personne en se traitant comme un personnage, ça libère. On peut cacher des choses, on peut mentir sur soi-même, se valoriser et, curieusement, aller plus loin dans la vérité. C’est une plus grande liberté qui sert à fouiller et à découvrir plus de réel.
Donc, dans ce roman, ce que dit Henri traduit les pensées de Christophe Donner ?
Dès que vous avez quelque chose de drôle, oui ! Dès qu’il y a quelque chose d’incroyable, c’est que ça m’est arrivé. J’adore raconter des histoires. Les théories, c’est une facilité, un affaissement, une paresse. Pourtant, certaines théories sont de vrais romans. La construction d’une théorie est une histoire en elle-même. Le “comment on arrive à une théorie” engendre une aventure. Dans le roman, Henri n’est plus le même après avoir appréhendé l’évolution de la théorie sur Louis XVII. D’ailleurs, ce livre m’a un peu changé, j’ai quand même travaillé dessus durant cinq ans.
Pour vous, que représente Louis XVII ?
Un saint. Comme on peut définir un saint dans la religion chrétienne. C’est-à-dire un être humain non désigné qui a la révélation après une tombée dans le vice, dans l’abjection, le péché et qui fait un chemin de sanctification. La singularité de Louis XVII est que ce parcours se produit en dix ans, dans le corps d’un enfant. Ce qui est assez unique. C’est également le saint des enfants car il marque la naissance du concept moderne d’enfant. L’enfant n’est plus un adulte miniature comme représenté, par exemple, dans les tableaux des XVIe et XVIIe siècles où il n’avait pas d’histoire personnelle ni de destin. C’est au XIXe siècle que l’enfant devient un personnage en tant que tel et c’est Victor Hugo qui est précurseur de ce bouleversement.
Hébert, le journaliste, et Robespierre ont-ils vraiment rencontré le jeune Louis XVII ?
Ce sont des faits peu célèbres mais avérés. Pour les dialogues, ils sont le fruit de mon imagination. L’imagination n’est là que pour combler les trous du réel en attendant de savoir.
Vous aimez Louis XVII comme enfant, martyr ou symbole d’une révolution que vous dépréciez ?
Les trois à la fois font une sorte de miracle. Si j’avais été élevé dans une famille aristocratique, je n’aurais peut-être pas eu envie d’écrire sur Louis XVII. Il se trouve que c’est le contraire. Dans ma famille communiste, ce jeune roi n’existait pas et de l’avoir découvert a réveillé cette révolte contre les mensonges de l’histoire.
Votre écriture est donc réactive puisqu’elle se base sur le ressentiment vis-à-vis d’une éducation ?
La réaction est négative ou protectrice. Dans mon cas, la réaction se bat contre l’évidence. Elle devient un élément essentiel de la réflexion. Ma raison d’écrire naît de la révolte. J’essaye pourtant de l’atténuer par l’humour et la distance.
Pourquoi critiquer autant la révolution qui est avant tout une émancipation intellectuelle, politique, sociale ?
La question est “Comment a-t-on réussi à faire de la révolution quelque chose de positif ?” Les Lumières ne commencent pas en 1789, c’est bien avant. Ni Voltaire, ni Rousseau, ni Diderot n’ont appelé à faire la révolution. Elle fut en réalité une situation de violence que l’on a justifiée en parlant d’un peuple qui crevait de faim, d’un Louis XVI qui aurait été un affreux dictateur, etc. On a imaginé l’Ancien Régime comme quelque chose de terrifiant. C’est faux. C’est un gros mensonge. Louis XVI n’était pas un despote sanguinaire. A son grand tort, d’ailleurs. S’il avait été un fin stratège politique, il aurait agi avec violence à un certain moment de son règne. Il était totalement incapable de faire tirer sur la foule. C’est probablement le monarque le plus gentil que les Bourbons ont engendré. Cette explosion de violence est plus de l’ordre de l’irrationnel. C’est une situation incalculable, imprévisible qui a fait que la violence s’est répandue comme un torrent d’absurdités. Ce n’est pas la misère qui a déclenché cette révolution et les choses auraient pu se passer différemment. Il n’y a pas de fatalité dans l’histoire.
Vous en arrivez à plaindre les jésuites chassés de France durant la révolution ?
Les jésuites étaient aussi la garantie de la transmission d’une culture, d’un ordre fabuleux. En détruisant le clergé, par exemple, on détruit aussi son utilité, les fonctions qu’il exerçait (hôpital, école, etc.). Un peu comme en 1968. Il y avait des vieux profs, des vieux grincheux, des conservateurs, mais leur enlever le pouvoir de transmettre fut une grande catastrophe. Je compare souvent la révolution de 1789 à un Mai 68 qui aurait duré six ans. C’est l’effondrement des barrières qui nous protègent de la violence.

Vous n’hésitez pas à décrire précisément cette violence...
La violence est pour moi une question essentielle. On l’étudie et la mesure mal. Le philosophe René Girard m’a beaucoup impressionné par sa description et son analyse de ce concept. A sa lecture je me suis tout de suite senti concerné par ma propre violence, par le mal qu’elle nous fait parce que l’on fait du mal à l’autre. J’ai une vision de la violence comme quelque chose de basique, de primitif, de permanent. D’ailleurs l’écriture est la souffrance et en même temps le soulagement de cette souffrance.
La souffrance du jeune roi est-elle la cause de sa maturité ?
Il y a deux raisons qui justifient sa maturité : il est “suréduqué” par son père et sa solitude aux Tuileries le contraint à la lecture et l’apprentissage. A 8 ans, ses parents sont guillotinés et ce grand malheur va l’éclairer, l’instruire. C’est alors une remise en question précoce de tout ce qu’il croit savoir.
Vous accusez Hébert du meurtre de Louis XVII et vous en faites un journaliste révolutionnaire accablant et perfide. Pourtant, vous semblez lui trouver des excuses ?
Si je l’excuse, c’est au nom de la littérature. C’est notre frère à tous parce qu’il écrit. C’est un créateur. Ses paroles ont un impact épouvantable mais son écriture est sublime. Il est drôle, il a un vrai talent. Encore une fois, la violence est la base de ce travail. Sans cette énergie, il n’y aurait pas de création. Hébert entretient ce rapport ambigu : il est créateur et destructeur. Ce qu’il raconte a un impact démentiel. Mais ce qui est intéressant avec Hébert, c’est qu’il ne franchit pas le pas de l’organisation concrète comme l’ont fait Lénine ou Hitler. Il n’a pas cette capacité militaire parce qu’au fond il reste un journaliste, un écrivain au service de son journal Le Père Duschene.
Aujourd’hui, avez-vous la sensation que votre livre vous échappe un peu ?
En le racontant comme je le fais en ce moment dans des interviews, je finis par ne plus le reconnaître quand je l’ouvre pour lire quelques lignes. Je suis orienté par des questions qui me font imaginer un autre livre. Il y a une sorte d’effet de re-fabrication du livre. Car, pendant que les journalistes lisent le livre, ils cherchent en même temps quelque chose. Lire en sachant que l’on doit écrire une critique dessus ou préparer une interview change toute la lecture. Ca ajoute une interprétation à la lecture basique.
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