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INTERVIEW DE CHRISTOPHER HOPE Le roman de mère-Afrique

Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr, photos (c) Guérine Regnaut - Novembre 2007 - Le 12/11/2007

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INTERVIEW DE CHRISTOPHER HOPE

De sa terre sud-africaine, Christopher Hope tient le sens de l’oppression et la science de l’ignorance organisée. Il en connaît aussi la magie et la cruauté. Son nouveau roman, ‘Les Amants de ma mère’, est une épopée vertigineuse dans l’histoire africaine.

Ses armes : la dérision, l’ironie, parce qu’il en existe jusque dans les tragédies qui ponctuent l’histoire. Sa source d’inspiration : l’Afrique, terre natale, terre de fantasme à la réalité amère. Christopher Hope a beau s’être installé dans un village du sud de la France, ce grand observateur du ségrégationnisme, du despotisme et de l’hypocrisie signe avec ‘Les Amants de ma mère’ un grand roman africain, imprégné d’histoire politique et de fantaisie romanesque.

Y a-t-il une part autobiographique dans votre roman, dans la relation à la mère ?

Oui. J’ai d’ailleurs donné au personnage le prénom de ma mère qui est décédée il y dix ans. Il aurait d’ailleurs été impossible pour moi d’écrire ce roman plus tôt. Mais il reste un mélange de réel et d’imaginaire. Je voulais aussi faire le portrait d’un personnage qui soit à l’image de l’Afrique, qui soit une mère-Afrique : grande, puissante, cruelle, séduisante, et qui n’aime pas ses enfants. C’est ainsi que se comporte Kathleen avec son fils Alexandre ou avec ses amants.

‘Les Amants de ma mère’ est particulièrement dense, riche en personnages et en événements. Quel en a été le point de départ ?

L’une des questions centrales pour moi est de savoir s’il est possible pour les descendants des colons blancs d’être vraiment Africains en Afrique aujourd’hui. La réponse politiquement correcte serrait de dire oui, mais où ? Lorsqu’on voyage en Afrique du Sud, en Côte-d’Ivoire, au Congo, au Gabon, le doute s’installe. Quand je suis allé au Mozambique et que j’ai discuté avec les fermiers blancs qui ont été expulsés du Zimbabwe par le président Mugabe, j’ai découvert qu’ils souhaitaient redevenir fermiers en Afrique, malgré tout. C’est ce qui se passe avec le personnage de Papadop dans le roman. C’est un garçon grec qui devient sud-africain puis zimbabwéen, et qui, sur la fin de sa vie, cherche encore à être Africain. Et puis l’histoire moderne de l’Afrique est une histoire de conquête et pour la plupart des Africains, il est difficile de voir ces descendants des colons blancs comme de vrais compatriotes. De mon côté, je me considère comme Africain, mais la question reste épineuse.

L’histoire tourmentée de l’Afrique du Sud vous fascine visiblement...

Quand mes écrits ont été bannis en Afrique du Sud, j’avais le choix entre rester silencieux ou partir. Je suis parti, d’abord dans l’ancienne Berlin-Est, à Moscou pendant les années de Perestroïka, à Belgrade pendant la guerre de sécession, puis en Birmanie... dans des régimes dictatoriaux où finalement je me sentais chez moi. J’en comprenais les règles, l’absurdité et la perversion du pouvoir. La culture et la langue sont différentes, mais au fond, les mécanismes sont les mêmes. Est-il possible, dans des pays à peu près hétérogènes, comme en Europe, d’avoir une minorité d’“autres” ? On voudrait répondre oui, mais c’est difficile pour tous, à cause des différences de cultures. Même dans un petit pays comme la Suisse où le niveau d’immigration est minuscule, elle pose de gros problèmes. A Berne, il y a presque la guerre entre la gauche et le parti populaire, quasi-fasciste. Imaginez comme cela peut être difficile au Zimbabwe, par exemple. On y compte entre sept et huit millions d’habitants. Pendant les années d’Apartheid, il y avait environ 250.000 Blancs. Il en reste quelque 40.000, dont 400 fermiers aujourd’hui ! Ils sont pourtant là depuis trois ou quatre générations, parlent la langue, comme des zimbabwéens. L’Apartheid est mort, mais son fantôme continue de perturber nos rêves. C’est cette absurdité, cette ironie dans la tragédie que je veux développer.

Quitter votre pays a dû être pénible ?

Mon premier recueil de poèmes, publié en 1974, a été censuré en Afrique du Sud. En 1975, j’ai pris une rigole dictatoriale, un permis de partir... mais pas de revenir. Je n’ai pas pu y remettre les pieds pendant dix ans. La racine était coupée. Mais j’étais nostalgique de l’Afrique du Sud avant même de la quitter. Ca n’était plus un pays à l’époque, mais un fantôme, une tricherie politique. Le pays commence seulement à devenir une nation, et l’identité sud-africaine reste à définir. J’essaie d’en faire un portrait imaginaire dans mes romans.

Votre premier roman, ‘A Separate development’, a été interdit en Afrique du Sud aux temps de l’Apartheid. Croyez-vous au pouvoir d’information et de mobilisation de la littérature, aujourd’hui ?

Honnêtement, non. En Afrique du Sud, pendant les années 1970-1980, avec la censure, on avait toujours au moins six lecteurs ! (rires) On pensait pouvoir changer les choses, et visiblement le gouvernement pensait la même chose. Après la chute de l’Apartheid, on a eu le président Mandela, un grand personnage. Mais aujourd’hui, la réalité est différente avec Monsieur Mbeki. Le gouvernement est en grande difficulté avec une question comme le Sida. Nous avons le nombre de victimes le plus élevé au monde, et l’administration soutenait de faux médecins qui utilisaient des vitamines contre la maladie. Il y a également un véritable tsunami de violence en Afrique du Sud. Près de soixante personnes sont tuées par jour. C’est une tuerie démocratique. Aujourd’hui, l’administration sud-africaine craint les journaux qui sont de plus en plus courageux. C’est très important, entre la censure volontaire et la sanction d’Etat. Un écrivain comme John Maxwell Coetzee a fait un scandale en Afrique du Sud avec ‘Disgrâce’. Pour le gouvernement, ce roman était dangereux parce qu’il révélait une forme de violence entièrement banale dans le pays. C’est le roman de Coetzee le plus détesté en Afrique du Sud. Mais ce genre de résonance reste une exception.

Dans le roman, vous évoquez différents régimes politiques africains, celui du Liberia par exemple. Le problème n’est-il pas que l’on essaie d’imposer en Afrique de modèles politiques qui n’y sont pas adaptables ?

Absolument. C’est un tort de croire qu’il est possible de transplanter un système gouvernemental en Afrique. Le problème tient au gouffre entre les leaders et la plupart des gens. C’est un peu comme après la chute du Mur de Berlin. Les gens parlaient d’un mur dans la tête. En Afrique, on a d’un côté ceux qui ont l’argent et les mitrailleuses, et de l’autre côté le reste du peuple. Ainsi, en Afrique du Sud, le pays le plus riche d’Afrique, l’immigration est très importante. Des gens de tout le continent sont attirés par la liberté qui existe dans le pays. On assiste pour la première fois à un vrai mélange d’Africains aux Sud-africains, mais une certaine xénophobie s’installe. Quel système proposer en Afrique ? Certains évoquent une troisième voie... Je n’y crois pas vraiment.

Vous êtes très féroce avec les explorateurs comme Livingstone...

La plupart des explorateurs se sont perdus en Afrique et ont donné leurs noms à des montagnes, à des rivières. J’en rigole, oui, mais c’est exactement la même attitude que celle des colons, de ma famille : un sens de la supériorité énorme, une stupidité immense et une fierté dans cette stupidité que je veux célébrer encore et encore pour qu’on ne l’oublie pas. Je suis aussi interpellé par le portrait de l’Afrique que faisaient les Européens. Ils sont empreints d’une sensibilité et d’un romantisme excessifs. C’est le cas chez Karen Blixen qui est par ailleurs un grand écrivain. Il doit y avoir quelque chose dans l’air ou dans l’eau en Afrique qui endommage l’intelligence des colons.

Contrairement à des écrivains comme J.M. Coetzee et Nadine Gordimer, vous utilisez beaucoup la dérision pour parler de sujets graves. Pourquoi avoir choisi cette voix ?

Ce que je trouve admirable en Europe de l’Est, malgré la pauvreté et la dépression, c’est l’humour des gens de la rue. C’est cet humour qui manque aux puissants. Avec les régimes dictatoriaux, en général, la mise en scène est très étroite. Tous emploient les mêmes couturiers, les mêmes coiffeurs, le même vocabulaire, la même phraséologie. L’humour de la rue attaque cette absurdité. Un dictateur voit l’ennemi comme quelque chose de normal, mais quelqu’un qui rit, qui voit le ridicule, ça c’est plus terrible. Lorsque j’écris, je préfère la désobéissance et l’humour. Quand ‘Les Amants de ma mère’ est sorti en Afrique du Sud, les réactions n’ont pas été bonnes parmi les Blancs, car ils sont les héritiers de la pompe et de la souveraineté de l’Ancien Régime. Ils souffrent d’amnésie et ont oublié la réalité d’antan. Pas moi.

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