INTERVIEW DE CLEMENT OUBRERIE Prendre des risques
Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Juin 2008 - Le 15/06/2008
Après Agnès Maupré, Mathieu Sapin ou Pascal Rabaté, Clément Oubrerie, le crayon de la série 'Aya de Yopougon', se plie au jeu de l'adaptation pour la collection Fétiche de Gallimard. Il a porté son choix sur 'Zazie dans le métro' de Raymond Queneau, et propose la version bande dessinée d'un texte cinquantenaire qui n'a pas pris une ride.
Clément Oubrerie a désormais fait son trou, et, il l'avoue lui-même, a maintenant gagné l'immense privilège de choisir ses projets. Le résultat est plutôt réussi : 'Moot-Moot', la série d'animation qu'il réalise avec Eric et Ramzy, vient de remporter le prix de la Meilleure série au Festival d'Annecy. Côté animation, il travaille actuellement avec Joann Sfar sur l'adaptation du 'Chat du rabbin' et prépare celle d''Aya de Yopougon', succès critique et public du rayon bande dessinée dont le quatrième volume est en cours d'élaboration. Et comme il s'ennuyait un peu, il livre en ce mois de juin un travail en solo, l'adaptation du texte de Raymond Queneau en bande dessinée.
Pourquoi avoir porté votre choix sur la Zazie de Queneau ?
Je suis un grand admirateur de Boris Vian depuis l'adolescence. Au point d'avoir lu, à l'époque, tout ce qu'il avait écrit, mais aussi de m'être intéressé à toutes ses vies parallèles : il était ingénieur, chansonnier, musicien amateur, et a même réalisé quelques petits films. J'étais très sensible à son art, au collège de pataphysique (1), et donc aussi à Raymond Queneau, qui évoluait dans cette sphère. Adapter 'Zazie…', c'était une façon de me rapprocher de cette période de l'après-guerre que je trouve fascinante, avec tout ce qui tournait autour de Saint-Germain-des-Prés, ce vivier de talents et de créations.
Pourquoi ne pas avoir directement adapté Vian ?
Je ne me sentais pas de faire du Vian. Je pense que c'est très difficile à mettre en bande dessinée. J'avais même essayé une fois, pendant mes études, c'était extrêmement délicat. Peut-être devrais-je réessayer aujourd'hui ? 'Zazie…' par contre s'y prête très bien : c'est un récit linéaire qui se déroule sur un week-end. J'aime beaucoup cette manière qu'a l'intrigue de démarrer sagement, et ensuite de partir complètement en vrille. L'effet de surprise du récit est très réussi.
'Zazie dans le métro' a déjà été illustré, adapté au cinéma également. Cela vous a compliqué la tâche d'avoir ces images en tête ?
C'est très difficile en effet. J'ai fait exprès de ne pas revoir le film de Louis Malle, mais le mal était fait parce que j'ai dû le voir étant gamin et je m'en souvenais très bien. J'ai vraiment eu un problème pour me débarrasser de Noiret, qui était très présent dans ma tête quand je faisais les recherches pour Gabriel. J'ai dû me résigner à prendre un modèle vivant pour ce personnage, afin d'avoir une image plus forte que la précédente. Il y avait aussi une version illustrée publiée chez Gallimard, par Jacques Carelman, que je n'ai lue qu'après avoir achevé la mienne. Sans faire exprès, j'ai pris le contre-pied de sa version, puisqu'il avait mis en avant le pan fantastique du récit. Moi j'ai travaillé sur le réalisme, sans effets spéciaux : le texte a déjà tant de niveaux de lecture, tant de richesses qu'il ne faut pas en rajouter je pense. Le meilleur moyen de profiter du second degré dans 'Zazie…', c'est de rester dans le premier degré. Il y existe enfin une autre version avec des illustrations de Blachon. Mais Blachon a une telle personnalité que c'est facile de ne pas faire du Blachon.
Comment fait-on pour respecter au mieux le récit sans tomber dans le texte illustré ?
J'ai pris le problème de manière plus générale, en travaillant sur la structure plutôt que sur les dialogues. Il fallait que ça rentre dans le format de la bande dessinée, poussé à soixante-dix pages, ce qui est déjà beaucoup au vu de critères bassement commerciaux. Il a fallu que je travaille sur la structure : je ne devais garder que ce qui était vraiment indispensable au récit. A moi d'adapter le rythme à celui de la bande dessinée, qui permet par exemple des cases sans texte. Je n'avais évidemment pas la prétention de réécrire Queneau : quand j'ai changé le texte, c'était à cause des coupes qui demandaient une réécriture pour la cohérence. Mais je n'ai pas cherché à couper ni à réécrire. Par contre j'ai dû élaguer : dans un roman, il peut y avoir une scène de vingt pages dans une cave avec trois personnages qui discutent. En bande dessinée, non : à la troisième page le dessin n'apporte plus rien, et il faut réfléchir à une autre solution.
Comment avez-vous abordé la langue de Queneau ?
Ce langage m'était familier, donc il ne m'a pas causé de difficultés particulières. Le texte est imagé, mais le roman ne comporte aucune image. On n'y trouve aucune description de Paris, et Queneau nous laisse même dans un flou total : dès qu'un des personnages dit où ils se trouvent, un autre le contredit. C'est une supercherie, Paris est très mouvant. C'était amusant d'essayer de montrer Paris sans le montrer. Quand les personnages se promènent en voiture par exemple, on les aperçoit dans la voiture mais on ne sait pas où ils sont. Ainsi ils peuvent se chamailler pour savoir s'ils dépassent la Sainte-Chapelle ou le tribunal de commerce. Cela permettait une grande liberté pour la mise en images.
Quelles étaient les principales différences entre ce travail à partir d'un texte et votre travail avec un scénariste ?
Avec Marguerite (Abouet, scénariste de 'Aya de Yopougon', ndlr), le processus de travail est différent : sa manière d'écrire est déjà une petite bande dessinée, elle travaille en pensant à la pagination et au découpage. Cette base est finalement proche de la bande dessinée qui en sortira. Alors qu'avec 'Zazie…', on part d'un texte littéraire. Cela représente beaucoup plus de travail que de partir d'un scénario, un vrai travail d'édition complètement nouveau pour moi. On doit transformer la nature du projet, passer d'un roman à une bande dessinée, et le roman n'a pas du tout été écrit pour ça. Environ les deux tiers du texte originel disparaissent dans mon adaptation. J'ai dû réaliser une première version de cent vingt pages, puis une de quatre-vingt-dix, et enfin celle-ci, de soixante-dix pages. C'est plus fatigant !
Avez-vous appris quelque chose avec ce nouvel exercice ?
J'apprends tout le temps. Si l'on n'apprend rien en faisant une bande dessinée ou une illustration, ce n'est pas la peine de la faire. Je ne cesse d'apprendre dans le dessin, dans la mise en scène. Pour 'Zazie…', je tenais à réaliser les couleurs moi-même, mais je ne voulais pas refaire les couleurs d'Aya. J'ai donc fait un effort de recherche pour m'en éloigner et proposer autre chose. Il n'y a rien de plus ennuyeux que les recettes éprouvées et les méthodes trop rodées. La chose intéressante dans un projet comme celui-ci, c'est de prendre des risques. Même sur 'Aya', ça ne se voit pas forcément, mais on change les méthodes d'un album à l'autre. Un dessin qui se reproduit lui-même est un dessin mort. Un dessin intéressant est un dessin qui change, qui ne cherche pas à représenter le réel. Copier une photo, un gamin de 12 ans appliqué et patient peut le faire très bien. Tout ce qu'on appelle "réaliste" dans la bande dessinée réaliste, sauf dans le cas de graphistes exceptionnels comme Moebius, ne présente aucun intérêt au niveau du dessin. C'est de la fabrication d'images sans remise en question. Il faut essayer d'appliquer une liberté dans le cadre assez contraignant du récit, essayer d'avoir une idée par case. Ce n'est pas le cas, mais dans l'idéal c'est ça : une idée par case.
Qu'en est-il d''Aya' ? Le quatrième tome est en préparation ?
Il est entièrement écrit, entièrement découpé, je commence demain ! On va vraiment se donner les moyens, puisqu'on part trois semaines à Abidjan : je vais faire des dizaines de dessins et prendre des milliers de photos. Il me faut une nouvelle base d'images : j'ai épuisé celles que j'avais avec les trois premiers tomes. J'ai besoin de nouveau matériel. En attendant, une partie de l'histoire de ce nouvel album se déroule à Paris, donc je vais déjà pouvoir commencer en attendant le départ.
C'est bien, Zazie vous aura entraîné...
Oui, ça me fait une bonne base. Et puis dans le 'Aya', l'histoire se passe dans le métro. C'est un peu 'Aya dans le métro'. En fait je mens quand je dis que je veux faire quelque chose de nouveau à chaque fois… (rires)
Pour finir, où en est l'adaptation cinéma d''Aya' ?
La boîte de production en charge du 'Chat du rabbin' de Sfar, que j'ai cofondée avec Joann, s'occupe du projet. 'Le Chat du rabbin' est en cours de fabrication, 'Aya' lui n'est qu'au stade du financement. Ce sera donc un film d'animation, l'adaptation des deux premiers albums, je pense. On mettra en avant les acteurs, puisque la première chose que l'on fera sera l'enregistrement des voix. On espère pouvoir lancer la production l'année prochaine et le sortir en 2011…

(1) Définition d'Alfred Jarry : "La pataphysique est la science des solutions imaginaires, qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité."
vos commentaires
Pour aller plus loin
Les livres associés
BD
Zazie dans le métro
de Raymond Queneau
Zazie débarque à Paris pour la première fois chez son tonton Gabriel. Le Panthéon, les Invalides...
Plus sur Zazie dans le métro Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
Roman Français
Zazie dans le métro
de Raymond Queneau
Zazie vient rendre visite à son oncle à Paris. Le métro parisien est malheureusement en grève, ce...
Plus sur Zazie dans le métro Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
BD
Aya de Yopougon
de Marguerite Abouet
L' avis de Camille : Ca se passe dans le quartier de Yopougon à Abidjan dans les années 1970. C'...
Plus sur Aya de Yopougon Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
Jeunesse
Les Dix et Une Nuits
de Marianne Boilève, Clément Oubrerie
Le sanguinaire Amabou'l al-Kazar emprisonne le père de la princesse Roudoudour et s'empare du...
Plus sur Les Dix et Une Nuits Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
BD
Aya de Yopougon
de Marguerite Abouet
'Dans les années 1970, la vie était douce en Côte d'Ivoire. Il y avait du travail, les hôpitaux...
Plus sur Aya de Yopougon Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
BD
Aya de Yopougon
de Marguerite Abouet, Clément Oubrerie
De nouveaux problèmes animent le quartier de Yopougon, à Abidjan. Les Sissoko refusent de croire...
Plus sur Aya de Yopougon Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
Jeunesse
La Ballade de Cornebique
de Jean-Claude Mourlevat
Cornebique est un jeune bouc. Suite à une déception amoureuse, il décide de quitter son village et...
Plus sur La Ballade de Cornebique Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
BD
Aya de Yopougon
de Clément Oubrerie, Marguerite Abouet
A Abidjan les problèmes s'accumulent pour Aya : Mamadou fait le 'génito' pour la femme de son...
Plus sur Aya de Yopougon Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuiteLes films associés
Comédie
Zazie dans le métro
de Louis Malle
Le séjour mouvementé à Paris de Zazie, une provinciale de 10 ans pleine de malice et de vie.
- Plus sur Zazie dans le métro
Les événements associés
Festivals
Festival international du film d'animation d'Annecy 2008
La renommée du Festival d'Annecy n'est plus à faire. Hayao Miyazaki, Michel Ocelot ou encore Nick Park ont été célébrés dans ce premier festival compétitif international. L'animation sous...
Plus sur Festival international du film d'animation d'Annecy 2008 Réservez vos places sur fnac.com
Séances spéciales
Rebelles
Quel est le point commun entre Boudu le clochard, Zorro le héros masqué et le jeune Antoine Doinel qui passe son temps à faire les 400 coups ? Chacun, à sa façon, est un rebelle. Certains...
Plus sur Rebelles Réservez vos places sur fnac.com
Séances spéciales
Exposition Fnac Arludik Le Chat du Rabbin
À l'occasion de la sortie en salle du film 'Le Chat du Rabbin', adaptation par Joann Sfar et Antoine Delesvaux de la bande dessinée de Sfar, la Fnac en partenariat avec la galerie Arludik...
Plus sur Exposition Fnac Arludik Le Chat du Rabbin Réservez vos places sur fnac.comLes stars & célébrités associées
-
Clément Oubrerie
Dessinateur françaisNé le 1966Après avoir suivi des études d’arts graphiques à l’Esag (Ecole supérieure d'arts graphiques), Clément Oubrerie part deux ans aux Etats-Unis où il publie ses premiers livres pour enfants. De...
- Plus sur Clément Oubrerie
-
Raymond Queneau
Ecrivain françaisNé à Havre Né le 21 Février 1903D’abord adhérent au mouvement surréaliste, Raymond Quenaud se détache de celui-ci en 1929 pour tracer son propre chemin littéraire et devenir un écrivain majeur du XXe siècle. Il s'...
- Plus sur Raymond Queneau
« Raymond Queneau »
3 personnes ont déjà commenté cet article
Voir les commentairesVous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez3
-
Marguerite Abouet
Scénariste de BD ivoirienneNé le 1971Arrivée à Paris à l’âge de 12 ans où elle rejoint son grand frère, Marguerite Abouet cesse d’étudier plus vite que prévu, multiplie les petits emplois alimentaires pour se consacrer à l’...
- Plus sur Marguerite Abouet
fil culture
-
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez01/06 Michael Mann à la Mostra -
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez01/06 Le Louvre sauve deux trésors de l'... -
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez01/06 Rencontres à la Maison des... -
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez01/06 Aurélie Filippetti recrute Kim...
nouveautés
club arts
les Avis des membres
-
30/05/2012 06h14 Moi qui n'aime pas lire , j'ai du lire ce livre dans le cadre du cours de français en 4e année secondaire . J'avais le choix...
Voir tous les avis
VOUS AIMEZ
citation du jour
« Les mamans, ça pardonne toujours ; c’est venu au monde pour ça. »
de Alexandre Dumas
En savoir plus sur cette citationVous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez-
Membres (7)
privilèges
autres livres
agenda
PROCHAINEMENT




















01.Tout le monde n'a pas le destin de Kate...
de Fred Ballard02.L'affinité des traces
de Gérald Tenenbaum03.Serenitas
de Philippe Nicholson04.Le bonheur selon Bouddha
de Davina Delor05.Le vieux qui lisait des romans d'amour
de Luis Sepulveda