mardi 09 février

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L'optimiste volontaire

INTERVIEW D’ERIC-EMMANUEL SCHMITT


Philosophe, dramaturge et romancier, Eric-Emmanuel Schmitt nous raconte sa 'Vie avec Mozart' ou comment la musique lui a permis d'adoucir sa vie. Sur une scène littéraire pessimiste et nombriliste, l'écrivain passe pour un vilain petit canard optimiste...


Vous vous définissez comme un écrivain populaire ?

Je serais fier qu'on le dise. Mais le succès est souvent fluctuant. Il y a dans mon envie d'écrire la volonté de faire ce grand écart entre l'homme cultivé, philosophe et l'envie de parler à tout le monde. Longtemps j'ai résumé cela en disant que je voulais écrire des livres et des pièces qui pouvaient être lus par mes amis intellectuels et mes grands-mères qui n'avaient pas fait d'études. C'est d'ailleurs pour cela que je parle de Mozart. Charmant, il va vers l'autre, offre une mélodie et en même temps décrit l'humanité dans sa complexité et sa richesse. Ce qui me plaît beaucoup, c'est lorsqu'on me dit qu'on relit mes livres, qu'on revoit mes pièces, que l'on passe à un second degré de lecture. Une de mes grandes admirations littéraires est Marguerite Yourcenar qui disait que la littérature avait quelque chose à voir avec la sagesse. Sage pas au sens de retenu, retraité, réservé, mais sage au sens de plus à même de comprendre la complexité de nos vies, de gagner une forme d'intelligence des autres, de sérénité éventuelle, d'apprivoiser ses propres peurs, ses angoisses. La littérature faisait partie de ce mouvement-là, on n'écrivait pas des livres simplement pour écrire des beaux livres, pour être applaudi. Tout cela me paraît très vain.


Vous croyez donc encore au rôle de l'écrivain ?

J'ai cette candeur de croire que les livres peuvent servir à quelque chose. Des livres et des musiques ont changé ma vie, m'ont enrichi, m'ont rendu différent. Dans 'Ma vie avec Mozart', ce que je raconte est vrai. La musique est liée à ma vie intime et ma vie spirituelle. Elle nous aide à construire nos vies spirituelles, nous apaise, nous console, nous redonne de la joie, nous rend allègre, nous fait danser, chanter. On ne parle pas de ce pouvoir hallucinant. On a des conversations stupides du genre "J'aime tel chanteur, tel musicien", "Est-ce que tu as entendu cette version ?" Des conversations de golfeurs qui parlent de trous. L'art peut nous apporter ce que la philosophie est impuissante à faire. La philosophie cherche à comprendre. Tandis que l'art exalte, célèbre. La peinture célèbre le visible, la musique l'invisible. Le romancier est celui qui célèbre la vie humaine et sa complexité. L'art nous aide à vivre.

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Pas la philosophie ?

Je suis philosophe mais je ne fais pas de la philosophie ce qu'elle n'est pas. Elle est une tentative de comprendre le monde. D'un point de vue antique elle était sagesse, puis elle est devenue une recherche de la vérité : chose qu'elle est impuissante à faire. Nous ne saurons jamais ce que nous faisons sur Terre. L'art n'est pas dans cette tentative de compréhension, mais plus une tentative de révélation. Il nous remet du côté de la vie, alors que la philosophie n'est qu'une tentative d'analyse, d'élucidation.


Pourquoi le choix de l'épistolaire pour ce roman ?

Je suis un écrivain profondément oral. Peut-être parce que je viens du théâtre. Toute parole est portée par un corps, qui parle et qui s'adresse à un autre corps. Je peux difficilement faire autrement. S'il n'y a pas une structure dialogique, je ne me sens pas à l'aise. C'est ce qui permet l'ouverture, le dialogue, l'échange, la possibilité de la rencontre, d'évoluer d'une réponse à une autre, une contradiction.


Un roman accompagné d'un CD : tel était votre projet ?

Je me suis battu dès le début. Il était plus facile pour ma maison d'édition de sortir un disque traditionnel. J'ai pensé qu'il fallait être généreux si je parlais de musique. Tout le monde n'a pas une discothèque. Je voulais faire jouer une interactivité. Trouver une forme dialogique dans un texte qui dit "je". Mettre en scène, dramatiser dans ma propre vie les moments où la musique arrive et la faire venir. Ce qui renforce la proximité entre l'auteur et le lecteur, créer une disponibilité. Le lecteur va entendre la musique d'une façon différente.


Comment sortir de l'absurdité qui nous est imposée ? Sartre répond par la possibilité de pouvoir créer sa propre vie et d'assumer ses responsabilités. Vous, par la musique ?

Je trouve que la musique nous met dans des états proches de la méditation. Il y a deux sortes de musique religieuse chez Mozart : celle de la créature qui se tourne vers Dieu - presque toute son oeuvre - et quelques moments planants où l'on est dans l'au-delà des sentiments, dans une sorte d'apesanteur où la musique exprime la non-expression. Je voulais montrer que la musique me conduit parfois à cet état.
Je suis un existentialiste du côté de Pascal plus que de Sartre. Là où Sartre voit de l'absurde, de l'insignifiant, moi je vois du mystère, un sens qui m'échappe. Penser que si l'on ne saisit pas le monde dans son intelligibilité, c'est à cause des limites de notre esprit et non des limites du monde. Kierkegaard ou Pascal disent que si je ne saisis pas le monde dans sa totalité signifiante, c'est parce que je suis limité. Il y a une humilité, une sagesse, alors qu'il y a peu d'humilité sartrienne. Il a échoué à faire sa morale. Mais ce n'est pas une critique. C'est l'un des philosophes que j'admire le plus. Contrairement à Sartre qui est un existentialiste athée, je suis un existentialiste croyant.


Donc Dieu existe ?

Je ne sais pas. Croire n'est pas savoir. Pour moi, Dieu est un minimum présent dans chacun des hommes sous la forme de sa question. Le besoin de réponse ne doit pas nous faire oublier la persistance de la question. Notre réponse n'est juste qu'une réponse parmi d'autres et pas la vérité. La philosophie m'a appris à faire le deuil de la philosophie. Le deuil joyeux de la vérité. La superstition des siècles précédents, c'était croire. Aujourd'hui, c'est ne pas croire. Dans tous les cas c'est superstition, car ce n'est pas interrogé. Je raconte toujours des histoires de rencontres qui montrent que la vie est plus riche que ce que l'on imagine. Je présente toujours des êtres qui croient savoir. C'est Sigmund Freud dans son cabinet, l'écrivain dans 'Les Variations énigmatiques', moi au début de 'Ma vie avec Mozart' qui vient d'inventer le nihilisme. Puis la porte s'ouvre, la vie entre et dit "Attention ce n'est pas si simple." Il y a une phrase de Nietzsche qui dit : "Le jour est plus profond que le jour ne l'imagine." Je trouve qu'elle illustre ce que je fais.


Votre refus d'introspection crue et totalement anti-métaphysique vous place en marge. Pourquoi ce choix ?

Par pudeur et par style. Je crois que c'est en disant peu qu'on dit beaucoup. Cette espèce de retenue est une manière de laisser une place à l'autre. J'ai souhaité qu'il s'agisse d'un homme universel. Je suis un écrivain de l'espérance dans un monde désespéré. Je suis à rebrousse poil. Ce n'est pas volontaire. C'est moi. Je ne peux pas penser autrement. Mais mon optimisme est volontaire. 'Ma vie avec Mozart' évoque des instants de vie où il est difficile de maintenir le cap. Je ne consens pas à ce qui décline, aux forces descendantes, dépressives. L'optimisme et le pessimisme partent du même constat que la vie est douloureuse, parfois tragique et injuste. Le pessimiste consent en disant : "La vie c'est de la merde." Tout est de la merde sauf moi pour la plupart des pessimistes. L'optimiste ne consent pas à penser que ça ne vaut rien, il pense qu'il doit transmettre le monde. Dans mes livres, la transmission est un thème récurrent, comme celui de la responsabilité du monde qu'on livre.


Très antithétique en cette rentrée littéraire où des Houellebecq et des Dantec se partagent l'affiche ?

Tous les Becs et les Tecs ! Je comprends parfaitement le pessimisme. Cette résignation. Mais parfois c'est une pose qui donne dans nos sociétés l'air plus intelligent. Et cela m'agace particulièrement. Il n'y a rien de plus facile aujourd'hui que d'être cynique et pessimiste. Le pessimisme est un vrai préjugé contemporain, la langue de bois de notre époque. Quand on est optimiste, on est niais, on ne connaît pas le malheur. C'est tout le contraire, l'optimiste est celui qui connaît bien le malheur, mais qui ne consent pas.


Jamais d'introspection alors ?

C'est mon esthétique et mon éthique. Parler de soi si ça parle des autres oui sinon…

Vous êtes un humaniste ?

Je revendique ce mot. Un humaniste interrogatif. Lorsqu'on ferme une porte, je la rouvre. Dans 'La Part de l'autre', j'explique que le mal indépendant n'existe pas. La pulsion du mal est inscrite en chacun de nous sous la forme de l'égoïsme, de notre volonté de jouir, d'être heureux en se moquant des autres. Qu'est-ce que manger si ce n'est détruire, prendre la part de l'autre ? Cette fois-ci au sens de l'assiette de l'autre. Nous sommes des animaux avec cette part d'égoïsme profond et le mal est radical comme le dit Kant. On ne peut pas ne pas faire de mal, mais on en fait plus ou moins selon ce que l'on décide. Le but de 'La Part de l'autre' était de montrer qu'Hitler n'est pas l'autre mais moi "si". Moi, dès que je me mets à simplifier, à désigner un coupable plutôt qu'à analyser. C'est pour cela que je dis à la fin que la bête est en moi et il faut juste la tenir dans la cage. Un énorme appel à la responsabilité individuelle, pour lutter contre les tensions qu'il y a en soi. Et je ne sais pas si on y arrive.


La responsabilité jusqu'à sauver Dieu. Ce que vous dites dans 'Le Visiteur' ?

Déresponsabiliser Dieu du mal que font les hommes. Quand on me dit "est-ce qu'on peut croire en Dieu après Auschwitz ?", moi je réponds que les hommes ont fait Auschwitz. Ce sont les hommes qui inventent le nazisme. Je ne demande pas où est Dieu pendant cette période. Je vois ce que font les hommes. Il y a un christianisme dont je me sens proche c'est celui de Pascal. Dieu ne se mêle pas des histoires des hommes, puisqu'il a fait l'homme libre. J'ai besoin de croire que nous sommes libres pour pouvoir croire à la morale et à la responsabilité. Et si Dieu est juste une fiction que l'homme invente pour l'homme, c'est une fiction utile. Si Dieu est la meilleure chose que l'homme rêve pour l'homme, c'est encore très utile.


Jésus, Pilate, Diderot, Freud, Hitler, Mozart...

De bonnes fréquentations. Bon, il y a Hitler au milieu. Je choisis de les enlever de leur piédestal et de les réintégrer dans l'humain. Un jour peut-être écrirais-je un livre sur Schubert, qui est un musicien qui me parle beaucoup. Mais pour le moment je me lance dans l'écriture d'une histoire purement fictionnelle.


Propos recueillis par Mélanie Carpentier et Thomas Yadan pour Evene.fr - Octobre 2005


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