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INTERVIEW DE DAVID B. Le monde des livres

Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Avril 2007 - Le 26/04/2007

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INTERVIEW DE DAVID B.

Nouvelle série pour David B. : ‘Par les chemins noirs’ nous emmène dans la ville utopique de 1919 au milieu d’un monde décomposé nourri à l’espoir sans limite du sortir de la Grande Guerre. Entre petite et grande histoire, le compère de Blain ou Sfar nous entraîne dans son monde hors du commun. L’album fait partie de la sélection officielle d’Angoulême 2008.

David B. Un surnom mystérieux qui cache l’un des auteurs les plus originaux de ces dernières années. Catalogué comme le André Breton de la BD après la sortie de son recueil de rêves ‘Le Cheval blême’ il y a maintenant 15 ans, ce cofondateur de l’Association a su se tracer une voie unique, un univers mystique et érudit porté par un graphisme étrange, schématique et décalé. Et puis finalement, en lui parlant, il est plutôt normal ce David B...

Quels sont ces “chemins noirs” que vous proposez d’explorer ?

J’ai repris ce vers d’Aragon, “Par les chemins noirs”… Le but n’est pas de montrer des choses apparentes, mais d’aborder cette époque par des chemins détournés. Ainsi, dans ce tome, je commence avec les bas-fonds, les histoires de gangsters, et on partira ensuite vers les marges de la politique, de la littérature et même de la religion avec l’ésotérisme. Ca a été un moment de floraison de toutes sortes d’idées même les plus folles, une des plus folles étant cette ville de Fiume dont je parle ici, encerclée par l’armée, mais dans laquelle on était libre de faire à peu près n’importe quoi jusqu’au moment où les gens se sont lassés du n’importe quoi et où la ville a chuté. Un moment de joyeux bordel avant qu’on remette tout ça au pas… C’est venu de ma passion pour cette espèce de fête qu’ont été les années 1920, puis la fin de la fête qu’étaient les années 1930. Je ressens une passion esthétique, historique et culturelle pour ces années-là.

Vous semblez prendre beaucoup de plaisir à évoluer dans l’histoire, à croiser les personnages réels et imaginaires.

Je m’y sens très bien. Pour moi, je ne fais pas de la bande dessinée historique : le contexte est historique, mais j’essaye de faire des personnages qui vivent à l’intérieur de ça. Ce qui m’intéressait c’était le brassage : comment finalement les gens peuvent se mélanger sans se mélanger. Après la guerre, certains ont refusé de rentrer à la maison. Dans une Italie encore très rurale, la guerre a fait, peut-être plus qu’ailleurs, une espèce de brassage incroyable. J’avais lu par exemple que les paysans du fin fond des Pouilles étaient tout étonnés de voir les fils de leur maîtres souffrir avec eux dans les tranchées. On était encore dans une société moyenâgeuse avec un patron idéalisé, et cette découverte de l’égalité devant la mort explique à mon avis les mouvements sociaux d’après-guerre. C’est un peu tout ça que je voudrais montrer.

Quand on lit un récit historique, on ne peut s’empêcher d’y trouver une résonance actuelle. Etait-elle voulue ?

S’il y a une résonance actuelle, elle se fait en creux car maintenant, tout ce que je raconte a disparu. Les mouvements culturels sont assez pauvres, notamment dans la littérature où ils ont peu de portée. Avec nos technologies, ce sont la musique et le cinéma qui dominent. Il y a plus de mouvements musicaux que de mouvements littéraires ou picturaux. On ne voit plus cette effervescence qui existait encore après 1945. Ce n’est plus du tout notre époque. Il y avait un mouvement commun, les gens voulaient arriver à quelque chose ensemble, par tous les biais possibles. La guerre de 1914 devait être la dernière des guerres, la “der des ders”, alors que tout le monde s’acheminait vers la seconde qui allait être encore pire. Maintenant c’est l’individualisme.

Etes-vous nostalgique ?

Des grandes guerres qui font des millions de morts ? Ah oui ! (rires) Sérieusement, je ne crois pas être nostalgique. Je vis bien dans mon époque, je profite de toutes les chances qu’elle me donne et je tente de créer mon petit mouvement culturel à moi tout seul… Et j’ai l’impression que la bande dessinée est un des derniers endroits où on peut encore participer à quelque chose. J’aimais cet aspect quand je travaillais à l’Association, et je le retrouve chez Futuropolis.

Le personnage-clé de cet album est le poète-soldat Gabriele d’Annunzio. Comment l’avez-vous découvert ?

C’est un personnage qui est déjà apparu dans la bande dessinée sous le crayon d’Hugo Pratt, mais c’était le Gabriele d’Annunzio d’après Fiume. Je l’ai découvert à travers cette histoire de Fiume et son rôle dans la Première Guerre mondiale. C’est un personnage qui fait le lien entre sa génération et la génération suivante. C’était quelqu’un qui se rattachait au courant symboliste, un courant des années 1900 qui a complètement disparu avec la guerre. Mais il était suffisamment ouvert pour accueillir des gens d’autres horizons, il avait cette énergie de la découverte perpétuelle. C’était un pont. Il était ouvert à tout : littérature, politique, et même aventure guerrière puisqu’il a tenu à s’engager à un âge avancé en 1914. C’est d’ailleurs symptomatique : il aurait pu être officier d’infanterie mais il demande à être aviateur, chose totalement nouvelle à l’époque.

Et aujourd’hui il est tombé dans l’oubli...

Même en Italie, il passe pour un fou, il a disparu des mémoires. Fiume était une réponse aux gouvernements qui ont dit “La guerre est finie, on se remet tous au boulot.” Beaucoup de jeunes qui se sont découverts ne voulaient pas s’être battus pour rien. En Italie, les soldats devaient rentrer la nuit, sans fanfare, sans défilé, à cause des troubles sociaux. Les officiers ont été très choqués, comme si la victoire avait été une honte. Il s’est créé une espèce de classe d’où sont sortis les fascistes, les communistes, mais aussi les surréalistes par exemple, dont beaucoup ont fait la guerre.

Ce personnage est donc un poète, et une fois encore on remarque la place prépondérante du livre dans votre oeuvre.

Le livre est en effet très présent. C’est un véhicule formidable. C’est dans les livres que je trouve des informations sur la manière dont les gens vivaient à cette époque-là. Pas seulement dans les livres d’histoire, mais dans les souvenirs, les témoignages, les biographies… On trouve plein de détails très vivants. D’où le début de mon histoire : je trouvais ça marrant de voir ça par le petit bout de la lorgnette en racontant l’histoire de ces pillards. Fiume résume bien ces années, avec toutes les qualités de liberté qu’elle pouvait avoir, mais aussi tous les défauts inhérents au laxisme. La liberté totale finit par devenir complètement écoeurante. Les gens n’en peuvent plus, ils se retournent tous les uns contre les autres parce qu’ils n’ont pas d’échappatoire.

Récemment est également paru ‘Le Jour où…’, ouvrage collectif sur les vingt ans de France Info. Une trentaine d’auteurs racontent un événement, et vous vous êtes attaqué à la fatwa contre Salman Rushdie. Pourquoi ce choix ?

Au début j’avais choisi la guerre du Golfe, mais en huit pages, c’était vraiment pas évident. L’affaire Rushdie semblait plus simple. Je me suis documenté, et j’ai vu que c’était aussi touffu et impossible à traiter… C’est ce qui m’a fait choisir le point de vue des ayatollahs. C’était frappant de voir comment les ayatollahs ont réagi à ça : c’était la première fois que des musulmans de leur pays condamnaient un musulman qui vivait en Occident. Ils ont eu l’intelligence - si l’on peut dire - d’effacer les frontières. Ca a été un des premiers mauvais effets de la mondialisation, c’est intéressant. Les meurtres autour de l’affaire, d’éditeurs, de traducteurs, l’ont tous été dans des pays occidentaux. Cette projection islamiste, en faisant de leur combat un combat mondial, était un début. Bien avant Al-Qaida.

Et une fois encore vous touchez un autre sujet récurrent dans votre travail : la religion. Elle est même présente dans votre dessin, parfois proche des icônes. Pourquoi une telle fascination ?

J’ai été plongé là-dedans quand j’étais enfant ou adolescent. Je n’y ai jamais cru, mais je me suis rendu compte que ça pouvait agir comme un moteur chez certains. Je m’intéresse en fait aux personnes qui essayent de trouver une manière d’organiser le monde. Ceux qui ont une théorie et sont capables de dire : “Le monde est comme ça, je le sais.” Ces personnages qui vont vouer leur vie à essayer de se concentrer sur un sujet. Dans l’entre-deux-guerres, l’ésotérisme était quelque chose de très présent. Dans le fascisme italien par exemple, dans une petite frange bien sûr, on trouve quelques illuminés qui poussent le truc à un point qu’on n’imaginerait pas. Dans le nazisme c’était pareil. Ces personnages qui vont toujours plus loin, ce sont eux qui m’intriguent.

Vous vous êtes fait connaître avec ‘Le Cheval blême’, un recueil de rêves, vous avez cofondé l’Association, bref vous avez multiplié les expériences pour élargir le champ des possibles de la bande dessinée. Vous avez de nouvelles idées ?

Bien sûr ! D’autant que ce champ des possibles est illimité, c’est ce qui est bien avec la BD. Mon travail est à la fois une recherche de choses nouvelles - sans chercher la nouveauté pour la nouveauté -, mais aussi une exploration de mon propre travail. Comme lorsque je fais ‘Les Complots nocturnes’, en écho au ‘Cheval blême’, sur mes rêves. C’est important de prendre le temps, de donner à son travail une continuité. Je veux développer ça sur un temps assez long.

Prochaine série : un projet sur les gangsters.

Cette série sur le milieu sera non seulement un moyen de m’atteler à un domaine que j’adore, le polar, mais aussi l’occasion d’aborder un nouvel angle de vue sur la société. C’est ce que défendait Manchette, en parlant du roman noir comme d’un dénonciateur social. Je n’ai pas l’ambition de dénoncer, mais de montrer, oui. Le premier tome parlera du gang des Postiches, dont l’existence n’est pas innocente. Les années 1980, des années de désenchantement après les années 1970. On retourne au boulot, on fait du fric. Le modèle n’est plus Martin Luther King ou Jimi Hendrix, c’est Bernard Tapie. Le Pen commence à percer… Ces histoires sont une façon de parler du monde dans lequel on vit, tout simplement.



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