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INTERVIEW DE DAVID SEDARIS Sur le fil dérisoire

Propos recueillis par Maud Denarié pour Evene.fr - Mai 2009 - Le 18/05/2009

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INTERVIEW DE DAVID SEDARIS

Méconnu en France, David Sedaris est un véritable phénomène littéraire aux Etats-Unis. Mais loin de se prélasser dans la futilité du succès, l'écrivain continue à arpenter les routes d'Europe et d'Amérique pour lire et présenter son dernier livre 'Je suis très à cheval sur les principes', un recueil d'anecdotes aigres-douces puisées au coeur d'un quotidien pour le moins insolite.

Armé de son inséparable carnet de notes, l'écrivain observateur continue sa quête des moindres curiosités des uns et des autres, juste pour le plaisir de saisir l'instant propice, d'en extraire la sève et d'écrire des histoires. Avec humilité et simplicité. Comme un colporteur de souvenirs, David Sedaris s'approprie ces quelques étranges parcelles de vie de peur qu'elles restent happées par la vitesse du temps qui passe. Préservant précieusement ces moments drôles, crus, fugaces, choquants, poétiques, il nous livre sur un plateau l'intimité de tous, sans oublier la sienne.

Vous avez déjà publié bon nombre de livres. Quand avez-vous commencé à écrire ?

Je suis allé dans une école d'art mais je me suis vite rendu compte que je n'avais pas de talent. Comme on dit en anglais, je suis "talentless". Puis à l'âge de 20 ans j'ai commencé à écrire un journal. Chaque jour je l'ouvrais et j'y ajoutais une nouvelle anecdote jusqu'à ce que naisse un jour un livre. Aujourd'hui encore j'utilise le même procédé en espérant toujours m'améliorer.

Vous vous inspirez de vos proches pour caractériser vos personnages. Où s'arrête le réel et où commence la fiction ?

Dans ce livre, la nouvelle "Ce que j'ai appris" est de l'ordre de la fiction. Elle s'inspire d'un discours que j'ai donné à l'université de Princeton. A part quelques raretés, 97 % de mes écrits sont tirés de vraies expériences. Mais il faut admettre que j'aime exagérer... J'ai toujours voulu écrire des histoires sur ma vie car l'expérience des lectures publiques - ça fait maintenant quinze ans - m'a appris que la complicité avec le public vient avant tout de l'authenticité. Les gens aiment y ressentir le vécu.

Si vos textes sont des parts de vie de votre quotidien, on ne peut parler de nouvelles. Comment qualifier votre genre littéraire ?

Je dirais qu'il s'agit d'"essais personnels". Aux Etats-Unis, ce genre est une tradition littéraire. On appelle ça des histoires courtes, des histoires vraies.

La mise en scène de vos expériences et de vos rencontres exige un grand sens de l'observation. Travaillez-vous à l'aiguiser ou est-ce inné ?

J'ai toujours mon cahier à portée de main sur lequel j'écris tout ce qui attire mon attention. Hier, par exemple, j'ai vu un chef de train demander à l'assistance de la monnaie sur 10 euros. Un vieil homme moustachu, âgé de 80 ans, l'a interpellé et a commencé à rassembler ses pièces, une à une, lentement, sous le regard agité du contrôleur impatient... Cette scène fut si délicieuse que je me suis empressé de la noter sur mon carnet pour la garder précieusement. J'aime relever chaque événement bizarre, drôle, dégoûtant ou choquant. Parfois les choses sont si extraordinaires que je les écris instinctivement dans ma tête. La vie ressemble à une histoire. Ce n'est pas l'incroyable qui compte mais l'authentique, le spécial. L'important dans cette démarche est de trouver les raisons de ce "spécial", de le transcrire, et de façonner une forme littéraire à l'atmosphère vécue.

On parle de vous comme d'un écrivain à l'humour cinglant mais vous réussissez très bien à susciter beaucoup d'autres émotions. Est-ce volontaire ? Y a-t-il derrière votre écriture une démarche particulière ?

Je travaille en effet à mélanger les genres. Lorsque je lis en public, j'attends de voir l'effet sur les spectateurs et ensuite je modifie mes textes. Je me nourris des rires pour parfaire mes histoires et les faire perdurer. Et pour cela, il faut nourrir l'humour de tristesse, de chagrin. A l'état pur l'humour n'existe que dans l'instant et se dissipe dans le temps.

Vous faites souvent preuve de dérision, de remise en cause personnelle. Peut-on dire que l'écriture vous a changé au fil des ans ?

Tous les écrivains sont des opportunistes et je pense être le pire d'entre eux. Ceux qui ont des délais - d'ordre éditoriaux par exemple - sont des vampires qui sucent le sang des gens qui croisent leur chemin. Moi, je suce le sang des victimes que je choisis. Il y a dix ans, j'étais dans le métro à Paris, en présence d'un groupe d'Américains extrêmement bruyant. L'un d'entre eux a parlé de moi à voix haute et dit : "Regardez ce gars, sûr qu'il est français, il pue !" Je n'ai évidemment pas réagi. Puis ils ont ensuite cru que j'étais un pickpocket. Un comble ! Alors j'ai minutieusement tout noté dans mon carnet et j'en ai fait une nouvelle. Les gens m'ont souvent demandé les raisons de mon silence après de tels actes impolis et vulgaires. Mais je leur réponds toujours que si j'étais intervenu, l'histoire n'aurait pas existé. Leur débilité a finalement nourri mon récit, et mon porte-monnaie par la même occasion... Voyez quel vampire je suis !

Le fait d'animer des lectures publiques vous situe à la frontière de la littérature et de la scène. Avez-vous déjà envisagé de créer des dialogues pour le cinéma ou le théâtre ?

J'ai travaillé en collaboration avec ma soeur Amy, qui est comédienne, et nous avons écrit six, sept spectacles joués à New York. Mon copain Hugh a aussi participé à nos projets en créant les décors et il est vrai que l'expérience d'écrire pour le théâtre fut riche et passionnante. En revanche, je n'ai jamais eu envie d'écrire pour le cinéma même si j'adore y aller ! D'autant que ce qui fait la qualité d'un film, ce sont les flingues... Or, je n'ai jamais rien écrit qui soit en lien de près ou de loin avec ça. (rires) On me sollicite souvent et j'admets que c'est agréable. Le réalisateur de 'Juno' m'a d'ailleurs contacté mais j'ai refusé. Un film reste figé dans le temps alors qu'une pièce de théâtre et les lectures en public évoluent au fil des années. Lectures et pièces de théâtre sont comme des bébés. Contrairement au film, elles grandissent et mûrissent peu à peu.

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