samedi 21 novembre

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“Dépasser le genre”

INTERVIEW DE DOMINIQUE SYLVAIN


Quand Viviane Hamy vêt de noir ses publications, elle n’oublie pas de les ourler de talent. Preuve en est avec Dominique Sylvain, femme de polars en série, qui, en ce printemps, prend d’assaut les rayonnages. Du nouveau avec ‘L’Absence de l’ogre’, du revu dans ‘Baka’ et un poche : ‘La Fille du samouraï’. De là à dire qu’il y a phénomène...


Alors que les sakuras de son Japon d’adoption renaissent, Dominique Sylvain est à Paris pour respirer l’air de ses héroïnes. Ses romans sont à son image, moins sombres que colorés, moins compassés qu’hétéroclites ; leur alchimie tient du fragile équilibre entre détails du quotidien et imagination débordante. Conversation avec une “dingue” du polar qui jongle allègrement avec les genres.


Dans 'L'Absence de l'ogre', vous évoquez le cyclone Katrina, était-ce le point de départ du roman ?

Non, le cyclone s'est greffé au roman. Je voulais donner un passé à Ingrid, pour la mettre en avant parce que son potentiel n'était pas complètement ouvert. Le meilleur moyen était de revenir sur son adolescence américaine, et j'ai imaginé qu'elle avait passé une partie de son adolescence à la Nouvelle-Orléans. Au départ, j'avais l'intention d'évoquer le monde des jardins à Paris, l'idée m'est venue en observant les jardiniers au printemps, qui est une saison qui me touche particulièrement, c'est une vraie période de renouveau. Et j'ai pensé que la Nouvelle-Orléans serait un lieu assez naturel pour le côté luxuriant de sa végétation. Cela m'a permis de faire un lien entre le thème du désastre et le thème de la verdure.

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Dans votre dernier roman vous faites allusion au 'Da Vinci Code', que pensez-vous de ce type de roman policier ? Bon pour la promotion du genre ?

C'est parti d'une histoire vraie. J'avais eu un très bon contact avec des libraires l'an dernier lors d'une signature. Ils m'ont raconté que des clients leur avaient demandé le "codavachi" ou "les foutreries d' escarpin". Mettre des détails très réalistes dans mes histoires me plaît, et j'ai trouvé ça tellement croustillant que je n'ai pas pu m'en empêcher ! Et puis inclure une petite blague permet de suggérer un problème au lecteur tout en en plaisantant. Je n'ai pas lu le 'Da Vinci Code'. Ce qui m'a frappée en revanche c'est que j'ai vu à Tokyo pas mal de gens le lire dans le métro. J’ai réalisé que c'était un phénomène planétaire. Maintenant est-ce que ce succès va nous aider, nous auteurs de polar ? La seule chose qu'on puisse faire c'est de continuer à écrire le mieux possible et de travailler le mieux nos intrigues. Ce que les gens plébiscitent est très aléatoire.


Etes-vous sensible aux critiques ?

Evidemment j'écoute les critiques mais je fais les choses comme je le sens. Ce qui m'intéresse, au-delà de l'intrigue, c'est surtout le style, la jubilation de l'écriture. J'écris des polars parce que c'est un style qui me convient bien, mais ce qui me plaît c'est de dépasser le genre. Avec la série Ingrid et Lola; je me suis ouverte à la comédie parce que je trouvais qu’il y avait des domaines à investir. De la même façon, dans 'Baka', j'ai souhaité flirter avec le fantastique. C'est ça qui est intéressant : les romans qui dépassent les genres, comme ceux de Bret Easton Ellis ou de Murakami.

Lire la critique du livre ‘L’Absence de l’ogre’ de Dominique Sylvain

Une autre dame du polar est publiée chez Viviane Hamy : Fred Vargas. Que pensez-vous de son oeuvre ?

Parfois il arrive que l’on nous compare car nous sommes éditées par la même maison d'édition, Fred Vargas et moi sommes deux femmes du même âge. Je crois qu’on est toutes les deux des foldingues du style, avec la même jubilation pour la langue, mais cela donne des résultats complètement différents. Mais je n'aime pas qu'on nous compare. On a deux visions du monde propres : j'ai peut-être une vision plus moderne de la France, due au fait que je vis en Asie. Même si les Japonais gardent leurs traditions, ils vont de l'avant, alors qu'en France on ressent une certaine peur du changement. Mais on retrouve aussi des valeurs communes dans le sens où elle dépeint des personnages qui ne sont pas seuls, qui fonctionnent avec une petite tribu.


C'est peut-être quelque chose de très féminin, justement, le fait d'être entourée plutôt que d'agir dans la solitude...

Oui, c'est vrai. L'empathie, la communication, c'est dans nos gênes. Il est possible que le fait qu'on soit toutes les deux des femmes ait quand même une importance.


Dans 'La Fille du samouraï' vous critiquez en filigrane le monde de l'image, est-ce simplement un point de départ pour ancrer le roman dans la réalité ou une réelle volonté de dénoncer ?

On peut le percevoir comme une dénonciation mais je dénonce rarement dans mes histoires, je préfère laisser voir. J'essaye d'écrire mes scènes de façon à ce que tout un tas de points de vue et de sensibilités différentes s'expriment. C'est ensuite au lecteur de faire son choix. Mais je me méfie beaucoup de la littérature qui essaye de donner des leçons au lecteur. C'est à nous de faire ressortir nos émotions le mieux possible et au lecteur de réagir. Donc, dans 'La Fille du samouraï' mon propos n'était pas vraiment de dénoncer. Mais c'est un sujet qui me touche, je n'aime pas la télévision. J'ai arrêté de la regarder depuis 17 ans. Le polar dénonciateur, comme ça a été le cas dans les années 70, est totalement dépassé. Comment voulez-vous avoir la liberté de création si a priori vous cherchez à convaincre ?


Vos romans sont foisonnants, mais le lecteur ne se perd pas, comment faites-vous ?

Je prépare beaucoup mes histoires avant de me lancer dans l'écriture. J'ai tendance à avoir une imagination débordante et ça me demande un travail colossal pour me concentrer sur l'histoire. J'arrive malgré tout à faire des histoires foisonnantes. Au fond, c'est une question de tempérament. Je me suis aperçue ces derniers temps que j'ai tendance à rendre mes héros plus réalistes. En leur donnant de réelles motivations, leurs réactions sont plus logiques et les choses se mettent en place plus facilement. Après c'est une question de méticulosité. Ceci dit, même si il y a un gros travail de préparation, il y a aussi toutes les surprises qui peuvent intervenir au cours de l'écriture.


Comment vous est venue l'idée du duo original Ingrid-Lola ?

J'ai d'abord pensé à Lola. Il y avait eu le 11 Septembre et je me suis demandée comment écrire après ça. Est-ce qu'il faut écrire des histoires noires quand les gens sont angoissés ? N'aurait-on pas besoin d'autre chose ? Donc j'ai voulu trouver une nouvelle série qui mélangerait le noir et la comédie. Lola est quasiment arrivée tout de suite, telle quelle, il fallait qu'elle soit plantureuse parce que d'une certaine manière il fallait qu'elle soit réconfortante et vraiment présente dans un monde qui devenait inquiétant. J'étais sûre qu'elle aurait une comparse car une comédie passe par les dialogues, l'échange. Je voyais quelqu'un de physiquement différent de Lola, plus jeune, pour que ça soit dynamique. Puis je me suis dit que ça serait intéressant de faire d'Ingrid une Américaine afin de faire ressortir nos différences avec ce pays, mais aussi les choses positives de leur culture. Et c'est devenu limpide. Le duo s'est mis à fonctionner et ça m'a permis de créer des situations comiques.


Est-ce que Dominique Sylvain se reconnaît un peu dans son double personnage central ?

Je pense qu'il y a plus de moi dans ces deux femmes que dans le personnage de Louise Morvan. Comme je me lançais dans la fiction, je pensais qu'il serait plus prudent d'inventer un personnage qui soit quasiment à l'opposé de moi. Je n'avais pas envie de tomber dans le nombrilisme de la première oeuvre, et je ne l'ai pas regretté. Mais au bout d'un moment, j'ai eu le sentiment d'être arrivée au bout de quelque chose. J'ai voulu des personnages plus chauds, plus charnels. Comme je voulais plus d'humanité, je me suis dit que c'était peut-être le moment de me mettre un peu plus en elles. Ca aurait été délicat avec un seul personnage mais avec un duo de personnages si différents, on parvient à se mettre au milieu sans être trop repéré. Car je crois que l'écriture, ce n'est pas la psychanalyse, on est juste des transmetteurs. Ca me permettait de donner un peu plus de moi-même dans un but d'efficacité, tout en gardant une distance.


Avez-vous pensé à vous essayer à un genre différent du polar ?

Oui, j'ai fait quelques fois des petites échappées à travers les nouvelles. Mais je me dis que finalement le polar est un prétexte et qu'au fond, je fais vraiment du roman. Les contraintes du polar sont parfois difficiles à gérer mais je suis bien à l’aise dans ce genre pour le moment. A chaque fois que je réfléchis à une histoire, il y a toujours une histoire de morts (rires) c'est presque devenu une tournure d'esprit !


Pouvez-vous nous en dire plus sur votre prochain roman ?

Je n'ai pas encore eu le temps d'y travailler ni d'y penser très sérieusement. Mais quelques images me sont venues. Le fait de retravailler 'Baka' m'a permis de retrouver le personnage de Louise Morvan. Je pense que ça serait intéressant de réécrire un Louise, de manière à laisser reposer Ingrid et Lola, elles ont eu quatre aventures consécutives et je me méfie des mécaniques trop bien huilées. J'ai déjà vu un personnage émerger, un jeune homme dans une DS, il s'appelle Valentin, il ressemble un peu à Romain Duris, ébouriffé, brun, un peu paumé. Je me suis aperçue que cette image, c'était finalement une France contemporaine par rapport aux Trente Glorieuses, quand tout allait bien, qu'il y avait du travail pour tout le monde, que les problèmes d'immigration étaient moins cruciaux... C'est peut-être de ça dont j'ai envie de parler mais c'est un sujet difficile.


Propos recueillis par Claire Simon et Thomas Flamerion pour Evene.fr - Mai 2007


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Dominique Sylvain

Dominique Sylvain

Ecrivain française
Née à Thionville le 30 Septembre 1957

Journaliste puis responsable de la communication interne et du mécénat chez Usinor, Dominique Sylvain vit pendant une douzaine d'années à Paris. Avec sa famille, elle décide de s'envoler pour Tokyo, métropole qui lui inspire son premier roman, 'Baka', publié en 1995. Puis c'est à Singapour qu'elle écrit 'Soeurs de sang' et 'Travestis', en 1997 et 1998. Dominique Sylvain retourne alors [...]

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