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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
INTERVIEW DE JEAN D’ORMESSON Le temps qui passe et le temps qui dure
Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr - Mai 2007 - Le 29/05/2007
On le dit infatigable, on le croit atemporel. Il observe, écrit, publie et court la France à la rencontre de son public. Jean d’Ormesson réapparaît cette fois sous la forme du chroniqueur et nous offre avec ‘Odeur du temps’ de plonger dans la mémoire olfactive des belles lettres.
Le regard est pénétrant, le sourire chaleureux, Jean d’Ormesson ne faillit pas à sa réputation. A Saint-Malo, sous les fracas du temps breton, il reçoit avec la courtoisie d’un hôte de qualité, dont l’érudition vient réveiller nos mémoires littéraires endormies. Amoureux fou de ses pairs, il s’appuie sur leur sagesse pour dire le monde qu’il habite et son plaisir indissimulable de partager avec sa fille les joies de la publication.
‘Odeur du temps’ sort aux éditions Héloïse d’Ormesson. Qui a eu l’idée de cette collaboration père-fille ?
D’abord, disons les choses comme elles sont, je l’ai fait pour donner un livre à ma fille Héloïse. Elle a créé sa maison d’édition il y a deux ans et demi. J’aime beaucoup ma fille, mais elle voulait le faire sans moi, alors je n’ai pas levé le petit doigt pour l’aider. Je ne suis intervenu à aucun moment, je n’ai passé aucun coup de fil. Je crois même que paradoxalement, ça l’a aidée. Et puis je me suis dit qu’il était quand même bizarre que ma fille ait sa maison d’édition et que je ne lui donne rien. J’ai publié il y a huit mois un roman qui s’appelle ‘La Création du monde’ et dans quelques mois, Bouquin va reprendre cinq ou six de mes livres. Elle a eu l’idée, entre les deux, de publier un choix d’articles.
Le livre regroupe une sélection de vos chroniques en tant que journaliste. Pourquoi ce recueil ?
J’avais déjà fait cet exercice il y a vingt-cinq ans avec un recueil qui s’intitulait ‘Jean qui grogne et Jean qui rit’. Il s’agissait surtout des chroniques politiques, sur l’international, sur Jean-Paul II, sur Mitterrand. Là, ce sont des chroniques qui s’étendent à peu près sur trente ans, entre 1969 et 2007. On a choisi un peu moins d’une centaine d’articles auxquels je n’ai absolument rien retouché. Ils traitent essentiellement des livres, mais aussi des voyages - la Méditerranée, les îles grecques, l’Italie - et d’amis. Ce qu’on peut dire de ‘L’Iliade’, de Flaubert ou de Proust, vieillit peu. Il y a également quelques chroniques sur des gens qu’on a peut-être un peu oubliés, comme Bernard Frank, et d’autres sur des contemporains, comme Nourissier, Sollers, Patrick Besson... Tout cela réuni donne une sorte d’image de la vie culturelle pendant trente ans.
Y avait-il une volonté de pérenniser votre travail journalistique ?
J’ai dit à ma fille que rien ne vieillissait mieux que les articles et qu’il était un peu suffisant de penser que ces textes écrits assez vite - je pense qu’un article doit être écrit vite, qu’un article que l’on travaille pendant deux jours n’est pas bon, qu’il doit être écrit presque aussi vite qu’il est lu, dans l’émotion - puissent faire l’objet d’un livre. Je me suis demandé si cela valait la peine de reprendre des choses qui, par définition, sont éphémères. Je lui ai rappelé cette définition du journalisme par Gide, “J’appelle journalisme ce qui sera moins intéressant demain qu’aujourd’hui”, et celle de Péguy : “rien n’est plus vieux que le journal de ce matin, et Homère est toujours jeune”. Elle m’a dit qu’il fallait écarter les articles politiques qui vieillissent, garder ceux sur les livres, sur la Sicile, sur l’île de Rhodes... Elle a fait un choix que nous avons réparti en onze chapitres précédés d’une petite préface pour les situer et les coordonner.
L’idée du temps, plus historique que nostalgique, hante votre oeuvre. Pourquoi une telle prédominance ?
Le temps a joué un rôle considérable dans tout ce que j’ai écrit parce que je pense très fort qu’il est l’élément essentiel de toute philosophie et de toute littérature. Chez Proust cela s’appelle ‘A la recherche du temps perdu’, chez Yourcenar, ‘La Présence du temps’. On peut dire que Marx développe une philosophie économique de l’Histoire. Et le temps a deux caractéristiques. D’abord il passe, mais en même temps il dure. Parce que le temps passe, tout, absolument tout, passe : nous, mes articles, les livres... L’espace change, l’univers se dilate, et la seule chose qui ne passe pas, c’est ce qui passe sans cesse, le temps. J’ai essayé de choisir des articles qui ne soient pas trop touchés par le temps. C’est ce qu’on dit d’ Homère, de Flaubert, de Toulet. On me demande souvent quels sont les plus grands écrivains contemporains. Il est trop difficile de répondre. Nous ne savons pas ce qui résistera au temps. On peut le dire pour les gens que l’on a connus. Je crois par exemple qu’Aragon est un immense écrivain. Pas seulement un écrivain de notre temps, mais je crois qu’il s’inscrit dans la lignée de Montaigne, de Hugo, de Chateaubriand, de Flaubert, de Proust. Je crois que Yourcenar aussi durera - c’est moi qui l’ai fait entrer à l’Académie, contre l’avis de mes confrères. Mais j’en suis déjà un peu moins sûr, parce que ce que l’on peut lui reprocher, paradoxalement, c’est d’être un peu trop académique et solennelle. Il lui manque l’ironie et la distance.
Vous êtes un académicien très médiatisé. Besoin de lumière ou volonté d’ouverture d’une institution fermée ?
Ne croyez pas que je sois un acharné des médias. Prenons la télévision. Nous savons qu’elle menace les journaux. La télévision, c’est un peu comme l’Amérique. Elle règne sur le monde, mais on sait qu’elle est déjà menacée par la Chine, par l’Inde. Je crois que la télévision, elle, est menacée par internet. Mais pour le moment, un livre qui ne passe pas par la télévision a peu de chances de survie. J’ajoute qu’un livre qui passe à la télévision est aussi un livre menacé, parce que la télévision transforme le livre en spectacle. Je ne crois pas qu’être bon dans les médias soit le signe qu’on est un bon écrivain. Je ne crois pas non plus qu’un livre qui se vend bien soit forcément bon. Et puis oui, l’Académie qui a une image presque caricaturale doit bousculer ses traditions. Elle doit s’ouvrir à la télévision, puis à internet ! Parfois je rechigne un peu à aller à la télévision, mais j’y trouve aussi de l’amusement, de l’intérêt dans la communication.
En tant qu’académicien, pensez-vous que l’idée de francophonie soit dépassée parce que trop liée au colonialisme ?
C’est une question difficile. Malraux disait : “La France n’est jamais plus la France que quand elle est la France pour les autres”. C’était une sorte de progressisme par rapport à la France renfermée sur elle-même. Mais ce progressisme peut se renverser. C’est là que va se nicher le colonialisme. La francophonie qui témoignait d’une volonté d’ouverture était en fait le dernier avatar du colonialisme. Le débat est très confus et on ne peut pas juger trop vite. Il faut avoir une attitude d’ouverture, non protectionniste, non dominatrice, et rester modeste.
La France a dominé l’Europe pendant trois siècles, et l’Europe dominait le monde. Le français est rendu obligatoire pour les actes publics en 1539, sous François 1er. Frédéric II de Prusse est un ami de Voltaire, Catherine la Grande est une amie de Diderot. Puis tout s’écroule en 40 quand la France est battue par l’Allemagne. Le français n’a plus jamais repris sa place. Il y a trois époques dans la littérature qui correspondent à ce règne du français : les classiques, de Corneille à Rousseau, les romantiques, de Chateaubriand à Baudelaire et l’entre-deux-guerres, avec Montherlant, Aragon, Valery, Gide. Tous ces gens étaient traduits en anglais, maintenant ce sont les autres qui sont traduits en français. La formule dit que la francophonie est une sorte de ghetto littéraire... la question est très compliquée.
Et la littérature-monde, c’est une nouvelle appellation ou un nouveau concept ?
Toute littérature est liée à une langue. Certaines langues ont un statut international, d’autres non. Est-ce qu’un écrivain du Kerala en Inde, du Cameroun, doit écrire en anglais, en français, ou dans sa langue d’origine ? Il est naturellement tenté d’écrire en anglais pour avoir plus de lecteurs. Cette question est la traduction culturelle du problème de la mondialisation. La mondialisation se fait au détriment des moins forts. On souhaite une littérature mondiale mais l’anglais et le français sont encore assez forts pour dominer...
Vous participez au festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo. Le voyage nourrit-il nécessairement la littérature ?
La littérature s’est de tous temps nourrie de voyages. Il n’y a qu’à voir Hérodote ou ‘Les Mille et une nuits’. Et puis il y a une phrase de Céline que j’ai également beaucoup aimée. Il dit que le voyage est un petit vertige pour couillons. Est-ce qu’il est nécessaire de voyager pour produire de la littérature ? Non. Il y aussi des adversaires du voyage. Chateaubriand disait : “l’homme n’a pas besoin de voyager pour s’agrandir”. Giraudoux, lui, dit : “Veux-tu connaître le monde, ferme les yeux”. C’est plutôt l’idée du voyage qui nourrit la littérature. Comme Baudelaire le disait : “nous avons de si beaux projets de voyages qu’en général le voyage est moins beau que le projet”.
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