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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
INTERVIEW DE JEAN HATZFELD Guerre et littérature
Propos recueillis par Amélie Petit pour Evene.fr - Septembre 2005 - Le 30/09/2005
On le connaît pour ses récits sur le Rwanda, 'Dans le nu de la vie' et 'Une saison de machettes', dans lesquels il faisait parler les victimes, puis les bourreaux de la guerre. Avec 'La Ligne de flottaison', envoûtant roman aux contours imprécis, Jean Hatzfeld met en scène un reporter de guerre. Il nous parle de la littérature, de la guerre, du journalisme et de l’amour.
Pouvez-vous revenir sur la différence d’écriture entre des récits tels que 'Une saison de machettes', 'Dans le nu de la vie' et votre roman 'La Ligne de flottaison', qui vient de paraître aux éditons du Seuil ?
'Dans le nu de la vie' et 'Une saison de machettes' étaient des récits pour lesquels j’étais parti de personnages réels que j’avais rencontrés dans un village du Rwanda, et dont j’avais transcrit la parole. Pour 'La Ligne de flottaison', qui est une fiction, c’est très différent puisque j’ai affaire à une réalité, mais pas à des personnages réels : ce sont des personnages que je construis plus classiquement, comme un romancier, à partir de rencontres que j’ai réalisées tout au long de ma vie de reporter. On dit souvent que la fiction, c’est l’imaginaire. Ce n’est pas tout à fait vrai : la fiction, c’est une autre manière de reconstruire la réalité. Ca permet de la remettre en scène et de la représenter différemment. Par exemple, condenser plusieurs personnages dans un seul, ou faire se rencontrer des personnages qui ne se sont jamais rencontrés réellement, et de les faire parler sur des sujets qui nous tiennent à coeur comme : qu’est-ce que l’écriture, qu’est-ce qu’écrire sur la guerre, comment écrire sur la violence sans l’atténuer, pourquoi à un moment donné on est lu quand on écrit sur la guerre et à un moment donné on ne l’est pas, est-ce qu’on a le droit de voler une histoire à quelqu’un qui ne veut pas qu’on la raconte, un certain nombre de considérations de journalistes, que j’ai, comme ça, remis en scène dans ce roman.
Vous parlez d’un problème de concordance des temps entre la littérature et la guerre.
Ce que je veux dire par là, c’est que la littérature journalistique - puisque le journalisme est aussi une littérature - c’est une littérature du présent. On écrit au présent, sur un événement présent pour des gens qui lisent au présent. La littérature romanesque est une écriture au passé pour des lecteurs au futur. Donc, on se sert de trois temps : le passé, le présent, le futur, alors que dans la littérature journalistique, de mon point de vue, on ne se sert que du temps présent. Donc, c’est à la fois passionnant parce que c’est très direct, et à la fois limitatif parce que l’on emploie un seul temps au lieu de trois.
Vous parlez également d’un décalage, d’une "forme d’impuissance qui vous rend minable, une forme de lassitude", une "méfiance ou découragement de raconter"... Les amis de Frédéric lui conseillent d’écrire un livre mais lui se sent incapable de mettre des mots "intelligibles" sur ce qu’il vit en reportage. Peut-on dire que le drame de Frédéric, c’est d’être muet ?
Non. Il n’est pas muet, puisqu’il écrit. Le personnage, qui est donc un correspondant de guerre qui revient à Paris avec la bonne résolution de ne plus jamais retourner à la guerre, est effectivement un personnage qui a un gros problème de communication. Il a énormément de mal à raconter et à transmettre à son entourage et notamment à sa compagne, dont il est très amoureux, ce qu’il a vécu. Il est assez malheureux et frustré de ça, et c’est en partie pour ça, à mon avis, qu’il écrit - puisque souvent, les écrivains sont des gens qui s’expriment mal. Ce n’est pas toujours vrai mais c’est souvent le cas. Il écrit comme journaliste, et à un moment, quand il se pose à Paris, il écrit un roman. Donc il ne se tait pas. A un moment donné se pose le problème d’écrire un livre sur la guerre. Une de ses consoeurs lui dit qu’il devrait écrire un livre. Et lui dit : pourquoi ? Il y en a déjà tellement… Elle lui répond : ce qui a un intérêt, c’est ton malaise. De la guerre, tu ramènes un malaise, que tu es incapable de maîtriser et dont tu es obsédé à diffuser. C’est ce malaise, la transformation sur toi de la guerre, qui fait un livre. Je pense que c’est un peu ça la réalité de ce Frédéric, et un peu la réalité de mon roman.
A Paris, toute conversation lui rappelle irrémédiablement des souvenirs de reportages. En même temps, cette ville est beaucoup décrite, comme un quotidien familier.
On s’aperçoit qu’au fil des jours qu’il passe à Paris, il éprouve beaucoup de difficultés, et surtout qu’il a une immédiate complicité avec des gens qui ont vécu la guerre, soit des reporters comme lui, soit des gens qu’il a connu à la guerre et avec lesquels il communique par e-mail. Il aime Paris, c’est d’ailleurs un bon vivant, mais, à chaque fois, il est ramené en arrière.
Emese semble savoir dès le début que Frédéric va repartir - elle ne le laisse jamais le lui dire. En fait, Emese semble bien plus lucide au sujet de Frédéric qu’il ne l’est lui-même.
C’est tout à fait ça, c’est même le plus terrible dans leur histoire. En fait, ce roman, c’est une histoire d’amour. Tout simplement. C’est l’histoire d’un couple amoureux, Frédéric, personnage principal du début du livre et Emese, personnage principal de la fin du roman. Lui revient avec des bonnes résolutions mais un peu de naïveté aussi. Elle, une jeune femme hongroise d’origine, ne croit pas du tout aux valeurs universelles de la guerre, ni à toutes ces réflexions que Frédéric peut avoir à ce sujet. Emese s’aperçoit qu’elle devra toujours partager Frédéric avec cette guerre qu’elle déteste et elle le vit très mal. Finalement, elle est plus bloquée que Frédéric dans leur dialogue. Quand Frédéric lui dit "et si je n’y retournais pas ?" et elle lui répond : "mets les choses dans le bon ordre : commence par ne plus y retourner, et dis-le après."
Pouvez-vous revenir sur cette expression dont vous qualifiez les journalistes : "sous-intello surengagé" ?
Je pense qu’effectivement, un bon reporter accepte l’idée formidable de se laisser submerger par un événement et de l’écrire dans cet état de bouleversement, sans tenter de le dominer à l’aide de concepts ou d’une érudition particulière. Parce qu’un événement est toujours quelque chose d’imprévisible, notamment la guerre, et qui a une vie propre. En cela, c’est un "sous-intellectuel". Il est aussi surengagé parce qu’il doit aller jusqu’au bout, physiquement et intellectuellement. A mon avis, le travail intellectuel sur les événements doit être fait à partir du travail des journalistes mais pas par les journalistes. Ce travail doit être fait par les intellectuels, comme les philosophes. Les journalistes sont un peu les intermédiaires entre les événements et les intellectuels.
Pouvez-vous revenir sur cette autre expression : "la guerre nous montre ce que nous cessons d’être" ?
Je ne sais plus qui a dit ça... je l’ai mise dans la bouche d’un philosophe mais je ne sais plus si je l’ai lue, inventée, entendue dans la bouche d’un copain au bistro... Je trouve que c’est une très belle phrase. Ca veut dire que les guerres sont des moments de rupture, pas seulement des moments de sauvagerie, de dérapage, des conséquences d’objectifs géopolitiques quelconques... A un moment donné, l’histoire, au lieu de se dérouler de manière linéaire, a une espèce de trou d’air qui est une guerre. Frédéric en reparle à un moment donné à un dîner, où on lui demande s’il n’en a pas marre de parler d’une guerre dont personne ne veut entendre parler, et il répond : non, à un moment donné ça changera, à un moment donné on est lu, à un autre non, à un moment donné on est cru, à un autre non... C’est comme ça, justement parce que les guerres sont toujours en train de nous montrer ce que nous sommes en train de cesser d’être, et les gens n’ont pas envie, le plus souvent, de savoir ce qu’ils sont en train de cesser d’être, parce que c’est trop angoissant. Donc il refusent d’abord l’information, avant de s’y faire.
Une dernière question : est-ce vrai, cette anecdote du journaliste en reportage qui se repasse des films qu’il a vu à Paris, et qu’il a comme imprimé sur sa rétine ?
Non ! Non, non... Vous voyez, c’est ça qui est merveilleux avec un roman. Beaucoup de romanciers le racontent, on a du mal à les croire et en fait c’est tout à fait vrai. A un moment donné, vous décrivez le personnage que vous maîtrisez un petit peu, et puis au moment où vous écrivez il commence à avoir sa vie propre. Il commence à vivre sur votre machine à écrire... Cette histoire m’est arrivée au moment où je l’écrivais. Non, je n’ai jamais connu de confrère capable de ça, mais peut-être que je le souhaitais...
C’est dommage...
Oui. Mais vous voyez, c’est un peu ça, un roman, relier par l’écriture des personnages que l’on a rencontré ou non. Dans le journalisme, on ne peut relier que des événements et des gens qu’on a rencontrés. Ce personnage, je ne l’ai pas rencontré encore, j’espère le rencontrer un jour... Je l’ai écrit avant de l’avoir rencontré.
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