INTERVIEW DE JEAN-PIERRE SIMÉON « Nous avons un besoin urgent de poésie »
Propos recueillis par François Aubel - Le 17/02/2011
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Avec Juliette Binoche pour marraine, le 13ème Printemps des Poètes s'ouvre le 7 mars sur le thème des infinis paysages, lesquels devraient atteindre des latitudes insulaires : cette édition est associée à l'année des Outre-mer. Véritable missionnaire de la poésie en France, Jean-Pierre Siméon, directeur artistique de la manifestation, revient sur son engagement en faveur de la « cause des poètes ».
Rue de Valois. Ministère de la culture. En ce matin glacial de février, la présentation la presse du 13ème Printemps des poètes se transforme en chaleureux hommage. Andrée Chédid, une des grandes muses de cette manifestation nationale (qui a donné son nom au prix de la poésie chantée) s'est éteinte la veille. « Si la poésie n'a pas bouleversé votre vie, c'est qu'elle ne vous est rien », écrivait celle-ci qui, comme le rappelle Jean-Pierre Siméon, directeur artistique de la manifestation, a toujours placé très haut l'exigence d'être dans le partage et le don du poème. Une offrande qui constitue l'essence même du Printemps qui cette année met à l'honneur quatre poètes, Michel Butor, René Depestre, André Velter et Kenneth White. À quelques jours du coup d'envoi de cette nouvelle édition (retrouver le programme complet des manifestations sur
), Jean-Pierre Siméon revient sur l'aventure du Printemps, convaincu que notre société a besoin de cet art vivant comme objection aux démagogies régnantes.
D'où vous vient cette envie, ce besoin même, de porter la poésie dans l'espace public ?
Le besoin de partager la poésie est né avec mon goût de la poésie. Pour moi, la poésie a toujours été une parole adressée, une parole qui suscite par principe un interlocuteur actif, et donc le dialogue, la rencontre. D'autre part, et c'est une position plus personnelle, je me suis toujours engagé en tant que citoyen, en faveur d'une culture partageable par le plus grand nombre, dans l'esprit de l'éducation populaire, car je crois que, plus que jamais, la culture artistique est un des fondements d'une communauté humaine adulte. De tous les arts, la poésie, tout en étant l'un des plus exigeants dans ses formes et dans ses intentions, est paradoxalement le plus partageable.
Pensiez-vous qu'un jour le Printemps des Poètes atteindrait cette dimension avec une version américaine (à Boston), des événements au Japon ou au Maroc cette année ?
Non, je n'imaginais sans doute pas que cela prendrait une telle dimension, mais j'étais plus optimiste que beaucoup au début, car d'une part très conscient du dynamisme de la poésie, de la création contemporaine et de ses acteurs, et d'autre part convaincu que dans notre monde du tout spectacle, la poésie manifeste une intériorité, l'occasion d'un autre regard sur le monde, dont le besoin est évident. Je ne suis donc pas étonné que le Printemps des Poètes mobilise autant de monde, particulièrement à l'étranger, où l'on a souvent moins de préventions contre la poésie, et où elle demeure même parfois un art populaire, comme dans le monde arabe.
Pensez-vous que l'on reçoive aujourd'hui la poésie de la même manière qu'en 1986, quand vous avez initié pour la première fois une « semaine de la poésie » ?
Jean-Pierre SiméonNon, heureusement, la perception de la poésie a changé, parce que nombreuses ont été les initiatives du genre de celle que j'ai prise en 1986, initiatives, il est intéressant de le noter, venues comme on dit « d'en bas », et cela fait maintenant 20 ans au moins que partout, des poètes, des libraires, des bibliothécaires, des enseignants pionniers ont témoigné en faveur de la poésie, notamment contemporaine, et ont contribué à éroder lentement les préjugés, malentendus qui séparaient le public des œuvres.
Évidemment, la pratique des lectures, aujourd'hui courante dans tous les domaines littéraires, mais initiée par les poètes, a largement contribué à ce renouveau en désacralisant la présence du poète et en permettant un accès au livre de poésie, que les circuits habituels de diffusion avaient marginalisé. On doit ainsi saluer l'action novatrice, dans les années 70, de poètes enseignants et militants, tels que Christian da Silva, Paul Vincensini, Georges Jean ou Jacques Charpentreau…
Depuis 2001, le début de l'aventure du Printemps, avez-vous noté des évolutions majeures dans les modalités de transmission et dans celles de réception de la poésie ? Est-ce qu'en treize éditions, le Printemps a réussi à pulvériser, sinon à réduire, les clichés autour de la poésie ?
Il y en a me semble t-il des évolutions, mais il est encore difficile, en plein cœur de l'action, de les évaluer précisément. Il est clair qu'aujourd'hui, une meilleure visibilité est donnée à la petite édition, mais aussi que l'expression et la transmission orale du poème ont pris une importance notable, renouant au reste avec une ancienne tradition qui s'était absentée de France, mais qui a perduré sur bien des continents. Il faut noter par exemple les très nombreuses initiatives prises maintenant par les compagnies de théâtre, et les CD de lectures de poèmes.
Enfin, il va de soi qu'une bonne part de l'information poétique passe aujourd'hui par le net. Il y aurait par contre beaucoup à dire – mais ce n'est pas le lieu – sur la diffusion des poèmes sur le net ; on se rend compte ici de l'ambiguïté de ce médium ; d'une part il permet de toucher un très grand nombre de lecteurs, mais d'autre part l'absence de hiérarchie des valeurs peut nuire, en mêlant à la poésie des ersatzs de poésie, à la cause des poètes. Quant à la réception de la poésie, je pense surtout que nous avons contribué à rendre plus présente la création contemporaine. Peut-être commençons-nous à dissiper l'écran des représentations fausses et des malentendus dont souffre la poésie dans l'opinion commune, mais cela est un long combat ; le jour où il sera gagné, il n'y aura plus besoin de Printemps des Poètes. Ces clichés doivent être combattus très tôt ; cela suppose donc aussi une meilleure formation des enseignants ; ils en sont eux-mêmes souvent victimes.
Parmi les clichés, il y a celui qui voudrait que les français ne lisent pas ou peu de poèmes. Or, l'édition de poésie se porte très bien, comme le prouve la richesse de votre base de données intitulée « la Poéthèque »…
Oui, la poésie se vend plus qu'on ne le dit. Elle donne même parfois l'exemple de ventes importantes. Ainsi, l'anthologie « les poètes de la Méditerranée » chez Gallimard a été vendue à 8.800 exemplaires en cinq semaines... Beaucoup de titres à petits tirages par ailleurs bénéficient d'un atout que n'ont pas les autres livres : leur durée de vie. Le livre de poésie est « de rotation lente », mais il peut faire l'objet de lectures, de relectures publiques pendant plusieurs années. Le Printemps des Poètes par ailleurs prouve, par l'assistance toujours plus nombreuse aux rencontres initiées pendant le mois de mars, qu'il y a un vrai public pour la poésie ; comme le prouve également le succès du Marché de la Poésie, des nombreux festivals, etc.
13ème Printemps des PoètesVous travaillez beaucoup avec les établissements scolaires, mais est-ce que l'école permet encore de s'initier à la poésie ?
Beaucoup a été fait dans le milieu scolaire, notamment dans les écoles primaires, pour rénover l'enseignement de la poésie, par exemple en proposant d'autres modes d'appropriation du poème que la récitation ou l'explication de texte, et surtout en renouvelant le répertoire proposé aux jeunes. Le Printemps des Poètes, par ses propositions, a contribué à diversifier les pratiques pédagogiques ; il donne du sens à l'apprentissage de la diction, la lecture des poètes, en présentant la poésie comme un art vivant.
Il reste sans doute beaucoup à faire, et c'est évidemment une question de formation des enseignants d'abord, raison pour laquelle nous avons travaillé depuis plusieurs années avec la Conférence des Directeurs d'IUFM et que nous initions très régulièrement des formations auprès des enseignants.
En ces temps de crise, certains prétendent que nous avons un besoin accru de poésie, qu'en pensez-vous, vous qui avez écrit « Le poète ne console de rien, il creuse » ?
Oui sans doute, nous avons un besoin plus urgent que jamais de poésie, mais sûrement pas en effet comme une consolation, une fuite du réel ou l'enjolivement d'une réalité pénible. Si nous avons besoin de poésie, c'est qu'elle est « un extraordinaire accélérateur de la conscience » (Roberto Juarroz), qu'elle est une objection à l'affadissement de la langue, au conformisme des représentations, à l'omniprésence du divertissement. La poésie, de ce point de vue, est le gage d'une lucidité et d'une compréhension dynamique de la complexité ; c'est de cela dont nous avons besoin en temps de crise, et non de dérivatifs confortables.
Vous dites en même temps que la création poétique contemporaine incarne une objection aux démagogies régnantes...
La poésie, quelles que soient ses formes, mais quand elle est marquée par une intensification de la langue, est sûrement une objection aux langues vides et molles qui dominent, aux langues de bois de toutes sortes, à la désinvolture que manifestent les média audio-visuels ou écrits dans les représentations du réel.
La poésie est une objection à l'extériorité dominante, au règne du superficiel, aux modes dominants de la relation à l'autre, fondés sur les principes de la compétition, de la conquête au détriment de la rencontre et de l'échange.
Découvrez les plus belles citations sur la poésie.
Michel Butor, à qui vous rendez hommage cette année, (ainsi qu'à André Velter, Kenneth White et René Depestre) écrivait en 1964, dans 'Répertoire' : « Notre existence quotidienne est un mauvais feuilleton par lequel nous nous laissons envoûter ». Une manifestation comme le Printemps des Poètes est-elle un moyen de sortir de soi, d'aller vers l'autre ?
Je crois que la poésie exige, dans un double mouvement paradoxal, un retour sur soi, une ressaisie de soi-même, une reconcentration d'une part, et d'autre part, par ces moyens, une ouverture à la profondeur du réel qui nous entoure. Quoiqu'il en soit, un poème est toujours un « dépaysement » qui nous contraint de remettre en question nos habitudes d'existence, nos certitudes.
Les poètes que nous mettons en exergue cette année sont des poètes qui ont une faim du monde, qui invitent à la traversée, à l'inconnu, à la prise en compte de l'immensité du monde. En cela, ils portent une énergie d'espérance qui nous venge de tous les replis apeurés.
Pour revenir à ce que vous appelez des « éclairages » sur des oeuvres, vous avez choisi de mettre en lumière celles de quatre auteurs au lieu d'une seule les précédentes années.
Et parmi eux, il y a notamment René Depestre, le Haïtien des Corbières (il vit à Lézignan). Est-ce un moyen de célébrer à travers cet auteur la richesse poétique d'Haïti, île où, comme le dit Dany Laferrière, « le fil de la vie n'a pas été rompu par le séisme » ?
Oui sans doute, le choix de René Depestre a été un salut fraternel à nos cousins d'Haïti, qui sont nombreux à avoir enrichi la poésie française, comme un Jean Metellus par exemple, mais c'est aussi l'occasion, à travers lui, de saluer les poésies francophones d'Outre-mer. Nous sommes associés en effet par ailleurs à l'année des Outre-mer français, dans lesquels la poésie est une tradition ancienne et forte. Nous voulons faire entendre notamment ce qui dans cette poésie est singulier, le souffle, un rapport fiévreux à la nature, l'engagement, l'énergie.
Lire l'interview de Dany Laferrière.
De quelle manière allez-vous vous associer à l'année littéraire des Outre-mer français ?
Nous donnerons à la journée de lancement du Printemps des Poètes les couleurs de l'Outre-mer, et nous allons multiplier les occasions de faire circuler les poèmes de ceux qui écrivent en Guyane, à La Réunion, dans les Caraïbes, etc. Nous avons par ailleurs suscité une anthologie, la première en son genre, de poètes de tous les Outre-mer français avec les éditions Bruno Doucey « Outremer, trois océans en poésie ».
Juliette Binoche est la marraine de la 13e édition du Printemps des Poètes. Pourquoi avoir choisi cette actrice ? Que peut-elle apporter à votre manifestation ?
Nous demandons toujours aux parrains ou marraines du Printemps des Poètes d'être intercesseurs entre le grand public et l'œuvre des poètes. Nous ne leur demandons pas d'être des spécialistes ou des connaisseurs avertis de tout ; nous leur demandons de témoigner de leur propre relation à la poésie. Dans la mesure où ce sont des artistes réputés pour leur talent, mais aussi leur humanité et leur préoccupation du monde, leur parole est légitime auprès du plus grand nombre ; elle permet d'une certaine façon de dédramatiser le rapport au poème. Quant à Juliette Binoche, elle incarne parfaitement cette figure : artiste incontestable, exigeante, elle entretient un rapport naturel et riche à la poésie, sans ostentation.
Lire notre hommage à Andrée Chédid.
Vous avez mis sur pied il y a trois ans un prix Andrée Chédid de la poésie chantée, est-ce que vous avez prévu de rendre un hommage spécial à celle qui fut l'une des grandes muses de votre festival ?
Andrée Chédid a été depuis le début l'un des plus ardents soutiens du Printemps des Poètes. Nous avons du reste mis son œuvre à l'honneur en 2010. Comme beaucoup le savent, elle n'a jamais cessé, tout en plaçant très haut l'exigence d'être dans le partage et le don du poème. Elle avait écrit : « Si la poésie n'a pas bouleversé votre vie, c'est qu'elle ne vous est rien ». Quand l'idée m'est venue de faire une place au sein du Printemps des Poètes à la poésie chantée, à travers un concours de composition, le nom d'Andrée s'est imposé naturellement à moi. Ce n'est pas seulement parce qu'elle est mère et grand-mère de grands chanteurs, mais parce qu'elle a toujours eu un lien très fort avec la scène. Les hommages vont évidemment se multiplier dans les prochains mois, et dès le Printemps des Poètes : le 15 mars à l'Européen, avec Matthieu, Anna et Joseph Chedid, par exemple. Nous rendrons également hommage, avec Yvon le Men, à l'œuvre d'Andrée Chedid pendant le prochain festival Etonnants Voyageurs. Si j'en juge par l'immense émotion suscitée par sa disparition, je ne doute pas que la poésie d'Andrée trouve désormais mille et mille complices qui la porteront très haut.
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