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INTERVIEW DE JENS CHRISTIAN GRONDAHL La femme, ce mystère

Propos recueillis par Nathalie Six - Le 14/03/2011

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INTERVIEW DE JENS CHRISTIAN GRONDAHL

Avec 'Quatre jours en mars' (éd. Gallimard), l'écrivain danois n'a rien perdu de son élégance ni de sa densité. Peintre minutieux des sentiments et de leur confusion, obsédé des points de rupture, par la violence des liens défaits, Jens Christian Grøndahl semble toujours aussi amoureux des femmes. Et lorsqu'il souligne leur fragilité, leur soif de passion, c'est pour mieux leur rendre hommage.

En voyage d'affaires en Suède, Ingrid, une architecte de 48 ans, apprend que son fils vient d'être arrêté, accusé d'avoir tabassé un jeune homme. Tour à tour affolée, en colère, meurtrie dans son amour-propre, elle décide de rentrer à Copenhague la nuit même. Un retour qui sera aussi un voyage dans le temps durant lequel elle se remémore ses relations conflictuelles avec sa propre mère et sa grand-mère. Est-elle coupable de ce qui est arrivé ? A-t-elle fait les bons choix dans sa vie de mère et de femme ? Autant de questions qui animent 'Quatre jours en mars' (éd. Gallimard), le dernier roman de Jens Christian Grøndahl, un des invités d'honneur du salon du livre 2011.

Pourquoi avoir situé votre roman en mars ? Il était essentiel pour vous que la trame se déroule en hiver ?

Dernier mois d'hiver, parfois gagné par les premiers signes de printemps, mars n'est pas seulement le passage entre deux saisons. Dans mon livre c'est aussi, pour Ingrid, le seuil entre la fin de sa jeunesse et les années mûres à venir. J'ai bien aimé le fait que ces parallèles symboliques aient été inversés afin de suggérer un peu d'espoir malgré les attaches et les frustrations déterminantes de son passé. D'ailleurs chez nous, au Nord, la lumière de mars est marquée par une clarté presque cruelle avec des ombres presque trop distinctes.

Si l'on met de côté votre texte personnel 'Passages de jeunesse', écrit l'an passé, 'Quatre jours en mars' est-il la fiction la plus autobiographique de votre œuvre ?

Oui, il serait inutile de le nier. Ce qui est drôle, c'est qu'il m'a fallu écrire ce roman pour aborder le livre des mémoires (commandées par Colette Fellous pour sa collection Traits et portraits, paru au Mercure de France en 2010). J'avais besoin d'un peu de distance et j'ai beaucoup apprécié la liberté de pouvoir imaginer ma famille à travers une femme.

Vous êtes souvent présenté comme le « Modiano danois » dont vous vous dites « frère d'âme ». La mélancolie est-elle aussi une de vos marques de fabrique ?

J'ai découvert l'œuvre de Patrick Modiano assez tardivement mais je me suis senti immédiatement très proche de son écriture lucide, quasiment hypnotique, en dépit de nos différences de style et de thèmes. J'ai la plus grande admiration pour ce maître discret et doux, et à mon avis, il appartient à l'élite absolue des écrivains européens de la fin du XXème siècle, avec W. G. Sebald et Imre Kertesz. J'aimerais souligner la profondeur de son respect "socratique", même au niveau du style. Au lieu de prétendre naïvement, avec la mégalomanie de l'auteur omniscient, que l'imagination arrivera à pénétrer partout, Modiano hésite devant ce qu'il ne peut savoir : les secrets du passé, les rêves muets et les raisons inconnues de l'Autre. C'est la différence entre lui et Proust ; pour Modiano, le temps reste perdu et la littérature ne saurait jamais changer cela. Peut-être que le terme "mélancolique" ne reflète qu'une sensibilité aiguë envers cet aspect de la condition humaine. Que la vie et la perte forment les deux faces d'une même pièce.

Attaché à décortiquer la complexité des rapports humains, vous pointez du doigt les dégâts que peut provoquer la franchise. Le mensonge est-il préférable pour préserver les êtres aimés ?

En Scandinavie et dans les autres cultures protestantes — surtout après la révolution de mœurs des années soixante — on a affirmé de manière outrancière l'importance d'être totalement franc et de jeter la vérité aux visages des autres. C'est une vision romantique de l'authenticité : il serait possible de manifester son vrai soi et de le présenter au monde. C'est une pensée qui se méfie de la civilisation mais c'est aussi un effort pour échapper à la responsabilité collective, inhérente à la construction d'une société humaine. Dans la famille, le vœu d'une égalité entre des êtres authentiques n'est pas seulement une bêtise, c'est trahir les enfants et ce que nous leur devons en tant que parents.

Votre roman soulève la délicate question de la responsabilité parentale dans l'éducation des enfants ? Quand Ingrid découvre ce qu'a fait son fils Jonas, elle a soudain peur de moins l'aimer. Les parents ont-ils le devoir de chérir leurs enfants quoiqu'il advienne ?

Oui, absolument. L'amour d'une mère ou d'un père est un devoir sacré et c'est dans ce paradoxe que l'on trouve la libération immense de devenir parents ; oublier un peu le soi si copieusement émancipé dans la deuxième partie du XXème siècle en faveur d'un sens de la vie à la fois plus humble et plus riche.

Sommes-nous condamnés à reproduire les mêmes erreurs génération après génération ?

Si l'on a connu les deux rôles, d'enfant et de père (ou de mère), on serait sans doute tenté de confirmer votre soupçon, mais d'un autre côté, si l'on était complètement "condamné" et déterminé, nous ne nous poserions jamais la question. La contempler est déjà le premier pas pour rompre avec les malheurs de la "famille-cage" et les relations destructrices conduisant à l'échec.

Au salon du livre de Paris 2010, vous aviez dit : « Pour les hommes, la femme c'est l'Autre, l'inconnu, le mystère de la vie ». Les hommes ont-ils peur des femmes ?

La peur est, je crois, indissociable du désir. Il y a la peur de perdre une femme aimée, mais les hommes ont aussi peur que les femmes puissent pénétrer les idées plus ou moins prétentieuses et présomptueuses qu'ils cultivent parfois sur eux-mêmes. Et il y a surtout la peur masculine vis-à-vis de la capacité féminine à se lancer, même à se perdre, dans la passion. En écrivant, je cherche à percer ce mystère, tout en sachant que je n'arriverai jamais à sonder l'océan qu'est la vie intérieure d'une femme. Échec récurrent qui me promet qu'à l'avenir, il y aura encore des romans à écrire.

Pourquoi n'y a-t-il pas de point final à la fin de votre roman ?

Pour que le lecteur en devienne l'auteur, afin que l'histoire continue dans son imagination. Je préfère une fin assez ouverte, même inachevée, parce que la vie est ainsi. Elle doit continuer.

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