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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
INTERVIEW DE LLUIS-ANTON BAULENAS Populaire mais engagé
Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr, en collaboration avec Cathy Ytak - Octobre 2005 - Le 30/09/2005
Lluìs-Anton Baulenas publie l'excellent 'Combat de chiens', son troisième roman en France. Un aboutissement pour l'écrivain catalan qui se veut populaire avant tout.
Pour nos lecteurs, pouvez-vous vous présenter rapidement ?
Je suis un romancier catalan, en langue catalane, et j’ai envie de faire de la littérature populaire, c’est-à-dire raconter des histoires - si possible reliées à l’imaginaire collectif - qui peuvent intéresser beaucoup de monde tout en ayant, en même temps, le plus d’ambition littéraire possible.
Quelle a été l’idée de départ du roman : l’histoire policière ou le roman historique ?
Je n’étais pas parti pour faire un roman sur Franco. Je voulais écrire un roman policier. Ma première idée était celle de mettre en scène un assassin. L’histoire d’un assassin fonctionnaire, plus précisément. Un tueur qui ne réfléchit pas, qui obéit sans penser, comme un fonctionnaire. Sans être méchant avec les fonctionnaires... (rires) Je me suis ensuite demandé dans quel contexte je pouvais le placer, et je l’ai finalement fait évoluer à l’époque franquiste. Mais c’est avant tout un roman policier.
Vous avez créé un tueur plus froid que tous les tueurs jamais vus tant il est vide, sans aucune pensée propre. Est-ce une caricature portée à l’extrême des serviteurs de la dictature ?
Malheureusement, les limites du pouvoir, qu’il soit légal ou illégal, sont souvent floues et touchent parfois également les régimes démocratiques. Il s’agit donc d’une caricature de l’abus de la raison d’Etat, en général, et de celle de dictatures, normalement impunies, en particulier.
Votre roman est donc une réflexion sur la légalité et l’illégalité.
En effet. Le héros tue, mais en tant que fonctionnaire, il obéit à un ordre donné par le régime. Il est donc dans la légalité la plus totale vis-à-vis de l’ordre établi. Dans ce type de régime, lorsque l’Etat est illégal, ce qui est illégal est parfois moindre que ce qui est légal. Et cela est valable hors du cas de Franco, d’une dictature. Même en démocratie cela peut arriver...
Où se situe le part de réalité et de fiction dans les éléments du régime de Franco que vous insérez dans le récit ?
J’ai fait énormément de recherches. L’année 1962 n’a pas été choisie par hasard : c’est une année charnière dans le règne du Général, année où l’opposition se réorganise. D’autre part, Franco a réellement essayé d’interférer dans la dynastie royale. Quant aux enfants cachés du roi, tout le monde savait qu’il en avait, qu’il trompait la reine. Partant de là, moi je voulais un fils inconnu mais légitime. C’est ainsi que j’ai inventé cette histoire de colère de la reine... Disons que j’ai profité des trous dans les biographies des personnages réels pour y insérer ma fiction.
Finalement, votre héros si implacable attire la sympathie du lecteur.
Le livre demande au lecteur de la pitié pour cet assassin. Certes, il est un tueur horrible. Mais il ne fait qu’obéir, il n’est pas totalement coupable. En tout cas, il l’est finalement moins que les personnes qui l’entourent. Lui au moins a gardé son intégrité. D’autres n’ont même pas ça, l'argent le leur a pris. Même sous Franco, évidemment, personne n'était impassible face au capitalisme, et au sein de l'armée l'argent était capable de faire changer les mentalités.
Dans ce livre, le héros côtoie Franco de près. On voit le Généralissime manger une omelette, avoir le nez qui coule, etc. Vouliez-vous désacraliser le personnage ?
Oui. La proximité permet de démythifier le personnage. Au moment où se situe mon roman, Franco avait été blessé, officiellement dans un accident de chasse. On a appris plus tard que c’était en fait un attentant manqué des anarchistes pendant cette fameuse partie de chasse. Cet accident avait montré que Franco n’était pas immortel. J’ai donc repris cet épisode réel et montré le dictateur au quotidien. Il était un homme comme les autres.
Comment qualifieriez-vous la dictature franquiste ?
Elle était grotesque. Médiocre. Cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas été terrible ni cruelle. Pour preuve : même l’Italie de Mussolini avait signifié aux Espagnols qu’ils tuaient trop ! Pas beaucoup : trop ! Mais c’était une dictature de série B. On fait difficilement des blagues sur Hitler, encore aujourd’hui, pourtant on en fait sur Franco. Parce qu'il était grotesque.
Ecrire est votre forme d’engagement ?
J’ai décidé de devenir écrivain pour parler. J’écris mon engagement. Il ne faut surtout pas tourner la page du franquisme. Certains hommes politiques ont tendance à le faire, c’est de la lâcheté. Il faut au contraire en parler pour avancer. Il n’est pas trop tard pour le faire, beaucoup de personnes qui ont vécu cette période sont encore en vie.
Comment réagissez-vous face à votre succès en France ?
Pour les Catalans, les relations avec la France sont très très anciennes et normales. C’est un pays frère. Et d’avoir la possibilité de vérifier que mes histoires fonctionnent aussi dans ce pays, en plus de la satisfaction que cela m’apporte, me renforce dans ma position d’écrivain populaire ; c’est-à dire dans ce que je veux être.
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