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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
INTERVIEW DE MARIE-EVE STENUIT Le plaisir d'écrire
Propos recueillis par Anne-Catherine d'Espies et Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Septembre 2005 - Le 24/08/2005
Premier essai réussi pour Marie-Eve Stenuit. Parmi le flot de la rentrée littéraire, elle se fait remarquer avec un ouvrage qui s'intéresse à la gémellité et à la fraternité.
Vous publiez aux éditions du Castor Astral 'Les frères Y'. Pouvez-vous vous présenter brièvement à nos lecteurs ?
Je suis née en Belgique, en 1955. Après de nombreuses années passées à l'étranger, je vis à nouveau à Bruxelles. Je suis historienne de l'art et archéologue, occupation qui m'entraîne alternativement dans le monde feutré des archives et des bibliothèques et sur les chantiers de fouilles, terrestres et sous-marins. Je suis venue à ce métier bien sûr par goût de l'Histoire, que j'ai toujours considérée comme un gigantesque roman comprenant une infinité de tiroirs dont certains ne sont pas encore ouverts. Et justement, j'aime lire et j'aime les mystères...
Comment est né ce premier roman ? Besoin d'écriture ? Un hasard ?
J'ai toujours éprouvé énormément de plaisir à écrire, et ce depuis l'enfance : des rédactions plus longues que celles des autres à l'école, des lettres interminables aux amis, des articles scientifiques liés à mon activité professionnelle. Si je ne me suis pas mise au roman plus tôt, c'est tout simplement parce que les journées n'ont que vingt-quatre heures et que j'ai eu beaucoup d'autres choses à vivre, avant, qui m'ont semblé tout à fait nécessaires également. L'écriture n'est pas pour moi un besoin viscéral ni une thérapie. C'est un plaisir pur. Je considère même que c'est une forme de luxe. En commençant 'Les Frères Y' j'ai décidé de me l'offrir.
Pouvez-vous nous raconter brièvement les premières pages de ce récit ?
L'histoire commence avec la naissance d'un enfant étrange, en Italie, à la fin du dix-neuvième siècle. L'accouchement est difficile. Deux têtes se présentent. Une fois les bébés enfin sortis, la sage-femme les emmaillote en tremblant et sort en courant. La mère, encore dans les douleurs et l'hébétude de l'accouchement, n'a pas bien vu ses bébés, mais elle pressent que quelque chose ne va pas. Elle se penche sur le berceau. Les deux têtes jumelles sont belles, attendrissantes, comme celles de tous les bébés du monde, mais pourquoi, se demande-t-elle, la sage-femme les a-t-elle emmaillotés ensemble ? Alors elle les déshabille. Dans la partie supérieure du corps, tout va bien, il y a quatre épaules et quatre bras, mais les choses se gâtent plus bas : là, le tronc fusionne, et il n'y a plus qu'un nombril, un seul sexe et seulement deux jambes. En haut elle a deux fils. En bas, elle n'en a plus qu'un.
Votre livre s'inspire de la véritable histoire de frères siamois. Est-ce en lisant une anecdote au sujet de ces frères siamois (ou d'autres cas similaires) que vous est venue l'idée d'en faire un roman, ou est-ce un sujet qui vous tenait déjà à cœur ?
Il s'agit effectivement d'une histoire vraie, celle des frères Tocci. J'ai vu leur image pour la première fois dans un article que m'a montré mon père. "Quelle vie ils ont dû avoir, m'a-t-il dit. Voilà un beau sujet de roman !" Et puis le temps a passé, et au cours de recherches sur d'autres sujets, dans des périodiques du dix-neuvième siècle, je suis tombée sur des articles d'époque qui parlaient de spectacles de monstres, de faits divers, d'anecdotes liées à ce monde-là ; et puis aussi des photos. Petit à petit j'ai voulu en savoir plus et alors a commencé la recherche dans les traités de génétique et de tératologie de l'époque. De recherche en recherche, j'ai constaté que l'on savait à peu près tout - parfois en grand détail - sur les vingt premières années de la vie des Frères Y, et rien du tout sur celles qui ont suivi. Plus de rapports médicaux, plus de photos, etc. Seule une source, un peu douteuse (en tout cas au regard d'une historienne), déclare qu'ils se sont mariés et ont vécu jusqu'à l'âge de soixante ans. J'ai continué à chercher et lorsque ma recherche a systématiquement abouti à des culs-de-sac, je me suis sentie prête à écrire le roman de leur vie. Jamais je n'ai eu envie de faire une biographie. Les "trous" dans la documentation représentaient un fascinant jardin où laisser vagabonder mon imagination, et les informations avérées que j'avais accumulées m'ont servi de guide pour ne pas trop trahir mes personnages.
A-t-il été difficile de traiter d'un sujet plutôt "tragique" sur une tonalité parfois légère, voire comique. Le livre étant parsemé de touches humoristiques ?
Je me suis refusée dès le départ à jouer sur le registre du sordide, du voyeurisme et de la pitié. Certes, dans les premiers temps, j'ai trouvé les images des Frères Y - et de bien d'autres "cas génétiques"- plutôt dures, parfois difficiles à supporter. Et puis, à force de les retrouver de livre en livre, de photo en photo, je me suis habituée à leur apparence. Les Frères Y avaient deux têtes pour un seul corps, soit, mais deux belles têtes, bien faites et bien pleines. Pour moi, ils ne sont pas pitoyables. Ce qui est pitoyable, c'est le regard qui a été posé sur eux. Il m'a semblé aussi que pouvoir prendre sa retraite à vingt ans et vivre encore quarante années était un signe à la fois de bonne fortune, de bonne santé, et probablement de bonheur. J'y vois une réussite, pas une tragédie. Quant à l'humour, je suis de ces personnes qui pensent qu'il n'y a que le rire qui sauve (je dis bien le rire, pas la moquerie).
Comment avez-vous réussi à vous mettre en situation pour raconter une telle histoire ?
Je me suis dit que si je vivais tous les jours avec quelqu'un comme eux, je finirais par ne plus remarquer leur différence. Les Frères Y me sont devenus familiers, et je les ai trouvés terriblement attachants. Et bien sûr, je me suis posée toutes les questions pratiques qui concernent la vie quotidienne, j'ai fait des expériences...
Si vous ne deviez retenir qu'un extrait de ces pages, lequel serait-ce ?
Celui de la page 185 :
" -Il s'agit d'un contrat de mariage.
- Un contrat de mariage ? Pour qui ?
- Pour nous.
- Pour qui "nous" ?
- Mais pour Giuliano et moi.
- Comment, pour Giuliano et vous ? Mais... vous ne pouvez pas vous marier entre vous, vous êtes frères et... du même sexe ! (Du même sexe, au propre comme au figuré, pensa-t-il, sans toutefois oser l'exprimer à voix haute.)
"C'est tout de même étonnant comme, quand il s'agit de dérodymes, les gens les plus intelligents peuvent avoir du mal à saisir les choses les plus simples", songea Gian-Giuseppe consterné.
- Vous vous méprenez, Maître, nous souhaitons épouser chacun une femme.
- Chacun une femme ? Vous voulez dire que vous voulez épouser deux femmes ?
- Vous y êtes ! l'encouragea Giuliano.
- Mais la bigamie est interdite en Italie !
- Je vous ferais remarquer que nous sommes deux... lui rappela Gian-Giuseppe. "
Avez-vous déjà prévu d'écrire votre second roman ? Le thème est-il déjà choisi ?
Mon second roman est terminé. L'histoire cette fois se passe à notre époque, pendant une fraction de magique seconde, dans la ville de Bruxelles, un soir d'été. Les personnages sont sept des plus célèbres statues de bronze de la capitale.
Quel est, selon vous, votre lecteur idéal ?
Celui qui va jusqu'au bout du livre et qui sourit quand il a terminé de lire la dernière phrase.
Si vous remportez le prix Goncourt pour 'Les Frères Y', comment fêterez-vous l'événement ?
Avec toute la modestie dont je serais capable... mais je ne promets rien... !
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15/02/2012 08h20 J affirme quand tant que lecteur averti il serait impardonnable de passer à côté de ce roman !
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