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INTERVIEW DE MARTINE MAIRAL Une vie d'écriture

Propos recueillis par Céline Laflute pour Evene.fr - Octobre 2005 - Le 17/10/2005

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INTERVIEW DE MARTINE MAIRAL

Avec 'Loin de moi', son deuxième roman, Martine Mairal ne nous déçoit pas. Rencontre avec une femme dont le métier revendiqué est l’écriture.

Vous restez relativement effacée de la scène médiatique. Pouvez-vous vous présenter aux lecteurs d’Evene ?

C’est vrai que je suis un peu discrète. Jusqu’à présent j’ai toujours travaillé dans l’ombre. J’ai su très tôt que ce que je faisais de mieux dans la vie c’était d’écrire. J'ai d’abord été assistante d’édition, puis j’ai glissé vers le journalisme. Je suis passée à la communication quand le travail intéressant était de faire non plus les reportages mais les dossiers de presse. Je suis tout naturellement passée de l’autre côté. Je suis quelqu’un qui a horreur de s’ennuyer. J’aime écrire mais pas tout le temps la même chose. J’ai eu un parcours assez intime. J’ai longtemps écrit pour les autres. Un certain nombre d’éditeurs savent que je suis capable de remettre un manuscrit sur ses pieds. Je continue à travailler dans la communication, mais j’ai arrêté le travail de nègre. J’ai décidé qu’à présent, j’écrivais pour moi. Quand vous retravaillez les livres des autres, vous vous demandez pourquoi vous ajouteriez un titre à la pile, s’il n’est pas vraiment indispensable. J’ai attendu d’avoir des personnages et des sujets qui me tiennent vraiment à cœur. C’est pour ça que je n’ai pas été un auteur spécialement précoce. On écrit toujours à partir de soi, mais je n’avais pas envie d’écrire sur moi. J’ai peut-être laissé passer les années et la tentation d’écrire sur ce que je vivais. Ca donne de l’épaisseur à ce que j’écris maintenant. J’ai toujours été persuadée que j’y arriverais. C’est vrai que j’étais très occupée à vivre. Le plus difficile a été de m’accorder le temps d’écrire.

Comment travaillez-vous au quotidien ?

J’aime beaucoup cette impression d’écrire dans les marges. Le matin très tôt ou le soir. En même temps, ma journée reste très active en collaborant avec des équipes. Quand je suis plongée dans le roman, il y a quelques mois où je m’organise pour avoir un maximum de journées d’écriture complètes. On est obligé d’être dans la continuité quand on écrit. Quand j’ai écrit trois quatre heures le matin, j’estime que je peux aller faire autre chose ensuite. Je suis quelqu’un qui ne patouille pas son texte. J’écris tout droit, dans une tension. A partir du moment où cette tension se relâche, j’arrête. Je sais très bien que ça va continuer à circuler en arrière-plan, que ça avancera. En ce moment c’est à 5h30 du matin que je suis bien concentrée, je sais exactement ce que je veux écrire. Ca me réveille. Je n’ai pas besoin de réveil, je me lève avec la claire idée de ce que je veux écrire. J’écris très bien en dormant finalement !

Quels auteurs ou quelles oeuvres littéraires ont été déterminants pour vous ?

C’est vraiment la question piège. J’ai l’habitude de dire que les livres poussent dans ma bibliothèque. Je suis quelqu’un qui lit tout le temps. Dans les bonnes périodes, je lis un bouquin par jour. Je suis incapable de passer une journée ou de m'endormir sans lire, ça a dû m’arriver deux ou trois fois dans ma vie. Ma bibliothèque est mon paysage mental. L’angoisse, c’est de manquer de livres. Cette semaine je viens de terminer le ‘Brooklyn Follies’ que j’ai beaucoup aimé. C’est un grand Paul Auster, le personnage est magnifique, une liberté d’écriture... Il y a le Weyergans, ‘Trois jours chez ma mère’... Bien sûr, il y a des auteurs qui m’ont marqué. Je n’aurais pas écris ‘L’Obèle’ si Montaigne n’avait pas fait partie de mes livres de chevet depuis toujours.

Avez-vous effectué des recherches poussées pour nous immerger dans l’univers d’un cosmonaute ?

C’est le travail du romancier de se documenter. C’est ce qui est intéressant quand justement on ne travaille pas sur soi. J’ai passé neuf mois dans la station spatiale internationale et mon billet ne m’a pas coûté un centime. Il m’a coûté du temps, des efforts. Comme je suis une souris de bibliothèque, j’ai commencé par les livres. Internet a donné une dimension tout à fait différente à ma recherche. Si j’avais écrit ce livre 10 ans plus tôt, je ne l’aurais peut-être pas écrit de la même façon. Ca aurait été beaucoup plus difficile. J’ai su assez tôt que ce qui m’intéressait c’était les sensations. Je ne voulais pas faire un reportage, mais un roman. Tous les témoignages des astronautes se ressemblent. Tout mon travail de romancière a consisté à aller au-delà, à essayer de visualiser, d’imaginer, de décrire de l’intérieur ce que peut ressentir Caïn quand il essaie de dormir. L’intuition est de l’ordre du travail romanesque.

D’où vous viennent cette connaissance et cette aisance avec la mythologie ?

J’ai eu la chance qu’on m’offre une version simplifiée de ‘L’Illiade’ et ‘L’Odyssée’ à 9-10 ans. Ca m’a passionnée. A l’âge où les autres lisaient des contes de fée, je lisais des contes et légendes mythologiques de la Grèce, de Rome. J’ai enchaîné avec ‘L’Enéide’. Je ne me sens pas seule dans mon goût pour la mythologie. Même dans les mots les plus courants, elle circule. Notre vocabulaire en vient. Quand j’ai donné à Caïn ce goût pour la mythologie, c’était une façon de montrer qu’il était vraiment ancré dans la vieille Europe. Le personnage réagit avec des références aussi bien mythologiques que bibliques. Face à la catastrophe, on a besoin de culture. Mobiliser les ressources de sa culture est la seule façon de réagir intelligemment et de rester humain dans cette situation.

La médiatisation est traitée avec beaucoup d’acuité. Pourquoi ce sujet vous tient-t-il à coeur ?

Caïn n’existe pas s’il n’y a pas de micro. Il est pris dans un piège médiatique. Chacun de nous est en position de devenir un héros médiatique du jour au lendemain s’il est sur le théâtre d’une catastrophe, s’il en est le témoin ou la victime. Il y existe une vraie stratégie de communication de la Nasa dont l’astronaute est un pion. Je voulais un pion conscient. L’astronaute en droit de se demander s’il est un bon sujet et d’en douter. Quand on est témoin de quelque chose, on peut éprouver ce besoin de communiquer dans l’instantané, maintenant qu’on est outillé. Je tiens beaucoup à être un écrivain du XXIe siècle. Un roman doit être contemporain de son monde. La figure de l’astronaute fait réfléchir sur tout ce qui nous agresse, nous touche, nous regarde. Même si on n’est pas dans cette situation extrême, on est isolé par rapport au monde, on est obligé de réfléchir par rapport aux informations qu’on reçoit.

Le thème de la paternité est au coeur du roman. Qu’est-ce qui vous a porté vers cette question ?

La paternité est le sujet que je n’attendais pas particulièrement. J’avais fait de Caïn un père de famille mais je ne m’attendais même pas à aller si loin. Il devait avoir une belle petite famille. La paternité était sa façon d’être ancré sur terre donc je lui ai donné deux enfants. Et en général l’astronaute est quelqu’un de civilement correct. On est dans un monde où la paternité est remise en question par les tests ADN. Les hommes ont désormais un moyen de savoir s’ils sont vraiment les pères de leurs enfants. C’est fascinant quand on y réfléchit. J’ai créé cette coïncidence exagérée, ce qui pour lui rentre dans un protocole de plus. Il se retrouve alors confronté à un doute prouvé, la négation de sa paternité.

Vous dispensez des conseils de lecture, notamment à travers la bouche du grand-père, Caïn senior. Quel serait le lecteur idéal de votre roman ?

Un livre est plein de livres. Les livres que j’aime m’amènent souvent vers d’autres livres. Le grand-père était un personnage d’initiateur, de guide, je trouvais qu’il était bien placé pour donner à Caïn cette force du lecteur. Aimer lire, c’est une grande force dans la vie. Ca vous permet de vous évader, de tenir le réel à distance. J’ai fait un plaidoyer pour la lecture. Je suis une collectionneuse de mots, j’adore les mots que je ne connais pas. Il y a une sensualité du mot un peu rare. Quand j’ai un mot qui me vient sous les doigts comme le mot "hadale", je ne vois pas de raison d’en priver le lecteur. C’est une question de respect pour son intelligence, pour sa capacité à acquérir des nouveaux mots. C’est un plaisir à partager comme on partage un bon plat ou un bon vin.

Après l’histoire de Marie de Gournay et celle de Caïn Keene, que nous réservez-vous pour votre prochain roman ?

Les deux romans suivants sont en train doucement de se constituer. Ca pousse. Il y a très longtemps, j’ai trouvé une figure de rhétorique qui m’a complètement fascinée. J’ai trouvé qu’elle avait un pouvoir romanesque extraordinaire et à partir de là il y a tout un roman qui naît. Ce sera un thriller rhétorique avec cette figure qui se referme comme un piège sur les personnages. Je commence à savoir quels sont les personnages. Je ne pense pas qu’il sera à la première personne. Il ne sera pas terminé avant 2007. Je suis quelqu’un qui réfléchit longtemps avant d’écrire.

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