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INTERVIEW DE DELPHINE DE VIGAN Fiction engagée

Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Octobre 2007 - Le 08/10/2007

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INTERVIEW DE DELPHINE DE VIGAN

Désenchantement et désillusion sont au coeur des romans de Delphine de Vigan. De retour sur la scène littéraire en cette rentrée 2007 avec 'No et moi', l'auteur d''Un soir de décembre' publie un livre sombre et touchant sur l'utopie et le renoncement.

Si 'No et moi' est un roman qui retrace la rencontre d'une jeune adolescente précoce et d'une SDF âgée de 18 ans, il est avant tout le récit d'un engagement. Celui de la jeune Lou qui se bat pour aider No. Celui de No qui tente de sortir du drame. Celui de Delphine de Vigan qui propose aux lecteurs l'histoire des solitudes et des combats humains. Sans fatalisme, ni moralisme. Rencontre avec une plume qui refuse le nom d'écrivain mais lui préfère, humblement, celui d'auteur.

Dans 'Un soir de décembre', vous vous glissiez dans la peau d'un homme. Dans 'No et moi', vous donnez la parole à une enfant de 13 ans. Changer de peau est intimement lié à l'écriture pour vous ?

Pour ce livre, l'idée s'est imposée d'écrire une histoire à travers le regard de Lou, une jeune fille de 13 ans. Je ne mesurais pas vraiment ce que cela allait représenter. C'était un vrai défi stylistique et littéraire et j'étais déjà assez avancée dans l'écriture quand je me suis rendue compte que mon choix était périlleux. Il fallait éviter le jeunisme de l'écriture. Je pense que le choix de la voix aide énormément à la construction de l'histoire.

Quel était votre projet initial ?

Je voulais écrire sur une femme dans la rue. Que veut dire être dans la rue à 18 ans ? J'avais songé à adopter le point de vue de No, la jeune femme sans-abri. Assez vite, je me suis rendue compte que je n'y arrivais pas, que je n'étais pas à l'aise et que j'avais un sentiment d'imposture. J'ai choisi le point de vue de cette petite fille précoce. Sa précocité est sa marginalité à elle. Son éveil au monde, les milliards de questions qu'elle se pose, ce mélange de lucidité et de naïveté font d'elle un personnage un peu à part. Elle connaît ce sentiment de solitude qui rejoint celle de No.

Treize ans, l'âge de toutes les utopies et de toutes les colères ?

L'âge qui vous laisse encore hors du carcan de la société. L'âge des révoltes, des étonnements. Les choses ne sont pas encore complètement admises. Elle regarde en permanence le monde avec une extrême naïveté mais également une vraie lucidité.

De quelle jeunes héroïnes vous sentez-vous la plus proche ?

Sans doute de Lou. Quand j'ai fini le livre, il était évident qu'il y avait un lien entre la petite fille que j'avais été et elle. J'y ai mis beaucoup de ma sensibilité d'enfant, d'adolescente. En même temps le personnage de No est presque la phase sombre de Lou - par les difficultés que rencontre sa famille, Lou est aussi une enfant du désordre. No, quant à elle, est une pure incarnation de l'abandon, une enfant née du drame qui ne connaît que le drame. Certains jours, je me sens très proche de No également, dans cette tentation qu'on peut ressentir de lâcher prise, de basculer. No me renvoie d'une certaine manière à mes 19 ans, à ce moment de rupture dans ma vie. Ce moment où il faut choisir entre vivre et mourir.

Un choix qui peut dépendre de l'entourage ?

Je crois qu'on peut être sauvé par une main qui se tend. J'ai eu cette chance-là dans ma vie. Ce qui fait probablement la différence entre les deux personnages c'est que Lou, même si sa famille est un peu en vrac, est aimée par ses parents. Pas toujours de la bonne façon, mais il y a de l'amour. No ne connaît pas l'amour. C'est un sentiment qui lui est étranger.

Que répondez-vous à ceux qui trouvent que votre histoire fait appel à la culpabilité judéo-chrétienne ?

Ma démarche d'écriture est tellement en dehors de ça... C'est une aventure intérieure, individuelle. Mon engagement passe par la fiction, par le fait de signaler, de toucher peut-être un lecteur en lui disant : la bonne femme qui dort en bas de chez vous, c'est quand même une personne. Peut-être qu'elle est ravagée par 10 ans dans la rue, peut-être qu'il est compliqué de parler avec elle, mais c'est une personne. Quelqu'un affirmait, il n'y a pas longtemps, que mon livre était plein de bons sentiments. Je ne trouve pas. Pour moi, c'est un livre extrêmement sombre. Aujourd'hui, l'utopie est un gros mot. Avoir envie d'aider quelqu'un n'est pas forcément un acte judéo-chrétien. Regarder les autres et arrêter de penser que l'on est le plus malheureux du monde n'a rien d'incohérent.

Votre livre est sombre parce qu'il ne propose pas de solution miracle ?

La grande découverte de Lou, c'est qu'on ne peut pas y arriver tout seul. Lou, avec toute sa bonne volonté, vit une aventure formidable. Elle grandit, apprend plein de choses, mais ne peut résoudre le problème des SDF évidemment. Inviter quelqu'un chez soi n'est pas une solution. Ce serait trop simple... Personnellement, j'estime que la société doit prendre en charge ce problème.

Comment vous êtes-vous préparée à l'écriture de ce roman ?

Je me suis documentée. L'histoire de No n'est pas extrême. Les gens qui sont dans la rue sont comme ça et je pense qu'il y a des histoires bien pires. Dans ma famille, plusieurs personnes travaillent dans le secteur social. J'ai interviewé à de nombreuses reprises une de mes tantes qui dirige un foyer d'accueil d'urgence pour des jeunes femmes mineures. Elle m'a raconté des dizaines d'histoires de ce genre. Se documenter, c'est aussi regarder autour de soi, regarder la soupe populaire boulevard Richard Lenoir, discuter un peu avec des femmes qui sont dans la rue, mais je ne voulais pas discuter pour nourrir mon livre. Ce sont des femmes avec qui je parle depuis plus longtemps, des gens qu'on ne pourra jamais réinsérer, qu'on aide à perte. Après dix ans dans la rue, il faut accepter de donner, peut-être éventuellement un toit et des conditions de vies décentes, à quelqu'un qui ne pourra jamais rentrer dans le système, qui ne pourra pas travailler, qui ne sera pas productif aux yeux de la société.

Pas très en phase avec le discours politique ambiant ?

Je ne vais pas avoir un discours complètement fataliste non plus. Je ne dis pas que personne ne peut se réinsérer. Mais si on faisait un peu plus de prévention... Six mois dans la rue, ça abîme, un an encore plus… Et je pense qu'au-delà d'un certain point, le retour en arrière est extrêmement difficile. Certains discours m'agacent parce qu'ils sont complètement décalés par rapport à la réalité. C'est l'utopie libérale !!!

Rétrospectivement, y a-t-il des points communs entre 'Un soir de décembre' et 'No et moi' ?

La désillusion, le désenchantement. Mais tous mes livres ont cette similitude. 'Jour sans fin' était déjà un livre qui parlait de la difficulté de grandir ; 'Les Jolis Garçons' , 'Un soir de décembre', tournent plutôt autour de la désillusion amoureuse, du désenchantement. 'No et moi' touche au coeur de la désillusion, ce passage à l'âge adulte qui signifie renoncer à un certain nombre de choses et faire le tri entre ce qui relève de la pure utopie et ce qu'on peut faire. Ce sur quoi on va tenir bon, ce sur quoi on ne va pas renoncer. Et je crois qu'on a tous en nous un certain nombre de regrets liés aux choses auxquelles on a renoncé. C'est une thématique présente dans 'Un soir de décembre'.

Vous dites ne pas vous considérer comme un écrivain, mais comme un auteur. Votre sélection au Goncourt et les critiques unanimes changent-ils votre point de vue ?

Non, ça ne change pas. J'ai vraiment le sentiment d'être quelqu'un qui cherche et je n'ai pas envie de trouver tout de suite. Je n'ai pas envie de me dire : ça y est, je suis un écrivain, reconnu. D'ailleurs, ça ne veut rien dire tout ça. Ce qui m'intéresse, c'est de creuser mon petit sillon avec mes doutes. Il y a sûrement de jolies choses dans mes livres, mais pour moi, un écrivain ça n'est pas ça. Peut-être qu'à 80 ans, quand j'aurais écrit 36 livres… En revanche, je commence à mieux cerner ce qui me différencie des autres.

Qui sont les écrivains dont vous vous sentez proche, qui vous touchent ?

Je suis vraiment sensible à des gens comme Christophe Honoré et Olivier Adam. Et puis il y a d'autres gens dont je ne me sens pas forcément proche mais dont j'admire énormément le travail : Brigitte Giraud. La pureté, la sécheresse de la langue et les thèmes abordés sont universels. Je trouve cela absolument magnifique. Dans un tout autre genre, j'adore Lydie Salvayre. Je ne saurai jamais écrire comme elle mais je trouve ça extrêmement puissant. Je suis également fan de Pierre Michon et en même temps je peux lire Anna Gavalda.

Pour 'Un soir de décembre', on se demandait s'il s'agissait d'un livre pour les femmes ou pour les hommes. Et celui-ci : pour les adultes ou pour les enfants ?

Au final, 'Un soir de décembre' a touché davantage les hommes que les femmes. Je n'ai pas écrit 'No et moi' pour les jeunes. Ca ne m'a même pas traversé l'esprit. Quand le livre a commencé à circuler, on a eu des retours de lecture très enthousiastes de la part des jeunes. Tant mieux. Je ne pense pas que le livre raconte la même histoire à quelqu'un de 16-17 ans qu'à un adulte. Ca ne va pas le toucher au même endroit, mais c'est intéressant.

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