INTERVIEW DE DIDIER CRISSE Dessinateur obsessionnel
Propos recueillis par Mathieu Laviolette-Slanka pour Evene.fr - Janvier 2007 - Le 12/02/2007
Il est le créateur des plus jolies pépées de la bande dessinée. Or Didier Crisse n’est pas seulement un amoureux des formes plantureuses ou des gentilles petites bêtes. Son regard pétille au moment où il nous fait partager son univers, ses envies et ses coups de gueule.
Entre fables mythologiques et récits de science-fiction, le prolifique auteur belge amoureux des femmes offre à la bande dessinée ses formes de noblesse. On s’arrête souvent à cet aspect, et c’est dommage : Crisse se révèle un homme à fleur de peau et généreux, sachant parler de ses blessures sans fard. Une conception cathartique de la bande dessinée ?
Vous avez dit un jour que vous vouliez être Disney ou rien. C’en est où ?
Je ne désespère pas. Work in progress (rires). J’avoue, je suis un fan inconditionnel des Disney de la grande époque (du vivant de Walt Disney, ndlr), alors j’y travaille. Et puis joueur de foot professionnel, c’est trop tard... (rires)
On a parfois qualifié votre travail de “commercial”. En tant qu’artiste, quel est votre sentiment par rapport à ces paroles ?
Au début ça faisait mal, parce qu’on a toujours, comme tu dis, des objectifs artistiques, et on essaye aussi de se démarquer de la masse. Aujourd’hui je prendrais plutôt cette remarque comme une qualité. Et même, plus je vends, plus je suis content. Je fais quand même ce métier à destination du plus grand nombre, ce qui passe effectivement par quelques “sacrifices”. Je pense être en phase avec mon lectorat, graphiquement et artistiquement. Je ne cherche plus à être le meilleur, je veux juste bien faire ce que je sais faire. Et apparemment ça marche bien - en plus j’ai un grand public féminin, donc je suis très, très content.
Avez-vous l’impression d’avoir évolué depuis vos débuts ?
Oui, bien sûr. Tous les jours. Ce que je fais maintenant n’a rien à voir avec ce que je faisais il y a un an ou même seulement six mois.
Vous traversez des univers très variés comme la mythologie, la science-fiction ou l'héroic-fantasy, et au niveau du style vous oscillez entre réalisme historique et, plus souvent, un trait caricatural. Pourquoi avoir fait le choix de ce style en particulier ?
C’est celui qui me convient le mieux, et qui est aussi le moins douloureux à réaliser. Tu sais, dessiner peut être parfois très indécent. Alors je dois suivre ce qui me vient naturellement, pour faire en sorte que mes dessins soient de plus en plus justes. En ce moment je baigne en pleine euphorie, je suis vraiment dans mon élément. Plus je m’immerge dedans, plus je le maîtrise, plus ça me fait plaisir, et plus je peux me permettre de raconter des choses un peu plus poussées. Le quatrième tome de ‘Atalante’ (sortie en septembre 2007, ndlr) va se passer dans les airs, avec des harpies, des chevaux volants... Je travaille beaucoup sur le découpage pour recréer un rythme aussi rapide que ‘La Guerre des étoiles’, par exemple. L’idée générale, c’est de prendre beaucoup de plaisir et de le faire partager au lecteur.
Vous parlez de “plaisir”, de “douleur”, vos héros ont la plupart du temps de profondes blessures. Vous considérez le dessin comme une sorte de psychothérapie ?
Certainement ! Si je suis bien dans ma peau, c’est que j’ai pu évacuer pas mal de frustrations grâce au dessin. Quant aux personnages, ils acquièrent une véritable profondeur dès qu’ils ont un côté “cassé”. C’est dramatique ce qui arrive à Atalante ! Mais elle vit avec, et ce qui s’est passé va forcément devenir de plus en plus présent. Elle va devoir le combattre. Elle s’est beaucoup battue contre l’extérieur, maintenant elle va devoir affronter ses propres peurs. Un combat qui va devenir de plus en plus fort, par rapport à sa vie, et à elle-même.
Elle est secondée dans ses combats par des déesses qui apportent, au-delà de leurs formes accrocheuses, quelque chose d’autre. Aphrodite par exemple...
(c) Ed. SoleilElle est top, Aphrodite, hein ? Mais mes héroïnes ne sont pas que des godiches. Même la plus belle, la plus pulpeuse a des traits d’esprit et de caractère qui font qu’elle devient intéressante. Tu parlais d’Aphrodite - je ne veux pas dire que c’est ma préférée des trois déesses - mais tout en se faisant chambrer par les deux autres parce que c’est la plus jolie, elle rentre dans leur jeu en faisant semblant d’être aussi bête qu’on voudrait le croire. Elle est fabuleuse, Aphrodite !
Néanmoins vous donnez une image de la femme un peu stéréotypée. Pour vous, comment est la femme idéale ?
Ma femme idéale serait plutôt classe d’aspect, et vraiment chaleureuse.
Alors que vos héroïnes ne sont pas si chaleureuses que ça, elles sont même plutôt froides !
Sans être dominante, j’apprécie qu’une femme soit bien dans sa peau et le montre. Je ne suis pas un Pygmalion, et si une femme a envie de s’habiller sexy, ce n’est pas moi qui lui dirais “Tu ne vas pas mettre ça”, au contraire. Je ne veux pas qu’elle soit top-modèle, mais juste fière d’elle, aussi bien de son corps que de sa tête. Et ce même dans un vieux pull sale. (Après un temps :) Euh, non, en fait, non. (rires)
‘Atalante’ s’inspire d’une histoire qui existe déjà. Comment avez-vous réussi à trouver votre place de créateur dans un récit raconté maintes et maintes fois ?
J’ai pris le parti des anciens conteurs grecs. Ils adaptaient toujours la légende qu’ils racontaient en fonction de leur auditoire. Par exemple, s’ils racontaient ‘La Guerre de Troie’ à un roi, ce dernier avait obligatoirement un ancêtre qui avait combattu à Troie. J’ai fait comme eux. Je prends une histoire qui existe déjà et j’y mets mes propres obsessions, mes fantasmes. Mais je reste fidèle à la trame initiale. Atalante est dans son rôle, la plupart des Argonautes aussi ; je m'amuse parfois à les faire jouer à contre-rôle. Orphée par exemple est l'archétype de l'amant transi ; pourtant, il va progressivement devenir une sorte de dragueur patenté. C'est très drôle parfois de faire jouer un personnage en contrepoint.
Ce qui explique peut-être que vos méchants ne soient jamais vraiment méchants, et que vos gentils soient toujours un peu “limites”. Une manière de travestir la sagesse ?
(c) Ed. Soleil Dans la réalité, les gens que tu n'aimes pas ne sont pas forcément des gros méchants. Et même les gros méchants peuvent avoir un côté sympa. Et puis on ne peut pas dire qu’Atalante, Jason etc. aient d’importants travers. Seulement, ils sont parfois amenés à prendre des décisions difficiles qui les font paraître durs.
Pour vous, la bande dessinée peut-elle éventuellement devenir un vecteur de message politique, au sens antique justement ?
Je sais que je peux embêter des gens avec mes combats. J'aime la nature, je respecte la vie - il y a très peu de morts dans mes albums, très peu de violence, ou alors juste dans les rapports, ça ne relève pas du domaine physique - et ça ne m'empêche pas de raconter des histoires denses. Prends ‘Atalante’ : beaucoup de choses sont dites mais pas développées. Elle a été reniée par son père, sa mère adoptive est morte devant ses yeux, elle sait que sa mère naturelle la cherche et la regrette... C'est lourd de vivre avec ça. C'est le message d'un être avec toutes ses blessures. Dans la vie, si une plaie n'a pas été fermée, elle vous rattrape à un moment ou à un autre.
La nature est aussi un de vos combats ?
Je suis athée depuis toujours, et plus j'en apprends sur la vie, grâce à la science, plus j'en suis convaincu et plus je suis respectueux de ce qui est vivant. C'est si fragile...
Est-ce qu'Atalante et la bande dessinée en général pourraient amener des enfants qui ne lisent pas beaucoup à se plonger dans des oeuvres plus “littéraires” ?
(c) Ed. Soleil C'est mieux de connaître la véritable histoire d'Atalante. Si les gamins qui me lisent peuvent aller se plonger dans des bouquins de mythologie grecque, tant mieux, ils verront comment je me suis amusé avec le personnage tout en le respectant. Cela dit, d'une part je ne crois pas que ce que nous faisons suffise à les convaincre, et d’autre part, si nous faisons bien notre travail, c’est-à-dire des histoires sérieuses et bien menées, ils n'ont pas forcément besoin d'aller lire des bouquins par milliers.
Un propos qui renvoie un peu à l'avenir de la bande dessinée. Comment le voyez-vous ?
Je crois que la bande dessinée a encore de très belles années devant elle ; en revanche il faut bien avouer que le métier est en pleine mutation. L'apport du manga est évident, il faut savoir l'accepter et en tirer des leçons. Il faut aussi savoir trouver ce que les auteurs japonais ou chinois n'apportent pas. L'audiovisuel fait de plus en plus appel à nous. J'ai vu la bande-annonce de ‘300’, ça a l'air magnifique (‘300’, de Zack Snyder, sortie prévue le 21 mars 2007, d’après la bande dessinée de Frank Miller, ndlr). Le cinéma américain regarde de plus en plus vers nous... Je crois qu'il est temps que le cinéma reconnaisse que nous avons une vraie écriture visuelle. Quand je vois la production de Luc Besson... je ne comprends pas qu'on mette autant d'argent là-dedans. Pourquoi ne font-ils pas appel à nous ? Moi on me laisserait un story-board, je trouverais le moyen de raconter une histoire à l'américaine sans qu'on ait l'impression que ce soit un Français qui l'ait faite. C'est ce que je ne supporte pas chez Besson.
Vous avez travaillé avec des Américains et des Européens. Entre les deux votre coeur balance ?
En travaillant avec des Américains, j'ai découvert une manière d’aborder le travail vraiment différente. Là-bas tu as une liberté totale : du moment que tu fais de beaux dessins, ils sont contents. Les histoires de découpages et le reste, ils s'en fichent. Donc ponctuellement, faire un truc américain c'est rigolo. Et puis le format est différent, le leur est plus allongé, ça change la perception graphique du lecteur. Ici c’est tout de suite plus compliqué. Mais ce qui serait vraiment marrant, ce serait de faire faire une bande dessinée à l’européenne à des Américains, pour voir comment eux réagiraient, avec notre obsession du détail, et nos décors vrais. Là ce serait vraiment drôle !
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30/05/2012 06h14 Moi qui n'aime pas lire , j'ai du lire ce livre dans le cadre du cours de français en 4e année secondaire . J'avais le choix...
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