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INTERVIEW DE SOFIA GUELLATY Le sablier dans le désert

Propos recueillis par Thomas Yadan pour Evene.fr - Avril 2006 - Le 11/04/2006

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INTERVIEW DE SOFIA GUELLATY

De la banlieue de Tunis aux pavés parisiens, où elle étudie au CELSA, l'étincelante francophone, Sofia Guellaty, nous entraîne avec son premier roman 'Le Sablier' dans un monde imaginaire où se croisent des personnages aussi singuliers qu'enrichissants. Une jolie littérature qui pourrait se lire comme une variation existentialiste sur les thèmes du vide et de la contingence.

C'est votre premier roman, les lecteurs d'Evene aimeraient vous connaître...

Je suis née en Tunisie, j'ai 22 ans. Depuis cinq ans, je vis à Paris où j'étudie le marketing au CELSA. J'ai écrit ce livre qui au départ été une nouvelle pour un concours. Je l'ai gagné et j'ai présenté le texte à Joelle Losfeld qui est l'éditrice de Albert Cossery et qui est aussi une porte dérobée chez Gallimard. Elle m'a dit : 'si vous le transformez en roman, je le publie.' Pourtant, il ne s'agissait pas vraiment d'une envie sérieuse "d'écriture", mais plutôt, d'un besoin de mondes imaginaires qui aurait pu prendre une tout autre forme... Il se trouve que j'ai plus de facilité avec l'écriture, c'est comme un jeu, un hobby. Quand on écrit, on n'est jamais seul, peu importe où l'on est, une feuille et un stylo, et l'on peut reconstruire Rome et une multitude d'univers plus ou moins réels.

Sur le livre est précisé "littérature française", pourtant, au Salon du livre, on pouvait le trouver aux côtés des auteurs francophones.

J'ai un passeport vert et une carte de séjour, ce qui me donne une certaine légitimé pour la francophonie. Je suis tunisienne, arabe, et j'écris en français. En réalité, c'est encore plus compliqué. J'habite en France où j'ai, depuis longtemps, de nombreux repères affectifs, familiaux et culturels. J'aime ce statut de francophone car il me définit comme une espèce de condensé de "la diversité culturelle" par mes origines et mes choix. Lorsque j'écris, je ne suis ni tunisienne, ni française, je me rattache simplement à la littérature. Grâce à cette schizophrénie, je peux échapper aux limites tracées par les frontières. Je suis très, très caméléon. D'ailleurs, si l'on pouvait traduire mon livre en espéranto, j'en serais très heureuse.

Parlons du roman. Y a-t-il une filiation entre l'héroïne et vous ?

C'est quelqu'un qui n'a pas d'âge, pas de milieu social ou culturel, elle n'est ni riche ni pauvre. Elle est personne et tout le monde à la fois. Je voulais expliquer comment grâce à l'imagination on peut devenir un personnage de roman. Tout le monde a, plus ou moins consciemment, pour but dans la vie de devenir un personnage de roman, parce que se sont les seuls qui vivent de grandes choses, qui échappent à une vie plate. Mais, en réalité, il y a très peu de moi dans cette fille. A un moment donné, elle dit qu'elle aimerait "recracher la part sombre qui est en elle", c'est précisément ce que j'ai fais en recrachant par l'intermédiaire de ce personnage mon infime solitude et mes petites tristesses.

Qu'en est-il de cette paradoxale présence du vide ?

Tout le monde a un vide. Ce roman part d'une constatation. J'étais seule, chez moi, en célibataire, et j'ai réalisé que je n'existais pas si personne ne pouvait manifester concrètement de cette existence. Qui me dit que je suis réellement là, finalement ? Il aurait fallu que j'habite avec quelqu'un, que la personne me touche, me révèle ma propre présence. La vie est faite de choses pour vous remplir parce que, au fond, il est assez facile de faire l'expérience du vide lorsque l'on est seul avec soi-même. La vie, le monde, les choses, les gens, les événements sont des spectacles, des éléments qui nous remplissent. L'héroïne s'en remet, quant à elle, à l'écrivain pour combler ce vide. Elle est seule, sans famille, sans amis, elle cherche un guide et elle se dit qu'il est le mieux placé pour l'aider. Semblable à une enfant en quête d'un soutien pour franchir le passage vers la vie d'adulte, elle croit en la figure énigmatique du vieil homme, car il lit, réfléchit et écrit. Or, même s'il peut lui enseigner le savoir du monde, l'enrichir, il ne peut malheureusement pas lui dire qui elle doit être. J'attache personnellement une importance considérable au savoir et à l'enfance, qu'il faut à tout prix entretenir, afin de préserver la capacité de plonger dans un imaginaire qui nous libère, quand on le désire, de la difficulté ou de l'absurdité du monde.

Une lecture existentialiste est alors possible ?

Complètement ! Je pense que l'on est, dans une certaine mesure, ce que l'on veut devenir. On choisit de se laisser porter ou d'entrer dans l'action. On est dans une sorte d'interaction permanente avec les gens qui participent à la fabrication de ce que l'on est et de ce que l'on sera. C'est ce qui me semblait intéressant de signifier avec le personnage de Charles Lindbergh. Il croit qu'il est Charles Lindbergh, avec son costume d'aviateur et son "I did it !", et personne ne peut l'en empêcher. On est relativement inscrit dans un cadre socioculturel dont il est difficile de sortir, mais ce que je privilégie le plus, c'est la liberté, c'est-à-dire la possibilité d'échapper à ces déterminismes, en s'assumant, en étant différent de ce que l'on était avant. On peut imaginer que ce Lindbergh était fils de banquier et qu'il est sorti, qu'il a fui volontairement cette condition figée.

Le 'roux' est un personnage caricatural victime de l'esprit de sérieux. Un esprit de sérieux très tendance dans le milieu de la communication. Petite pensée pour le CELSA ?

Le 'roux' symbolise pour moi le producteur de base qui fait attention aux apparences. Il est producteur de cinéma, il pense alors qu'il a une aura, qu'il possède un sex-appeal capable de faire oublier sa laideur réelle. Il se donne un genre, avec son argent et son métier, qui est l'opposé du chemin que doit emprunter l'héroïne. Cette fille est comme un nourrisson, une âme de bébé dans un corps de femme glamour. C'est une sorte de femme-enfant qui doit se construire au contact des personnes qu'elle rencontre. Côtoyer autrui, c'est se nourrir de sa présence. D'une certaine manière, on désire un peu manger l'ami que l'on fréquente. Il y a une partie de cet ami qui est en moi et va transformer ma personnalité.

L'héroïne semble ne rien contrôler hormis son corps...

La seule chose que je gère, la seule chose que je peux offrir aux autres avec certitude et maîtrise, c'est mon corps. Dans le rapport à l'autre, beaucoup de choses sont imperceptibles. Au contraire, le corps, par la chair, le toucher, le regard s'exhibe, sans pudeur, sans secret. Comme l'héroïne ne sait pas qui elle est, elle compte sur le seul élément certain : son corps. L'unique conscience qu'elle a d'elle-même ne se traduit pas par un "Je pense donc je suis" mais par un "On me trouve belle donc je suis". C'est l'expression d'une identité sociale par les effets d'une féminité et d'une sensualité maîtrisées. En fait, elle privilégie, dans la rencontre, la dimension charnelle au dépend du verbal, du dialogue.

Elle n'est pas si seule, elle partage son appartement et sa solitude avec un monstre imaginaire. Qui est-il ?

Ma relation avec lui est une thérapie. Le monstre, pour moi, est un cafard. On a le cafard très souvent et les gens les plus heureux sont ceux qui arrivent à dormir avec leurs cafards. Moi, j'ai utilisé mon pote le cafard pour écrire un livre. Il m'a aidé. Rien ne sert de lutter contre son cafard, car on ne peut pas le tuer. Il dort tout le temps à nos cotés. Quand on est heureux, il part faire un tour au loin, mais en réalité il revient très vite. On ne doit pas lutter contre, mais s'en accommoder.

Il peut devenir une espèce d'ennemi fraternel ?

Il peut devenir un ami !!! Il y a beaucoup de gens qui adoptent leur cafard en l'utilisant comme un complice qui stimule l'écriture et l'imaginaire.

La journaliste d'Evene n'a pas été très indulgente avec vous. Quelle est votre réaction face aux mauvaises critiques ?

Je vis une situation inespérée : à 22 ans, on publie mon premier roman et je profite d'une couverture médiatique considérable. Je ne suis pas écrivain, je reste une étudiante au CELSA avec une passion sincère pour l'écriture. Je serais prête à payer Apple pour me permettre d'écrire. C'est une chance de vivre, si prématurément, une telle satisfaction et que les gens soient aussi réceptifs, qu'ils aiment le livre. Alors, quand on lit une critique sévère mais constructive, ça permet d'avancer. On n'est pas obligé de se rattacher à une sorte de snobisme, d'être dithyrambique à propos des écrivains, parce que cet art a été érigé très haut. Il faudrait que la littérature soit un peu plus accessible, enlever les livres des musées pour les réintroduire dans un espace ludique et populaire. Organiser des soirées livres, proposer des émissions plus attractives et non en fin de soirée, à des heures impossibles. Quand je serai diplômée, avec plus de temps libre, j'aimerais m'atteler à rendre le livre plus branché.

Quel est l'avenir de Sofia Guellaty ?

Je pars à New York pour trois mois. J'ai commencé à écrire autre chose, à partir d'un jeu avec un ami autour de l'imaginaire. Je compte raconter la vie d'une bouteille de vodka. Plus sérieusement, je finis le CELSA en février et je me lance dans l'écriture. Mais c'est extrêmement angoissant et je ne sais pas si j'aurai le courage de publier un deuxième livre qui ne recevra peut-être pas le même accueil que le premier. Je cherche quoi qu'il en soit un travail dans l'écriture, comme le journalisme par exemple...

Qu'en pense Joelle Losfeld ?

Elle me réclame expressément un second roman.

Pour terminer, plutôt café Ruc ou Sablier ?

Je suis les deux ! En ce moment plutôt Ruc, mais dans un mois je serai probablement de nouveau au bistrot du coin...

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