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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
INTERVIEW DE ETGAR KERET Objecteur de conscience
Propos recueillis par Nadia Ali-Khodja et Mathieu Menossi pour Evene.fr,photos (c) Mathieu Menossi - Mars 2008 - Le 20/03/2008
Jeune trublion aux cheveux ébouriffés, au regard pétillant et à la langue bien pendue, Etgar Keret est venu distiller sa verve malicieuse à l'occasion du 28e Salon du livre et de la publication chez Actes Sud de son tout premier recueil de nouvelles, 'Pipelines'.
Romancier, réalisateur ('Les Méduses') et auteur de bandes dessinées, Etgar Keret s'affirme depuis le début des années 1990 comme un incroyable agitateur de conscience. Electron libre des lettres israéliennes, il s'engouffre avec poésie dans les travers de notre réel pour mieux en dévoiler les absurdités. 'Pipelines', c'est cinquante éclairs de l'esprit à l'écriture brillante et nerveuse. A l'audace insolente et insolite. Cinquante textes au style pittoresque écrit alors qu'il fait ses armes. Homme d'images, il use d'un surréalisme kafkaïen pour recréer le monde et en faire un objet d'étude infini.
Pouvez-vous nous parler de votre présence à ce Salon du livre ? Et sur l'invitation d'Israël comme invité d’honneur ?
Je ne me sens déjà pas capable de me représenter moi-même, alors de là à représenter un pays ! Malheureusement, les gens nous haïssent ou nous apprécient souvent davantage pour ce qui est inscrit sur nos passeports que pour nos écrits ou nos paroles. Mon lectorat est loin d'être constitué uniquement d'Israéliens ou même de juifs. Et je n’aime d'ailleurs pas relier la littérature à une quelconque notion de nationalité. S'il s'agissait de mon Salon du livre, j’aurais choisi un thème fédérateur en rassemblant par exemple tous les écrivains qui écrivent sur des femmes se métamorphosant en animaux ! (rire) Il y aurait certainement eu davantage d'échanges. Plus sérieusement, je trouve tout cela plutôt déroutant.
Que pensez-vous de la décision de certains auteurs de boycotter le Salon ? N’y a-t-il pas un amalgame entre culture et politique ?
L'alcool, la cigarette, le bon café. Voilà les seules choses qui se marient bien avec la littérature. Ce qui n'est certainement pas le cas de la politique qui n'existe que pour célébrer une certaine forme d'individualité. Derrière l'idée du boycott, il y a une volonté de généraliser des problématiques très complexes. Je hais cette conception de la contestation. J’étais déjà contre toute forme de boycott quand j’avais… sept ans ! Si un dialogue entre un auteur palestinien et un auteur israélien comme moi n'est pas possible, je ne vois pas comment nous pouvons espérer la moindre entente entre nos représentants politiques respectifs. Le boycott est le contraire de l’activité. C'est l'arme des fainéants. Si vous ne voulez pas vous mouiller, boycottez !
‘Pipelines’ est paru en 1992. Il s’agissait de votre premier livre. Quels souvenirs avez-vous de ces premiers pas dans l’écriture ?
J’ai écrit ce livre durant mon service militaire. J’ai grandi au sein d’une famille ouverte et libérale. Vous pouvez donc imaginer que ces trois années furent pour moi très difficiles. J’ai eu tout un tas de problèmes avec mes supérieurs. C'est héréditaire dans ma famille. Sachez que mon frère est le premier soldat de l’histoire d’Israël condamné à deux mois de prison pour… paganisme ! Je suis quelqu'un de très direct qui affirme son individualité. L'armée m'a donc forcé à mettre de côté pendant trois ans ce que je suis profondément. L'écriture a constitué un échappatoire salvateur. Le jour, je jouais au petit soldat. Le soir, je me retrouvais. Quelque part, sans l'armée, je ne serais peut-être jamais devenu écrivain.
L’armée est-elle un microcosme de la société israélienne ?
Pas exactement. C'est une institution très rigide et arbitraire. Par contre, vous y retrouvez toutes les classes sociales. Les disparités économiques s'effacent. Chaque soldat est l'égal de l'autre. C’est le système socialiste idéal ! Il y a donc du bon. Malgré tout, ce fut pour moi une période très difficile.
Pourquoi avez-vous choisi la forme de la nouvelle ?
Je crois plutôt que c’est la nouvelle qui m’a choisi. Je ne sais jamais à l'avance ce que je vais écrire. J'écris dans l'instant. Je veux être le premier lecteur de mes histoires. Je deviens alors très impatient. Je n’aime pas les détails insignifiants. Il faut vite que je sache ce qu'il va arriver. C’est comme être dans un bateau que l'on déleste pour avancer plus vite. Je n’aime pas le surplus.
L’absurde est une dimension très présente dans votre écriture. Est-ce votre façon de saisir au mieux la réalité complexe de votre pays ?
Ce n’est pas de l’absurde, mais bien de l’"hyperréalité". En Israël, l’absurde est un aspect omniprésent de la vie quotidienne. Tout est poussé à l'extrême. Mais sans aller jusque-là, prenez par exemple certaines interviews en hébreu que j’ai données dans le cadre du Salon du livre. Certes, je me trouvais accompagné d'un interprète mais les gens m’écoutaient sans me comprendre. j'aurais pu leur expliquer une recette de couscous ! La situation était absurde. Mais en Israël, tout est démultiplié. Nous sommes tellement croyants et conservateurs, que nous ne permettons pas aux gens de prendre les transports en commun le samedi. Et en même temps nous nous affichons comme des gens ouverts et libéraux capables d'envoyer un travesti à l’Eurovision ! Quel paradoxe ! En Israël, c’est la même musique que celle jouée à travers le monde sauf que le volume est poussé à fond.
En mêlant la poésie à la réalité, le tragique au comique, est-ce un moyen pour vous de prendre du recul par rapport à un contexte politique parfois asphyxiant ?
Ce n’est pas une façon de prendre du recul. Au contraire, je crois décrire la réalité telle que je la vois ! Ce ne sont que dans les arts que comédie et tragédie se retrouvent séparés. Dans la réalité, tout est mélangé… Ne choisir qu’un genre est une façon de se simplifier la vie. Souvent, je ne saurais dire si je suis heureux ou triste. Lorsque je regarde un film américain, il me semble que tout est soit l’un, soit l’autre. Ce n'est pas la vie réelle !
Vos histoires sont celles de la vie de tous les jours et pourtant le contexte politique d’Israël n’est jamais loin. Peut-on être un écrivain israélien apolitique ?
Non je ne pense pas. Se prétendre apolitique constitue déjà un acte politique en soi. C'est une dimension qui affecte profondément tous les Israéliens, bien plus que le contexte socio-économique ou le temps qu’il fait. Si vos enfants vivent ou meurent, si vous voulez dormir en paix, vous ne pouvez faire abstraction de la politique menée par votre pays. Pour autant, être politisé ne signifie pas délaisser ses capacités de libre arbitre. Et malheureusement, nombreux sont ceux qui reçoivent les décisions politiques comme autant de textes à suivre à la lettre. Une sorte de manuel d'instruction comme ceux que l'on vous fournit avec votre machine à laver qui vous apprendrait "comment vivre votre vie comme il faut". C’est navrant !
Du rêve, des métamorphoses, de la folie. Vous bouleversez les codes traditionnels de la littérature israélienne. Votre écriture est-elle le reflet de votre désir de bousculer les certitudes, de changer les repères ?
Les moments d’incertitude et de déséquilibre sont pour moi les plus précieux et les plus marquants d’une existence. Il n’y a rien de pire que de mener sa vie en pilotage automatique. Lorsque l'on s’arrête et que l'on prend le temps d'observer le monde qui nous entoure, il y a vraiment de quoi devenir fou ! L'écrivain est celui qui se situe toujours sur la corde raide, côtoyant en permanence le monde de la folie. L'ultrasensibilité est un véritable handicap aujourd'hui. Pour moi, l'écriture constitue une sorte de laboratoire dans lequel je suis libre de développer les thèmes que je craindrais d'aborder habituellement.
Vous considérez-vous comme un écrivain engagé ?
Très. Je suis peu apprécié, c'est peu dire, de pas mal d'écrivains israéliens qui m’accusent de ne pas être suffisamment engagé. Ils me reprochent une certaine légèreté. Je les effraie parce que j'observe la réalité par un prisme qu'ils ne comprennent pas. Je décris les choses différemment. Je ne parle pas ici de personnalités telles que David Grossman ou Amos Oz qui sont deux auteurs que je respecte énormément. Mais j'ai en tête un certain nombre d'intellectuels qui sont convaincus que si leurs essais étaient balancés d'un avion, tout le monde se jetterait dessus… On s’entretue depuis soixante ans, ne croyez-vous pas qu’il serait temps d'appréhender le monde autrement ?
Israël a-t-elle besoin, comme vous l’expliquait votre père, d’une “paix des fatigués” et non plus d’une “paix des braves” ?
L’image de la bravoure est habituellement celle de mecs galopant sur des chevaux et brandissant des énormes épées. Ce n'est pas l'image que je me fais de la paix. Celle-ci n'est possible que lorsque les gens n’en peuvent tout simplement plus ! Je ne veux pas la paix pour des raisons morales mais, plus prosaïquement, parce que je souhaite pouvoir prendre un café sans avoir peur de sauter. Je ne veux plus craindre de voir mon fils revenir de l’école en chaise roulante. Je veux la paix car j’en ai assez. J'ai du mal à comprendre pourquoi l'on continue à vouloir défendre un soi-disant honneur, une soi-disant nationalité. Ce sont des conneries. Les morts se multiplient et pourtant l'on s'acharne à mener une politique guerrière de part et d'autre. Je suis malgré tout persuadé que, dans leur subconscient, les gens sont favorables à la paix. Peut-être suis-je naïf, mais je crois que nous parviendrons un jour à un point de rupture. Il ne s'agit pas forcément de s'aimer les uns les autres dans la joie et le bonheur, mais juste de cohabiter ! Soyons plus égoïstes !
Votre prochain projet ?
Je travaille sur un film d’animation avec des marionnettes. Mais ce n’est pas un film pour enfants ! Loin de là. Violence et sexe seront à l’honneur.
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