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Prendre la paroleINTERVIEW DE FAIZA GUENE
Votre précédent roman a connu un succès international. Dans quel état étiez-vous à la sortie de ce livre ? Sincèrement, je pensais qu'il y aurait une pression, mais finalement non. La pression s'est fait sentir entre les deux livres. Tout le monde me disait qu’on m’attendait au tournant. Je n’avais pas peur de la réception qu’on réserverait à mon deuxième livre mais de perdre le plaisir d'écrire.
Quel a été l’élément déclencheur de votre deuxième livre ‘Des rêves pour les oufs’ ? Il n’y a pas eu d’élément déclencheur. J’écris tout le temps. Tout ce que j’ai vu, entendu, les rencontres que j’ai faites ont nourri ce second livre. En deux ans, c’est comme s’il s’était passé dix ans pour moi. J’ai fait des trucs que je n’aurai jamais plus l’occasion de faire. J’ai pris du recul sur ce que je vivais. Tout cela m’a donné des idées. En quelques mots, le pitch de cette nouvelle histoire ?
Les hommes n’ont pas une image très positive... Ils n'ont pas totalement une image négative non plus. Je voulais souligner l’opposition entre les filles et les garçons. Les filles sont beaucoup plus combatives. Elles gèrent mieux les épreuves. Dans ce livre, je porte un regard tendre sur les hommes. Je ne suis pas une féministe dans l’âme. On a souvent l’impression que les mecs sont tous des tortionnaires dans les quartiers. C’est faux. A la télé, dans la cité, dans les transports en commun, dans les cafés… tout respire la misère sociale dans ces pages, non ? C’est le contexte qui le veut. Je n’écris pas sur la misère. Ce n’est pas mon fonds de commerce. J’ai grandi dans cette ambiance. C’est naturel que j’écrive en parlant de tout ça. Ca nourrit ce que j’écris. De même que Claude Chabrol a fait des films sur la bourgeoisie, parce que c’était son truc, moi, j’écris sur la vie dans ces cités. On sent plus d’amertume et de violence dans cet ouvrage, notamment la violence des mots que vous utilisez … Tout à fait. Mon personnage principal a dix ans de plus que dans 'Kiffe kiffe demain'. A 25 ans, on se retrouve confronté à des choses plus difficiles qu'à 15 ans. Je ne sais même pas si c'est de l'amertume, car ça fait partie de notre quotidien. Il s'agit plutôt d'un regard froid, usé, habitué. L'humour est donc la seule parade ? Il y a plusieurs réponses à cela. Dans les quartiers, on imagine que les mecs tiennent les murs et qu'ils dépriment toute la journée. Mais ce n'est pas le cas. L'humour est présent dans les quartiers. Comme au Maghreb, l'autodérision est de mise. Comme dans votre premier roman, on vous sent engagée dans ce que vous écrivez. L’écrivain doit-il selon vous s’engager ? Je ne pense pas que les écrivains changent le monde. Je souhaite juste être vue, entendue, pouvoir parler avec vous ici. La parole est rarement donnée aux gens du quartier. J'essaie de l'utiliser du mieux que je peux. J'essaie d'être cohérente, de dire des choses intelligentes et de changer ce schéma sans nuance qu'on a des quartiers. Vous citez Diam’s comme modèle de toute une génération. Mais vous, en tant qu’écrivain avez-vous conscience de vos responsabilités, de la portée de vos propos ? Cela vous effraie-t-il ?
On condamne sévèrement les clichés du type : les Noirs courent vite, les Arabes sont des voleurs et les Belges sont des idiots… Pourtant dans vos livres les profs sont des fainéants, les fonctionnaires de la préfecture des catins et la police… N’avez-vous pas peur qu’on vous accuse à votre tour de faire des généralités, de sombrer dans les clichés ? Non, parce qu'encore une fois, c'est une fiction. C'est un personnage qui, de son point de vue, a une façon de voir la police, l'autorité, l'administration... Alhème rencontre beaucoup de difficultés et dans sa situation, elle ne peut pas dire “Les profs sont sympas, les flics aussi”... Quand tu es dans cette réalité-là, tu n'as pas le recul nécessaire pour parler autrement. Cela ne signifie pas que c'est ce que je pense. Je voulais être dans la caricature. Alhème est un exemple. La barrière de la langue est un thème récurrent dans vos livres... Ca me parle... pour jouer sur les mots. C'est une réalité à laquelle je suis confrontée tous les jours. Je connais des femmes qui sont en France depuis 35 ans et qui savent dire “Bonjour”, “Merci” et “Une baguette s'il vous plaît”. Aujourd'hui, on parle d'intégration, en s'adressant à nous, la deuxième génération, alors que nous sommes nés en France. Personnellement je ne me sens pas concernée par ce truc-là. C'est à nos mères qu'ils auraient dû demander de s'intégrer. Les hommes se sont intégrés par le travail. Mais les mères se sont occupées du foyer, sont restées enfermées, entre elles. Du coup, il n'y a pas eu de mélanges, pas de mixité sociale. C'est pour ça qu'on en est là. Et ce sont elles qui ont fait l'éducation des enfants. Et moi je dis "chapeau" qu'elles aient réussi à faire tenir cette génération debout avec tout ça ! La langue compte pour suivre ses enfants à l'école, pour signer un papier administratif... La langue entraîne ces femmes dans des situations humiliantes. Tu emmènes ta mère chez le médecin qui lui parle comme à une conne parce qu'elle ne parle pas français. Je crois que ma génération est encore plus en colère que les précédentes. Etes-vous optimiste quant à la suite des événements en France ? En tant que citoyenne française, je suis très inquiète. En tant que fille d'origine algérienne, je me sens offensée. En tant que femme, je ne perds pas la foi. Je me dis que tout n'est pas perdu. Je suis persuadée que les femmes, parce qu'elles sont combatives et ont conscience de ce qu'elles vivent, sont plus lucides et plus à même de trouver des solutions. Vous votez ?
Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Septembre 2006
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