samedi 21 novembre

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Prendre la parole

INTERVIEW DE FAIZA GUENE


'Kiffe kiffe demain' a déjà fait le tour du monde. Le nouveau livre de Faïza Guène, 'Du rêve pour les oufs', offre un constat amer : celui du quotidien d'une jeune femme dans une société pleine de baffes et de coups durs. Rencontre avec une écrivain qui n'a pas la langue dans sa poche et compte bien s'exprimer.


Quand on lui dit que la conversation est enregistrée, Faïza Guène s'assure, en souriant, qu'elle a bien appuyé sur le mode intelligent et livre des réponses qu'elle veut brèves et percutantes. "Les gens des quartiers" n'ont pas souvent accès à la parole publique, alors elle veut bien en profiter. Et quand elle laisse tomber le “vous” qu'exige la convention, ce n'est que pour mieux se livrer et exprimer sa lucidité sur la société qui l'entoure.


Votre précédent roman a connu un succès international. Dans quel état étiez-vous à la sortie de ce livre ?

Sincèrement, je pensais qu'il y aurait une pression, mais finalement non. La pression s'est fait sentir entre les deux livres. Tout le monde me disait qu’on m’attendait au tournant. Je n’avais pas peur de la réception qu’on réserverait à mon deuxième livre mais de perdre le plaisir d'écrire.

Voir la critique de ‘Du rêve pour les oufs’

Quel a été l’élément déclencheur de votre deuxième livre ‘Des rêves pour les oufs’ ?

Il n’y a pas eu d’élément déclencheur. J’écris tout le temps. Tout ce que j’ai vu, entendu, les rencontres que j’ai faites ont nourri ce second livre. En deux ans, c’est comme s’il s’était passé dix ans pour moi. J’ai fait des trucs que je n’aurai jamais plus l’occasion de faire. J’ai pris du recul sur ce que je vivais. Tout cela m’a donné des idées.


En quelques mots, le pitch de cette nouvelle histoire ?

Alhème a 24 ans et habite à Evry, avec son père qui a eu un accident du travail et n’a plus toute sa tête et son frère de 16 ans qui ne gère pas les difficultés de la même manière que sa soeur. Il tombe dans les conneries et la facilité. Ce qui est important pour moi, c’est qu’elle raconte le quotidien d’une jeune femme entre les petits boulots, les ploucs qu’elle rencontre et avec qui ça ne marche pas, ses copines… Sans pour autant que ce soit misérabiliste. Avec humour.

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Les hommes n’ont pas une image très positive...

Ils n'ont pas totalement une image négative non plus. Je voulais souligner l’opposition entre les filles et les garçons. Les filles sont beaucoup plus combatives. Elles gèrent mieux les épreuves. Dans ce livre, je porte un regard tendre sur les hommes. Je ne suis pas une féministe dans l’âme. On a souvent l’impression que les mecs sont tous des tortionnaires dans les quartiers. C’est faux.


A la télé, dans la cité, dans les transports en commun, dans les cafés… tout respire la misère sociale dans ces pages, non ?

C’est le contexte qui le veut. Je n’écris pas sur la misère. Ce n’est pas mon fonds de commerce. J’ai grandi dans cette ambiance. C’est naturel que j’écrive en parlant de tout ça. Ca nourrit ce que j’écris. De même que Claude Chabrol a fait des films sur la bourgeoisie, parce que c’était son truc, moi, j’écris sur la vie dans ces cités.


On sent plus d’amertume et de violence dans cet ouvrage, notamment la violence des mots que vous utilisez …

Tout à fait. Mon personnage principal a dix ans de plus que dans 'Kiffe kiffe demain'. A 25 ans, on se retrouve confronté à des choses plus difficiles qu'à 15 ans. Je ne sais même pas si c'est de l'amertume, car ça fait partie de notre quotidien. Il s'agit plutôt d'un regard froid, usé, habitué.


L'humour est donc la seule parade ?

Il y a plusieurs réponses à cela. Dans les quartiers, on imagine que les mecs tiennent les murs et qu'ils dépriment toute la journée. Mais ce n'est pas le cas. L'humour est présent dans les quartiers. Comme au Maghreb, l'autodérision est de mise.


Comme dans votre premier roman, on vous sent engagée dans ce que vous écrivez. L’écrivain doit-il selon vous s’engager ?

Je ne pense pas que les écrivains changent le monde. Je souhaite juste être vue, entendue, pouvoir parler avec vous ici. La parole est rarement donnée aux gens du quartier. J'essaie de l'utiliser du mieux que je peux. J'essaie d'être cohérente, de dire des choses intelligentes et de changer ce schéma sans nuance qu'on a des quartiers.


Vous citez Diam’s comme modèle de toute une génération. Mais vous, en tant qu’écrivain avez-vous conscience de vos responsabilités, de la portée de vos propos ? Cela vous effraie-t-il ?

Parfois ça m'inquiète et me déstabilise. Quand on se rend compte qu'il y a des gens qui ont lu plusieurs fois ce que tu as écrit, c'est impressionnant. En France, il existe une espèce d'aura autour de l'écrivain, un culte de l'auteur. Dans la littérature contemporaine, beaucoup d'auteurs contribuent à ce mysticisme. L'écriture serait inaccessible et seuls quelques rares élus détiendraient le pouvoir d'écrire. Ma démarche est à l'opposé. J'aime écrire. Je suis un peu à contre-courant. Je ne me rends pas compte de la portée de mes propos. Je rencontre des gens qui me disent qu'ils ont lu mon livre à un moment de leur vie et que ça leur a donné le sourire. Je n'imaginais pas cela au moment de l'écriture, seule, dans ma chambre. J'ai du mal à savoir quand j'écris comment ça va être perçu, si on va ou non aimer, comment on va interpréter. Je n'ai pas de discipline d'écriture. Ma vie n'est pas "vendre des livres". Je peux arrêter d'être publiée demain. C'est pas le nombre de livres vendus qui peut te rendre heureuse, c'est que ça reste une passion et que ça te donne l'opportunité de rencontrer des gens de la rue qui lisent ton livre. Quelqu'un qui te dit "J'ai jamais lu un livre dans ma vie et j'ai lu le tien", ça vous remplit !


On condamne sévèrement les clichés du type : les Noirs courent vite, les Arabes sont des voleurs et les Belges sont des idiots… Pourtant dans vos livres les profs sont des fainéants, les fonctionnaires de la préfecture des catins et la police… N’avez-vous pas peur qu’on vous accuse à votre tour de faire des généralités, de sombrer dans les clichés ?

Non, parce qu'encore une fois, c'est une fiction. C'est un personnage qui, de son point de vue, a une façon de voir la police, l'autorité, l'administration... Alhème rencontre beaucoup de difficultés et dans sa situation, elle ne peut pas dire “Les profs sont sympas, les flics aussi”... Quand tu es dans cette réalité-là, tu n'as pas le recul nécessaire pour parler autrement. Cela ne signifie pas que c'est ce que je pense. Je voulais être dans la caricature. Alhème est un exemple.


La barrière de la langue est un thème récurrent dans vos livres...

Ca me parle... pour jouer sur les mots. C'est une réalité à laquelle je suis confrontée tous les jours. Je connais des femmes qui sont en France depuis 35 ans et qui savent dire “Bonjour”, “Merci” et “Une baguette s'il vous plaît”. Aujourd'hui, on parle d'intégration, en s'adressant à nous, la deuxième génération, alors que nous sommes nés en France. Personnellement je ne me sens pas concernée par ce truc-là. C'est à nos mères qu'ils auraient dû demander de s'intégrer. Les hommes se sont intégrés par le travail. Mais les mères se sont occupées du foyer, sont restées enfermées, entre elles. Du coup, il n'y a pas eu de mélanges, pas de mixité sociale. C'est pour ça qu'on en est là. Et ce sont elles qui ont fait l'éducation des enfants. Et moi je dis "chapeau" qu'elles aient réussi à faire tenir cette génération debout avec tout ça ! La langue compte pour suivre ses enfants à l'école, pour signer un papier administratif... La langue entraîne ces femmes dans des situations humiliantes. Tu emmènes ta mère chez le médecin qui lui parle comme à une conne parce qu'elle ne parle pas français. Je crois que ma génération est encore plus en colère que les précédentes.


Etes-vous optimiste quant à la suite des événements en France ?

En tant que citoyenne française, je suis très inquiète. En tant que fille d'origine algérienne, je me sens offensée. En tant que femme, je ne perds pas la foi. Je me dis que tout n'est pas perdu. Je suis persuadée que les femmes, parce qu'elles sont combatives et ont conscience de ce qu'elles vivent, sont plus lucides et plus à même de trouver des solutions.


Vous votez ?

Je vote et j'encourage les gens à le faire. C'est une solution. Pourquoi les jeunes de banlieue ne sont pas dangereux politiquement et ne servent qu'aux campagnes de communication ? Parce qu'ils ne votent pas. Mais je suis convaincue que les jeunes vont réagir. On est la génération claquée. On s'est mangé des bonnes baffes. Ce serait bien qu'il y ait plus d'informations. Certains jeunes ne savent même pas où il faut aller chercher sa carte d'électeur. Il faut éduquer les jeunes politiquement. La télévision propose des débats qui durent trois heures et auquel on ne comprend rien. On livre des slogans et des têtes d'affiche à des jeunes qui n'y connaissent rien. Ce n'est pas aux jeunes qu'on s'adresse de toute façon. L'école devrait être le lieu de cet éveil. C'est la seule plate-forme où il y a un minimum d'égalité et dans laquelle on peut se sentir citoyen.


Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Septembre 2006


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